En ces lieux, nous sommes beaucoup – enfants des années 90 pour la plupart – à avoir forgé notre cinéphilie de genre, et notre cinéphilie tout court, par l’entremet du génial cinéaste du Seigneur des Anneaux (2001-2003). Car oui, l’électrochoc générationnel que fut cette saga à l’aube du nouveau millénaire, fut aussi pour tout un tas d’adolescents fans et transits d’héroïc-fantasy une porte d’entrée vers un tout autre cinéma. Cherchant à découvrir le passif créatif du bonhomme, nous découvrîmes ainsi ce qu’il convient de nommer La Sainte Trinité : Bad Taste (1987), Meet The Feebles (1989) et Braindead (1992). Ces films furent pour beaucoup d’entre nous – et certainement, beaucoup d’entre vous qui nous lisez – un véritable tournant cinéphilique. Plus encore, je dois admettre, en ma qualité de rédacteur en chef, que je suis persuadé que ce site n’aurait pas existé si je n’avais pas à 11 ans découvert ces drôles de films aussi gores que drôles, aussi inventifs qu’irrévérencieux. Bref, Fais pas Genre ! comme beaucoup d’autres supports où il s’écrit sur les cinémas de genres, doit à Peter Jackson. Préambule ainsi fait, vous imaginez bien notre émotion collective – partagez par tant d’autres gens, si l’on en croit les nombreux témoignages émus sur les réseaux sociaux – à voir un petit réalisateur de films gores néo-zélandais, devenu nabab à Hollywood, puis documentariste reclus, recevoir la Palme d’Or d’Honneur du 79ème Festival de Cannes. A cette occasion, le Festival l’a invité pour sa traditionnelle Masterclass, un double événement tant la parole de Peter Jackson s’est toujours faite rare, et d’autant plus depuis une dizaine d’année.

Peter Jackson recevant sa Palme d’or d’honneur © Tous droits réservés
Un Chaleureux accueil

« Bad Taste » (1987) © Tous droits réservés
« Je n’étais venu à Cannes que deux fois avant de recevoir cette Palme d’or d’honneur et cela a été à chaque fois des moments mémorables. La première fois, c’était en 1988 pour présenter Bad Taste au marché du film. Je passais jusqu’alors mes week-ends à réaliser ce film avec des copains, alors que j’étais photograveur la semaine durant. Cela a été un choc que de passer subitement de mon laboratoire de photogravure aux arcanes du Festival de Cannes. C’était comme débarquer sur une planète extraterrestre mais en même temps, j’ai vécu ça comme une exploration incroyablement excitante, parce que cette planète c’était celle du « monde du cinéma ». L’histoire est quand même folle, parce que chaque année ici à Cannes il y a des milliers de films comme Bad Taste qui sont montrés dans les travées du marché, qui ne se vendent pas ou peu et tombent complètement dans l’oubli, et leurs réalisateurs avec eux. Donc, après ça, j’aurais très bien pu retourner en Nouvelle-Zélande, reprendre mon métier de photograveur et ne plus jamais réaliser de films. Mais cela s’est passé autrement, Bad Taste a pu être vendu dans pas mal de pays et ce fut le début concret de ma carrière de cinéaste. A ce propos, je me souviens que j’avais fait toutes les démarches moi-même pour m’accréditer et comme tous les festivaliers, en arrivant, je suis allé récupérer ce badge aussi précieux qu’un ticket d’or Wonka, pour être officiellement autorisé à arpenter le marché du film mais aussi à aller voir les films de la sélection du festival. Je me dirigeais fièrement vers ma première projection et alors que j’étais à peu près à mi-chemin dans la file, un agent de sécurité est venu m’interpeller et m’a mis dehors parce que je portais un short ! C’est vous dire à quel point je n’étais pas dans mon élément ! (rires) J’étais très tenté hier soir de porter un haut de smoking et un short. Mais j’ai finalement renoncé, cela demandait un degré de courage que je n’ai pas ! (rires). Je ne sais pas si cette Palme d’Or d’Honneur est donc une forme de consécration, de boucle bouclée, mais c’est en tout cas un beau signe du destin. Je n’ai jamais ambitionné d’avoir une Palme d’Or un jour, de même que je n’ai jamais nourri l’espoir de devenir un jour danseur de ballet ou champion olympique de saut en hauteur ! (rires). Ce que je veux dire par là… c’est qu’il y a certaines choses dont on sait qu’elles n’arriveront probablement pas car j’ai conscience de ne pas réaliser des films qui peuvent remporter une Palme d’Or. »
Un Curieux Logis

« King Kong » (1933) © Tous droits réservés
« J’ai grandi dans les années 60 et j’ai eu la chance que mes parents puissent acheter un téléviseur. C’est ainsi que j’ai connecté avec la cinéphilie, d’abord en tombant amoureux de la série télévisée de marionnettes, Thunderbirds de Jerry Anderson. Ce n’est que depuis peu, avec le recul, que j’ai compris que par le biais de cette série je suis tout simplement tombé amoureux de la promesse d’évasion que proposait le cinéma et la télévision. Cela me permettait de m’échapper du monde réel pour vivre des aventures totalement inattendues : des histoires de science-fiction, d’horreur ou de fantasy, des choses que l’on ne vivra jamais. Et puis, quand j’avais environ huit ou neuf ans, en Nouvelle-Zélande, un vendredi soir, ils ont diffusé à la télévision le King Kong original de 1933. Cela a été une épiphanie, c’est en découvrant King Kong que j’ai réalisé que je voulais faire des films. Et plus encore, que je voulais en faire de ce genre. Et c’est en quelque sorte comme ça que tout a commencé pour moi. Mes parents avaient une caméra Super 8 pour faire des films familiaux, que j’ai immédiatement réquisitionnée, et j’ai commencé à faire de petits courts métrages avec de l’animation, des maquettes et toutes sortes de choses. »
Enigmes dans l’Obscurité

