Dans la perspective de remettre en avant les films de la Hammer, Elephant Films propose une réédition en Blu-Ray de plusieurs classiques de leur catalogue, dont Le Spectre du Chat (John Gilling, 1961), nous permettant ainsi de revenir sur cette recréation de La Féline (Jacques Tourneur, 1942), à la sauce hammerienne atypique.

© Tous droits réservés
Coeur Félin
Si les studios de la Hammer ont surtout développé tout un panthéon de figures fantastiques, il est surprenant de voir parmi tant de Dracula, de loups-garous et autres monstres – qui bercent les rêves des uns et alimentent les cauchemars des autres – une œuvre qui se dégage finalement de ce rapport trop terre à terre au genre cinématographique fétiche du studio. Le Spectre du Chat est effectivement plutôt un film noir qui va avoir à cœur de développer une ambiance, un environnement, qui nous amènent à croire à quelque chose d’étrange. Et ne nous leurrons pas, il n’est pas rare de voir des accointances entre le film noir et un film fantastique, tant les deux vont aimer à représenter des figures marginales. Cela nous donne envie de citer Nightmare Alley (2021) de Guillermo Del Toro, n’étant autre qu’un grand maître du fantastique qui s’est essayé à l’exercice du film noir.

© Tous droits réservés
Trêve de rêverie, que nous raconte finalement Le Spectre du Chat ? C’est simple : tout part d’une querelle d’héritage. En effet, la matriarche Venable, qui est au centre de toute l’histoire du film, possède une grande fortune. Son mari et deux de ses servants décident de comploter contre elle pour récupérer le magot ; ils la tuent, en faisant passer sa mort pour une disparition, le tout sous les yeux en amande du chat de la vieille femme. Ce témoin à quatre pattes ne va alors nullement les laisser s’en tirer à si bon compte : il les poursuit et les attaque, allant jusqu’à les blesser et à carrément les faire mourir. La famille Venable, dont la fameuse Beth, nièce de la matriarche, vont ensuite se réunir pour en savoir davantage sur les évènements, et tenter de retrouver la vieille femme – sans succès puisqu’elle est morte.
Mensonges, trahison et questions d’héritage : sommes-nous face à un épisode OVNI des Feux de l’Amour ? Tout nous en donne l’impression, car dans le court laps de temps que coûte Spectre du Chat – à peine plus d’une heure… – nous avons clairement le loisir de nous ennuyer. Sur le principe, l’œuvre de Gilling pourrait tout à fait être intrigante, mais elle se perd dans une succession continue de sous-complots qui n’en finissent plus et qui alourdissent la narration, jusqu’à nous pousser à la somnolence. Et pour être honnête, la rédactrice de cet article a dû s’y reprendre à deux fois pour tenter de venir à bout de ce film… La mort de certains personnages, par pur karma – parce que ceux-ci étaient directement impliqués dans la mort de la matriarche Venable –, sont souvent particulièrement ridicules… Nous retiendrons celle de Clara, tombée dans les escaliers, car trop effrayée par le chat. Sincèrement, le huis clos partiel du film semble le mettre en difficulté tellement nous n’avons clairement aucune envie de rester très longtemps avec ces personnages, dont nous ne connaissons presque rien en l’espace d’une heure et dont les ambitions sont incompréhensibles.

© Tous droits réservés
Le seul intérêt de ce long métrage demeure néanmoins la caractérisation particulière du chat, qui constitue l’unique part de fantastique du film. Un mot d’explication : en vérité, à la mort de Mme Venable, le spectateur assiste comme à la mise en scène d’un transfert de l’âme de la vieille femme vers l’intérieur de son chat qui l’accompagne depuis si longtemps. Cela n’est jamais vraiment confirmé dans la narration ; néanmoins, c’est l’image qui nous permet d’élaborer cette hypothèse. Dans plusieurs séquences qui mettent en scène le chat face à ses grands ennemis – soit le reste de la famille véreuse –, nous pouvons noter l’utilisation d’une forme POV (point of view) qui nous donne l’occasion de partager la perception du félin, dans un fish-eye tout à fait singulier. Cela donne globalement tout son sens au titre du film, qui tend à induire la piste de quelque possession… Et voilà ce qui est bien dommage avec Le Spectre du Chat : il y a des scènes qui sont très intéressantes en termes de technique mais qui sont alors enveloppées d’une intrigue peu, voire pas du tout intéressante, tout au plus extrêmement classique et qui – encore une fois – révèle la pleine difficulté pour les studios de la Hammer de sortir de ses sentiers battus.
Ce qui est d’autant plus dommageable dans le cas du Spectre du Chat, c’est qu’en fin de compte, il reprend des traits importants de La Féline de Jacques Tourneur, sorti une vingtaine d’années plus tôt, sur la question des liens entre féminité et félin. Le film de Gilling tente de récupérer ce thème, tant bien que mal, sans pour autant y parvenir, puisqu’il l’alourdit de cette intrigue inintéressante. Nous voyons bien que cette possession plausible du chat, par un spectre qui semble hanter cette maison au point d’en faire perdre l’équilibre à cette pauvre Clara, est une tentative désespérée de reprendre la formule qu’élabore beaucoup mieux la femme fatale de La Féline, capable de se transformer, elle aussi – en quelque sorte, c’est ce qu’il se passe dans Le Spectre du Chat –, en une forme féline. Néanmoins, l’œuvre culte de Tourneur parvient à montrer toute la profondeur d’un état émotionnel complexe, d’une jalousie viscérale qui envenime le caractère d’une femme… L’inspiration est là, l’exécution n’est pas au niveau.
Parmi les bonus, qui permettent d’en apprendre un peu plus sur l’histoire de la Hammer, Nicolas Stanzick, auteur d’un ouvrage consacré au studio culte, s’attarde également sur Le Spectre du Chat. Il y éclaire notamment la raison de la dissonance entre le nom de la Hammer et ce film de Gillig, tiraillé entre la volonté de reprendre des thématiques littéraires à la Edgar Allen Poe et une certaine difficulté à s’y inscrire pleinement. À cela s’ajoute une position bâtarde, qui n’en fait pas un film de la Hammer à proprement parler, puisqu’il a été reçu par le studio, et non produit par lui-même. À noter que nous apprenons aussi dans ce bonus que Barbara Shelley, l’actrice jouant Beth, a interprété un rôle dans un remake de La Féline ; une bien étrange coïncidence, qui nous permet d’y voir peut-être une ambiguïté volontaire… En dehors de cela, l’édition permet de découvrir toutes les bandes-annonces de la réédition, et notamment le double-programme entre La Nuit du loup-garou (Terence Fischer, 1961) et notre film félin, ainsi qu’une galerie d’images de l’œuvre. La réédition d’Elephant aura pourtant l’avantage de faire (re)découvrir une des œuvres de la Hammer souvent laissées dans l’oubli. Elle montre aussi toute l’effervescence d’une machine à créations fantasques – peut-être même un peu trop fantasques – qui, parfois, n’aurait dû rester qu’à l’état de projet sur un coin de bureau, mais qui a, au moins, la qualité de bien nous faire rire.