Peter Jackson sur le tournage de « Braindead » (1992) © Tous droits réservés
« Le cinéma de genre a toujours été important dans ma cinéphilie et dans mon désir premier de faire des films. Quand j’ai commencé à réaliser Bad Taste, j’étais très influencé par les films de genre qui venaient tout juste de sortir et d’avoir du succès. Je pense par exemple au Evil Dead de Sam Raimi, à Ré-Animator de Stuart Gordon ou encore Le Jour des Morts Vivants de George A. Romero. J’absorbais tous ces films, je les regardais encore et encore pour les disséquer et j’essayais d’en tirer des leçons pour faire le mien. En tant que cinéaste, peu importe le type de films que vous réalisez ou vers lesquels vous avez tendance à vous orienter, vous êtes toujours inspiré par des oeuvres similaires qui ont précédé la vôtre. Comme tout artiste, vous êtes le résultat des influences qui vous nourrissent et vous inspirent. Plus généralement, je pense que les films d’horreur demeurent un choix logique pour un.e jeune cinéaste qui souhaite réaliser son premier film. Même si ce n’est pas une généralité, souvent un premier film se fait avec assez peu d’argent, un casting d’inconnus voir de non professionnels… Le vrai avantage d’un film d’horreur, c’est qu’il permet la plupart du temps de contourner tout cela, de reposer sur la mise-en-scène, sur le maquillage et les effets. Bad Taste c’était vraiment ça. Je dirais que, encore plus précisément, le cinéma gore s’est imposé parce qu’il reposait surtout sur l’inventivité. Il fallait que je cherche à être le plus gore possible, et cela m’a toujours amusé et stimulé. Car au final, plus c’est gore, plus ce genre de film a un impact et marque le public, qu’importe si le scénario est un peu bancal et les comédiens pas super bons. Je pense donc que ce type de cinéma demeure toujours un très bon moyen pour un jeune cinéaste de se faire remarquer, de faire valoir son imagination et sa créativité en terme de mise-en-scène. Même s’ils ne restent pas dans le pré-carré du cinéma de genre et qu’ils passent à autre chose par la suite, comme cela a été mon cas, c’est un bon point de départ pour faire ses armes et se faire remarquer. Me concernant, mes films n’étaient pas que des films gores et d’horreur, j’ai toujours souhaité en faire aussi des comédies. Certaines personnes aiment le cinéma d’horreur très premier degré et extrême, ce n’est pas vraiment mon cas. Je suis allé naturellement vers la comédie d’horreur parce que c’était ma manière d’appréhender cette violence que je représentais, par l’excès, l’exagération. Des films comme mes trois premiers (la sainte trinité, cités plus haut, ndr) sont aussi gores qu’ils sont drôles et outranciers. C’est tellement débile que la seule réaction normale que tu peux avoir en tant que spectateur, c’est de rire. Il y a certes un effet de choc que je recherche quand je filme un massacre de zombie à la tondeuse à gazon dans Braindead (1992) par exemple, mais c’est si volontairement ridicule et exagéré que je suis conscient du rire que cela va provoquer, je le recherche même. J’avais même inventé un terme pour parler de ce genre de films, le « splatstick » parce que c’est un peu comme un slapstick (cinéma burlesque, ndr) à la Buster Keaton mais avec des gerbes de sang et de tripes ! »
Voyage à la croisée des chemins

« Créatures Celestes » (1996) © Tous droits réservés
« Ma compagne et co-scénariste Fran Walsh mérite tout le crédit pour la réussite de Créatures célestes (1994). Elle m’avait aidé à écrire tous ces films d’horreur burlesques et elle en avait un peu marre de se cantonner à ce genre qui ne repose pas vraiment sur la profondeur du scénario… c’est le moins que l’on puisse dire. Elle m’a alors parlé de cette histoire vraie de crime en Nouvelle-Zélande dans les années 1950, l’affaire Parker-Hulme. L’histoire de deux adolescentes qui ont noué une amitié si intense qu’elle les a conduit à assassiner la mère de l’une d’entre elles. Fran avait été fasciné par cette affaire quand elle était elle-même adolescente et a eu l’idée d’en faire un film. Ce qui m’a intéressé dans son scénario c’est la façon avec laquelle elle essayait d’expliquer, d’une manière très fidèle à l’histoire vraie, comment l’amitié entre deux filles a pu aboutir a pu faire d’elles des tueuses. Nous nous sommes donc lancés dans des recherches, comme s’il s’agissait d’une enquête policière. Nous avons pris l’avion pour Christchurch, en Nouvelle-Zélande, où nous avons interrogé toutes les personnes de l’époque qui étaient encore en vie et qui avaient connu les deux jeunes filles ou leurs parents. Nous avons interrogé des policiers et des avocats impliqués dans l’affaire, et nous avons vraiment creusé en profondeur l’affaire et la psychologie des deux protagonistes. C’est ainsi que le film Créatures Célestes a vu le jour, il est le résultat de ces recherches, et tout ce qui s’y trouve est en réalité basé sur des faits. Même les scènes fantastiques sont très factuelles dans la mesure où l’une des deux filles, Pauline Parker, tenait un journal intime qui a été retrouvé après le meurtre. La police a trouvé ce journal, et dans celui-ci, elle décrivait les aventures qu’elles vivaient dans ce monde fantastique, ainsi que les personnages de cet univers et ce qu’ils faisaient. Évidemment, c’était le fruit de l’imagination débordante d’une adolescente légèrement bizarre mais c’était une matière très riche pour matérialiser à l’image la psychologie de ces filles et leur relation intense. Cela permettait aussi de sortir du giron un peu contraignant du thriller psychologique et policier, qui est souvent le genre dominant quand on aborde un fait réel comme celui-ci. Je ne suis pas particulièrement fan de ce genre en tant que spectateur. Le fantastique présent dans les écrits intimes de Pauline m’a permis d’avoir une accroche stylistique, de me connecter au scénario et au projet, en tant que cinéaste. Les gens qui appréciaient mon travail dans le cinéma gore m’ont convaincu que je pouvais aller vers d’autres territoires. Au final, réaliser ce film m’a vraiment énormément intéressé. Je me souviens aussi que trouver les deux jeunes filles pour incarner ces rôles a été une quête très passionnante. Cela nous a permis de voyager pour la première fois en Angleterre – l’une des deux filles venant de Grande-Bretagne – et c’est ainsi que nous avons rencontré Kate Winslet, dont c’est le premier film, elle n’avait alors que 17 ans et elle était déjà impressionnante. Et puis, de retour en Nouvelle-Zélande, on a eu du mal à trouver une actrice pour jouer Pauline Parker, la fille néo-zélandaise, et on a vraiment fait des tonnes d’auditions. On ne trouvait personne qui convenait parce qu’on voulait quelqu’un qui ait le physique adéquat, mais aussi un bon feeling avec Kate, alors qu’on approchait à grands pas du tournage, ce qui était assez terrorisant pour moi. Du coup, Fran a sauté dans une voiture et a sillonné la Nouvelle-Zélande. Elle appelait les écoles à l’avance, décrivait le personnage et leur demandait de trouver des candidates qui voudraient passer une audition. C’est dans un lycée d’une petite ville appelée Palmerston qu’elle a trouvé Melanie Minkinski, elle avait 15 ans. Elle a levé la main pour passer l’audition et elle a décroché le rôle. Et c’est aujourd’hui une actrice fantastique. Comme Kate. C’est très gratifiant de savoir qu’avec ce film on a lancé deux carrières d’actrices aussi formidables. J’en suis très fier. »
De Charybde en Scylla

« Fantômes contre Fantômes » (1996) © Tous droits réservés
« J’avais vu l’adaptation animée du Seigneur des Anneaux réalisée par Ralph Bakshi en 1978 qui m’avait marqué et qui m’a incité à lire les livres de Tolkien. Mais la véritable histoire autour de la genèse de notre adaptation du Seigneur des Anneaux c’est que je venais de réaliser un film, Fantômes contre Fantômes (1996) pour lequel nous avions embauché une trentaine de personnes au sein de la société d’effets-spéciaux numériques (Weta Digital) que nous avions créé quelques années plus tôt en Nouvelle-Zélande. Une fois que le film ait été terminé, nous ne voulions pas perdre ces gens, car soit nous les embauchions, soit ils partaient travailler ailleurs. Toute l’infrastructure que nous avions réussi à solidifier au sein de cette société aurait alors été balayée, perdue. Nous nous sommes donc demandé : quel film pouvons-nous faire maintenant pour garder nos spécialistes des effets visuels ? Cela ne semble pas vraiment être une bonne raison pour réaliser, mais c’était la contrainte que nous nous étions imposée. J’ai toujours été fans des films de Ray Harryhausen, c’est même ce qui m’a amené à me passionner pour les effets-visuels, j’ai donc dit à Fran : « Pourquoi ne pas faire un film fantastique ? Tu sais, un film à la Harryhausen, façon Sinbad (1958) ou Jason et les Argonautes (1963). ». On a donc commencé à essayer de trouver des intrigues originales pour notre propre film fantastique. Et à chaque fois qu’on trouvait quelque chose, on se disait : « Attends, non, ça, c’était dans Le Seigneur des Anneaux. » Et donc finalement, après des semaines à tourner autour du pot on s’est décidé à contacter les ayants droits de la saga de Tolkien afin d’en acquérir les droits. Nous avons donc découvert que c’était un type appelé Saul Zaentz, qui était en fait celui qui avait produit le film d’animation de 1978, qui les détenait toujours. On nous a dit que Saul était un peu difficile à gérer, et qu’il ne voulait pas vraiment faire quoi que ce soit de ces droits… Il avait produit ce film d’animation, ça n’avait pas été un énorme succès, et il en avait été un peu échaudé. Cela a mis un coup de frein à nos ambitions et je n’étais donc pas plus pressé que ça de faire Le Seigneur des Anneaux. Mais c’est là qu’intervient le tristement célèbre Harvey Weinstein et sa société Miramax. Il venait de co-produire Le Patient Anglais (1977) avec Saul Zaentz. Il avait même littéralement sauvé le projet parce que la 20th Century Fox s’en était retiré à la dernière minute. Weinstein avait alors abondé sur le film et lui avait permis de se faire. Weinstein m’a donc dit que Zaentz lui devait une faveur, et cette faveur fut les droits du Seigneur des Anneaux. Nous nous sommes alors immédiatement mis à l’écriture des scénarios. Ce n’est pas un secret, initialement Weinstein voulait qu’on ne réalise qu’un seul film. De notre côté nous avions écrit deux scénarios pour deux films, ce qui était déjà problématique. Finalement, après le divorce avec Weinstein pour différends créatifs, nous sommes allés présenter le projet chez New Line et ce sont eux qui nous ont tendu la perche pour qu’on fasse non pas deux mais trois films. Chaque épisode devait avoir sa propre structure, et d’une certaine manière les livres de Tolkien étaient déjà parfaitement structurés, en trois actes, avec à chaque fois, pour chacun des romans, une structure parfaitement bouclée. Ainsi, quand nous avons eu le feu vert pour adapter ces trois livres en trois films, nous savions que nous n’avions qu’à suivre la structure initiale des romans. Donc, vraiment, je veux attribuer tout le mérite de ces scénarios à Tolkien lui-même. »
La Montagne du Destin

Peter Jackson sur le tournage de « Les Deux Tours » (2002) © New Line Cinéma
« En tant qu’industrie cinématographique néo-zélandaise en plein essor, nous n’avions jamais rien fait qui ressemble de près ou de loin au Seigneur des Anneaux. Je veux dire, avant les nôtres, ce genre de réalisation était toujours tourné aux États-Unis ou au Royaume-Uni. Le cinéma Néo-Zélandais n’avait jamais produit de films de cette ampleur, donc, d’une certaine manière, on n’en savait pas assez pour avoir peur. On s’est lancés dans ses 166 jours de tournage avec une sorte d’optimisme. La vérité, c’est que si on avait vraiment su exactement ce qui nous attendait, on ne se serait probablement jamais lancés dans une telle aventure ! (rires) Je dois dire que par ailleurs, le tournage de cette trilogie me semblait devenir de plus en plus compliqué à mesure qu’on avançait ! Ce que je détestais, c’était de me retrouver le matin seul dans ma voiture à faire le trajet de quinze minutes jusqu’au studio en me disant : « Bon, je dois tourner ça aujourd’hui. Comment je vais m’y prendre ? Je n’ai pas vraiment d’idée précise en tête sur la façon dont je vais effectuer cette scène. » Et puis j’arrivais sur le plateau, et je devais faire semblant de n’avoir aucun doute et de tout maîtriser parce que toute l’équipe attendait de moi que je sois un leader. Eux sont prêt à bosser et veulent savoir ce qu’ils ont à faire. Alors je réunissais l’équipe pour une mise-en-place et je faisais semblant de savoir exactement ce que je voulais tout en leur disant que j’étais prêt à accueillir leurs idées. Alors, je laissais les acteurs et Andrew Lesnie, le directeur de la photographie, me proposer des choses et je faisais croire que j’avais en tête depuis deux ans ! (rires) Pendant un temps on souffre du syndrome de l’imposteur jusqu’à comprendre qu’en réalité, faire des films c’est d’abord une somme de collaborations. Ce sont vos collaborateurs qui vous portent, qui vous nourrissent, qui vous donnent l’énergie d’être créatif. J’explique souvent que par exemple, un acteur tel que Elijah Wood, plus que n’importe qui d’autre, a un effet extrêmement stimulant sur un cinéaste car il est d’une gaieté implacable, chaque jour, qu’importe les conditions de tournage. Si je débarquais mal luné et stressé le matin, il était toujours-là pour me réorienter : « Bon, on s’y met, dit moi qu’est-ce qu’on fait ? J’ai hâte ! ». Cette énergie optimiste qu’il dégageait constamment me rappelait la chance qu’on a de faire des films. »
Le Gouffre de Helm

« Le Seigneur des Anneaux : Les Deux Tours » (2002) © New Line Cinéma
« Mettre en scène des batailles aussi énormes que celle du Gouffre de Helm à la fin des Deux Tours (2002) nécessite une certaine rigueur. Mais en réalité, on planifie assez simplement la bataille comme si c’était une gigantesque chorégraphie contenant une succession de petits numéros de solistes. Ces gars-là vont attaquer ici, ils vont grimper à l’échelle, il y aura un gros combat là bas, et puis ces gars-là vont faire ça… On planifie tout méticuleusement, et ensuite on s’assure simplement de filmer la chorégraphie dans son ensemble et les petits solos de manière à ce que le tout ne soit pas trop confus. Mais l’une des choses qui m’a marqué lors du tournage pour Le Gouffre de Helm, c’est qu’on avait d’un côté ces plans très larges et spectaculaires qui montraient les immenses armées, avec son lot de d’images majestueuses, mais il y avait aussi tout un tas de plans isolés sur nos protagonistes – le Roi Théoden, Aragorn, Gimli, Legolas ou encore Haldir, le Capitaine des Elfes. Tous ces personnages font un trajet individuel à travers cette bataille et parfois ils se croisent. Et ce que nous avons découvert lors du montage, c’est que pour que cela fonctionne, il fallait s’imposer une règle : ne jamais enchaîner trois plans sans montrer l’un de ces personnages. Donc, si je monte un plan sur Legolas et que j’enchaine deux plans larges montrant simplement la grande bataille il fallait systématiquement un troisième plan qui revient sur l’un des autres personnages. Sans cette mécanique huilée, la bataille perdait très vite tout son sens et devenait tout bonnement inintéressante. Parce que finalement, tout monumentale et épique qu’elle soit, une telle bataille n’a d’intérêt d’un point de vue émotionnel que si l’on s’attache aux combattants qui y participent. Et bien sûr, parmi ces milliers et milliers de personnes, vous ne vous intéressez pas à toutes, mais seulement aux trois ou quatre que vous avez appris à connaître et auxquels vous vous êtes attachés. Ainsi, même si le spectacle de la chorégraphie des combats est impressionnant, je pense que c’est l’histoire qui est racontée à travers ces personnages qui rend ces scènes inoubliables. »
Le Trésor sous la montagne

Making-of de « Les Deux Tours » (2002) © New Line Cinema
« Je sais, parce qu’on me le témoigne très très souvent, que les versions longues DVD du Seigneur des Anneaux et notamment les nombreuses heures de suppléments qu’on pouvait y trouver ont été extrêmement importantes pour forger la cinéphilie et/ou le désir de réaliser des films de tout un tas de jeunes gens à l’époque. Malheureusement – et je trouve cela très regrettable – le marché de la vidéo est en train de terriblement péricliter. Il y a eu une période dorée dans les années 90 et 2000 durant laquelle la sortie en vidéo d’un film qui avait cartonné en salles devenait un événement à part entière. Mais aujourd’hui, les studios se persuadent que ce marché n’existe plus ou qu’en tout cas, il n’a plus lieu d’être. Je pense notamment à Disney, qui a récemment annoncé qu’il ne sortirait plus ses films en Blu-ray ou en DVD. La mort de cette industrie du support vidéo va rendre extrêmement rares les suppléments, making-of et autres versions longues. Aujourd’hui, le seul accès aux coulisses d’un tournage qu’on peut trouver se résume à des contenus promotionnels sans âme de trois ou quatre minutes, diffusés sur les réseaux sociaux. Mais ces longs documentaires de plusieurs heures que nous faisions autrefois, ils ont tout bonnement disparus. Je trouve ça extrêmement triste. »
Le Retour du Roi

« King Kong » (2005) © Universal Studios
«Je vous en parlais plus tôt, ma cinéphilie est pour ma part née en découvrant le King Kong original de 1933. Suite au succès du Seigneur des Anneaux, j’avais la possibilité de réaliser le film que je voulais car tous les studios espéraient le signer. C’est ainsi que j’ai pu finalement concrétiser le remake de King Kong. J’ai eu la sensation de boucler une boucle. C’était un rêve d’enfant. Mais il nous fallait quand même proposer une version inédite, d’autant plus que King Kong avait déjà été remaké en 1976 par John Guillermin. Beaucoup de choses ont été dites et interprétées au sujet de l’original, notamment sur le fait qu’il s’agit en réalité d’une histoire d’amour entre Ann Darrow et Kong. C’est même cet aspect-là qui a fait la réputation du film. Mais quand on le revoit, fondamentalement il n’y a pas vraiment d’histoire d’amour là-dedans. Je dirais que ce sont les spectateurs qui ont accolé cette interprétation au film, mais ce n’est pas tant que ça traité par Cooper et Schoedsack. On peut éventuellement déceler une sorte de fascination amoureuse de Kong vis à vis de Ann, mais c’est à sens unique, de son côté elle passe surtout son temps à hurler et à tenter de le fuir. Quand j’ai abordé le scénario du remake j’ai tout de suite voulu amplifier cette romance symbolique, je voulais qu’on devine un attachement entre eux et surtout sentir que Ann avait de la tendresse pour ce gigantesque animal, qu’elle finissait par le comprendre. »
Un Voyage Inattendu

« Le Hobbit : La Désolation de Smaug » (2013) © Warner Bros
« Comme vous le savez, c’est initialement Guillermo Del Toro qui devait réaliser l’adaptation du Hobbit, j’avais le souhait de lui confier les rênes et de superviser uniquement la production de ces films. Mais ce projet a accusé énormément de retard, on continuait de développer les films et les scénarios sans avoir de feu vert du studio. Guillermo est quelqu’un d’extrêmement créatif, il a toujours beaucoup de projets en développement. Il a attendu ce feu vert pendant des mois et des mois, quasiment deux années en vérité, jusqu’au jour où il en a naturellement eu marre et nous a dit : « Écoutez, je peux rester encore deux ans de plus ici, en Nouvelle-Zélande sans réaliser de film, ou je peux partir aujourd’hui et en réaliser un d’ici quelques mois » et c’est ce qu’il a fait, non sans tristesse, que ce soit de son côté comme du nôtre. Quand le projet était finalement prêt a se faire, il m’est apparu évident que je n’avais pas trop le choix que de sauter à nouveau dans le train. Je me sentais en quelque sorte responsable. Mais oui, ce n’est pas un secret, je ne voulais pas vraiment réaliser ces films. Maintenant, je dois tout de même préciser que j’aime chacun d’entre eux. J’aime tous les films que j’ai réalisé parce que, au final, je fais les films que j’ai envie de voir. Je ne les réalise pas vraiment pour le public, en fait, je ne sais pas ce que c’est le public , si ce n’est une somme de goûts variés et très tranchés. Il est donc purement impossible de faire un film pour le public. Non, je fais les films d’abord pour moi-même. Donc chaque décision que je prends en tant que cinéaste est d’abord basée sur ce que moi, j’aimerais voir en tant que spectateur. Je pense que c’est illusoire que d’imaginer qu’on est en capacité de deviner ce que le public voudrait voir, lui-même ne le sait peut-être pas encore. Après, j’ai conscience que les trois volets du Hobbit n’ont pas été appréciés par tout le monde, j’en ai des rappels régulièrement. Il y a quelques années, j’étais en Angleterre où je logeais temporairement, et j’attendais un livreur Amazon qui, dès qu’il m’a vu, m’a reconnu et m’a dit : « Mais ! Vous êtes le gars qui a réalisé Le Seigneur des Anneaux, c’est ça ? C’était génial, mec, c’était fantastique». J’ai dit : «Oh merci, merci beaucoup, c’est sympa » Et il se dirige vers sa camionnette et s’arrête net puis me dit : « Ils auraient vraiment dû te demander de faire ces films Le Hobbit parce qu’ils étaient vraiment à chier ! » (rires)
Enigmes dans l’obscurité

© New Line Cinema
« Nous travaillons actuellement activement sur la production et bientôt le tournage du film The Hunt for Gollum que Andy Serkis, l’interprète formidable de Gollum, va lui-même réaliser. L’intrigue de ce film se déroule entre les événements du Hobbit et ceux du Seigneur des Anneaux, c’est un thriller psychologique complexe, une plongée en profondeur dans l’esprit de ce personnage torturé et son addiction à l’anneau unique. J’aurais pu le réaliser, mais je me suis dit que Andy – qui a déjà réalisé plusieurs films – était le mieux placé pour explorer la psychologie si tortueuse de ce personnage fascinant. Il lui a donné vie, littéralement, il lui a donné sa voix, ses expressions via la performance capture, il lui a donné cette fragilité et ces nuances qui en ont fait un si grand personnage de cinéma. Pour le reste, bien sûr, en tant que producteur et père de la trilogie initiale, je suis là pour aider, quand cela est nécessaire. J’essaie d’être surtout disponible, à l’écoute, prêt à répondre à des questions et à apporter un soutien, celui qu’on me demande. Mais sur le pan artistique, j’essaie d’interférer le moins possible et donner à Andy le plus de liberté possible. En tant que cinéaste moi-même, je sais que c’est en lui offrant ce confort d’esprit-là qu’il pourra aboutir au meilleur film possible. »
La Bataille des Champs de Pelennor

« They Shall Not Grow Old / Pour les Soldats Tombés » (2018) © Tous droits réservés
« L’Imperial War Museum de Londres possède une immense collection d’images d’archives originales de la Première Guerre mondiale, tournées pendant le conflit par de nombreux caméramans. Il s’agit de plusieurs centaines de milliers d’heures de films dont une grande partie n’avait jamais été visionnée. Et donc, pour le centenaire de la Première Guerre mondiale, ils ont souhaité commander divers projets artistiques, qu’il s’agisse de poésie, de peintures, de sculptures, toutes sortes de choses. Et ils voulaient produire un film en utilisant leurs images d’archives. C’est bien la seule fois où l’on m’a proposé un film et que j’ai accepté, d’abord parce qu’ils me donnaient carte blanche. Je connaissais bien cette période de l’Histoire et ces images, j’en avais vu beaucoup dans tout un tas de documentaires car c’est un sujet qui m’intéresse. Donc j’avais déjà une certaine idée de ces images d’archives en noir et blanc, un peu accélérées et abimées. Je me suis demandé comment faire pour réaliser un documentaire qui ne ressemblerait pas à tout ce qui avait déjà été produit jusqu’alors. C’est là que j’ai eu la réflexion suivante : Ces images en noir et blanc, accélérées, saccadées, granuleuses, rayées : elles ne représentaient pas pleinement la guerre et ses acteurs, elles manquaient d’informations capitales. Car ce qu’elles tentaient de capter, c’était de vraies personnes, des personnes vivantes, en couleur, qui ne bougeaient pas en accéléré et surtout… qui parlaient ! Je me suis donc mis en tête de trouver le moyen de prendre ces vieilles images et d’en faire ressurgir leur humanité enfouie. Il fallait pour cela gratter toute la crasse, celle accumulée durant un siècle pour révéler enfin la mémoire des êtres humains qui y étaient filmés. Et c’est ce qu’on a fait avec They Shall Not Grow Old (2018). Nous avons employé de nombreuses techniques de restauration – pour éliminer les rayures et stabiliser le tout, inventé un logiciel pour extrapoler la vitesse – ce qui n’était pas simple car elle variait selon la vitesse où l’opérateur tournait la manivelle de la caméra – et parfois même, combler les images manquantes par un procédé informatique consistant à générer celle ci par l’analyse intelligente de l’image qui la précédait et celle qui lui succédait. Avec tout ce travail de restauration, par strates, on redonnait vie à ses images et surtout aux hommes qui les peuplaient. D’une certaine manière, on essayait, en restaurant ces images, de montrer enfin à ceux qui ne l’ont pas vécu la réalité de la première guerre mondiale. »
A propos des Hobbits

« The Beatles : Get Back » (2021) © The Walt Disney Company / Disney +
« La série documentaire que j’ai consacré au Beatles, Get Back (2021) est à bien des égards le prolongement du travail démarré sur They Shall Not Grow Old. D’abord parce que nous y avons utilisé et perfectionné les outils de restaurations utilisés sur le précédent projet mais aussi parce que la démarche était similaire dans mon désir de révéler, à travers les archives, une face cachée et dissimulée de l’Histoire. Ici, ce n’est pas à l’échelle d’une Guerre Mondiale mais à propos d’une période très particulière et très commentée de la carrière des Beatles : l’année 1969. Pour beaucoup, cette année est maudite et marque le début des conflits internes du groupe et les premières pierres de sa dissolution quelques mois plus tard. Il y a toujours eu beaucoup de fantasmes, de rumeurs, au sujet de cette période. Cette année-là, ils avaient été filmés durant 21 jours par deux caméras Arriflex, dans un studio où ils répétaient un concert événement à la télévision tout en créant et enregistrant de toutes nouvelles chansons en parallèle. Tout le monde savait que de très nombreuses heures de rushs de ces moments existaient – 65 heures pour être précis – ainsi que 150 heures d’enregistrement audio que les Beatles avaient conservés dans leurs archives durant cinquante ans. La très grande majorité de ces images n’avaient jamais été dévoilées, seules 1h20 ont été exploitées pour le documentaire Let it Be de Michael Lindsay-Hogg sorti en 1970. J’ai été contacté il y a quelques années par Jeff Jones (le directeur général de Apple Corps, label gérant le catalogue de droits des Beatles, ndlr) qui m’a invité à jeter un œil à cette matière pour voir s’il y avait moyen d’en tirer un nouveau film (il en tirera une série de presque 9 heures, ndlr). J’étais très sceptique, en tant que grand admirateur des Beatles je n’avais aucune envie de me plonger à corps perdu dans 65 heures d’images relatant la mauvaise humeur et les conflits qui ont scellé le destin de mon groupe préféré. J’ai pris toutefois mon courage à deux mains et j’ai tout regardé, en me surprenant à rire tout le temps, de ce qu’ils disaient et de ce qu’ils faisaient. J’ai tant rigolé ! Je suis sorti de ce visionnage en me disant « Mais qu’est ce que les gens racontent, il ne s’agit pas de conflits, ça n’a rien d’une période sombre ! » Au contraire, on y voyait toute leur complicité, leur camaraderie, de l’amusement, quelques tensions certes mais comme dans n’importe quel groupe de personnes qui s’enferment pour créer quelque chose. C’était si différent de tout ce que j’avais pu lire et entendre sur cet enregistrement que je me suis convaincu de la nécessité absolue de rétablir la vérité historique sur la fin du plus grand groupe de l’Histoire de la musique ! Les Beatles eux-mêmes s’étaient d’ailleurs vu confisqué le récit officiel et ces bons souvenirs. Cela se passe quelques mois avant leur séparation, qui n’a pas été faite dans la joie il faut bien le dire, et les gens ont quelque peu amalgamé cette période de janvier 1969 avec les événements d’avril 1970, si bien que les Beatles eux-mêmes s’étaient auto-convaincus que cela avait marqué le début de la fin. Paul lui-même me l’a confirmé : « Tu peux faire ce film, mais je ne vais pas l’apprécier, je te le dis tout de suite, parce que c’était une mauvaise époque et je ne vais probablement jamais le regarder… » et j’ai répondu : « D’accord Paul, je vais le faire quand même. » Et puis, au fur et à mesure que je montais le film, j’exportais des petites séquences que j’envoyais à Paul, il les a regardé et il m’a répondu : « Waouh, c’est très drôle, quelle période géniale ! » (rires) C’est ainsi que, petit à petit, au cours de ce long montage qui a duré environ quatre ans, j’ai lentement reconnecté McCartney à ses souvenirs. »
L’Antre d’Arachne

Clip de « Now and Then » des Beatles, réalisé par P.Jackson (2023) © DR
« Puisque nous avons utilisé l’IA pour ces deux projets de documentaire, on me demande souvent de m’exprimer à ce sujet. Je dois dire que je ne parle jamais de l’IA en général comme cette entité qui va détruire le monde et l’humanité. Même pour ce qui est de l’utilisation de l’IA au cinéma, je ne suis pas nécessairement contre. Pour moi, ce n’est qu’un effet spécial de plus. La seule chose qui me semble absolument cruciale avec cette technologie c’est qu’elle soit contrôlée et qu’elle respecte le cadre légal. Mais cela vaut pour tout. Quand vous adaptez un livre, vous devez en acquérir les droits, de même que vous ne pouvez pas utiliser une musique préexistante dans votre film sans en demander l’autorisation à ses auteurs ou aux héritiers. Ce qui est important c’est qu’on légifère assez vite pour que l’on ne puisse pas reproduire un acteur ou une actrice, sa voix ou une œuvre d’art quelconque sans accord préalable. On peut tout à fait utiliser l’IA sans voler, c’est une contrainte qu’on peut appliquer à son utilisation. Mais si vous avez effectivement obtenu les droits ou l’accord de la personne que vous représentez, je ne vois pas où est le problème. C’est une révolution qui vient tout juste d’apparaître dans nos vies, alors bien sûr, il faut et faudra l’encadrer, mais je pense que cela va finir par arriver et je ne suis pas très inquiet au final. Quant à la dimension artistique, je suis aussi rassuré car il me semble que le geste créatif et la pensée demeurent à la source du prompt. L’IA ne génère rien par magie, elle a besoin d’être guidée par des esprits créatifs, d’être réorientée. Je pense qu’il est fort probable que des gens très brillants, très imaginatifs et avec un grand sens artistique parviendront à réaliser des chefs-d’œuvre inédits avec l’intelligence artificielle. Mais il y aura aussi tout un tas de films nuls et impersonnels, qui seront aussi vites générés qu’oubliés. C’est exactement comme dans l’industrie cinématographique traditionnelle. Qu’il s’agisse d’IA ou de quoi que ce soit d’autre, tout dépendra de l’originalité, de l’imagination et de la capacité de la ou des personnes derrière le projet à émouvoir le public.»
Information Secrète

Steven Spielberg et Peter Jackson sur le tournage de « Tintin et le Secret de la Licorne » (2011) © Amblin / Dreamworks
« On est bien en train d’écrire le prochain film des Aventures de Tintin en ce moment. Le deal initial, c’était que Steven (Spielberg) en réalise un que je produis, et qu’on switche les rôles pour le second. Donc Steven a fait son film en adaptant Le Secret de la Licorne (2011), et depuis maintenant 15 ans, je n’ai pas été capable de prendre une décision. Je ne vous cache pas que je me sens très mal à l’aise à ce sujet. Steven a été très sympa de ne pas me pousser davantage car il sait que je veux vraiment le faire. Donc je profite de ce moment pour l’officialiser, je travaille bien avec Fran sur l’écriture du scénario du second volet de Tintin. C’est même ce qui m’anime et m’occupe le plus ces derniers mois. J’étais justement en train d’écrire quelques scènes hier, dans ma chambre d’hôtel, ici, à Cannes. C’est donc un projet bien concret et je me replonge dans l’univers d’Hergé, que j’adore vraiment. Pour moi, Tintin et l’humour d’Hergé convoquent un genre que j’adore qu’est le burlesque à la Buster Keaton. Cela m’amuse beaucoup. »
Trois font la Compagnie

« Les Briseurs de Barrages » de Michael Anderson © Tous droits réservés
« Je ne lis jamais les films qu’on me propose. Il est même de notoriété publique dans les studios que ça ne sert à rien de m’en envoyer. Je tiens à ne réaliser que des films que nous développons et écrivons avec Fran (Walsh) et Philippa (Boyens), mes deux co-scénaristes. Même si nous décidons d’adapter un livre, on est toujours à la source de ce désir et nous en signons l’adaptation nous-même. Ce qu’on a tendance à faire maintenant, Fran et moi, c’est de ne même plus se faire payer pour l’écriture des scénarios. Si on a une idée de film, on écrit le scénario, et on le présente au studio pour obtenir un ou des financements à partir du moment ou l’on est pleinement satisfaits. C’est donc en quelque sorte l’inverse du processus habituel à Hollywood. On apporte un scénario à un studio. Le studio réfléchit et nous dit oui ou non, mais on ne nous propose jamais de dire oui ou non, si vous voyez ce que jeux dire. Néanmoins, je n’ai pas vraiment de plan sur cinq ans, je ne suis pas du genre à avoir une liste des films que je rêve de réaliser et d’ambitionner de cocher chaque case les unes après les autres. J’aurais trop peur de déprimer à me demander si je vais mourir avant d’atteindre le dernier ! (rires) Il y a des choses qui m’intéressent, bien sûr, mais avec l’âge mes centres d’intérêt changent aussi. Depuis longtemps, j’ai envie de faire un film sur le raid des Dam Busters en 1943 (des aviateurs spécialisés dans la destruction de barrages hydrauliques durant la seconde guerre mondiale, ndlr) . Il y a eu un film qui a déjà été fait sur ce sujet, Les Briseurs de Barrages (Michael Anderson, 1955) mais là encore, l’histoire vraie est bien plus intéressante que le film. Une grande partie de la technologie utilisée lors de ce raid exceptionnel était encore classifiée top secret au moment ou Anderson a réalisé son film, donc il ne pouvait pas raconter correctement cette histoire. Ainsi, j’ai toujours pensé qu’il y avait de quoi faire pour un éventuel remake, car on pouvait désormais narrer cet exploit militaire de sa préparation à son exécution, ce qui est, je vous l’assure, proprement passionnant. Mon objectif initial était de réaliser ce film pendant que Guillermo travaillerait sur Le Hobbit. Le destin en a décidé autrement, j’ai du rempiler en terre du milieu durant plusieurs années. Mais, vraiment, The Dam Busters reste un projet qui reste dans un coin de ma tête et je rêve toujours de pouvoir le réaliser un jour. Et puis, il y a aussi parfois quelques projets de films qui émergent, dont certains de façon totalement inattendue. Je lis un livre ou j’entend une histoire à la radio, à la télévision ou que sais je, et d’un coup le temps d’une discussion avec Fran on se rend compte tous deux qu’on adorerait en tirer un scénario. C’est un peu ça le truc : on se laisse porter par le courant et on voit ce qui se passe. »
Les Havres Gris
« Je comprends qu’on puisse qualifier Le Seigneur des Anneaux comme étant l’œuvre de ma vie. Cela ne me dérange pas. Est-ce que je vais un jour réaliser un film qui aura autant de succès commercial et public que cette trilogie ? Cela fait longtemps que je sais que non, que ça n’arrivera plus. Mais ça me va parfaitement, c’est agréable d’avoir pu réaliser des films qui ont atteint ce statut d’œuvre culte. Je doit admettre que je ne les ai pas revus depuis environ 20 ans, mais je pense que j’en serais toujours aussi fier. En fait, je suis surtout heureux qu’ils aient été si importants pour les gens. Beaucoup de films sont réalisés chaque année et peu marquent les esprits durablement. Mais l’une des choses que je trouve le plus beau et touchant concernant le cinéma c’est son aspect éternel. On continue d’apprécier aujourd’hui des films des années 20 ou 30, c’est fascinant ! En tant que cinéaste, nos réalisations nous survivent quoi qu’il arrive, mais ce qui détermine leur importance in fine c’est la trace qu’ils laissent dans l’esprit des spectateurs. »
Retranscription de la Masterclass de Peter Jackson,
donnée le Mercredi 13 Mai 2026 dans le cadre du 79ème Festival de Cannes.
Discussion animée par Didier Allouche.
Merci à Enzo Durand.



