Rouslan et Ludmila


Si le rayonnement international d’Alexandre Loukitch Ptouchko est infiniment moindre que celui des plus grands réalisateurs russes tels Eisenstein ou Tarkovski, il reste très populaire en Russie comme l’un des maîtres du cinéma merveilleux. Artus Films nous livre aujourd’hui dans un superbe coffret Rouslan et Ludmila (1972), son dernier long-métrage, réalisé peu de temps avant sa mort.

Rouslan, sur son cheval, de nuit, fait face à un immense buste de chevalier, haut de plusieurs mètres, dans le film Rouslan et Ludmila.

© Tous Droits Réservés

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Rouslan et Ludmila sur un cheval, traversant la forêt.

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Alexandre Ptouchko aura traversé une partie importante de l’histoire russe et de ses bouleversements, des pires heures du stalinisme jusqu’à une certaine détente avec les États-Unis. Mais le réalisateur s’est toujours tenu loin de la politique de son temps, préférant offrir au spectateur des sources d’émerveillement doublées d’un patriotisme de bon aloi et consensuel, comme dans Le Géant de la steppe (1956, réédité en Blu-ray en 2022 chez Artus également), ou à travers par exemple des adaptations de l’œuvre de Pouchkine. Rouslan et Ludmila est ainsi tiré d’un poème épique de l’auteur russe, contant les exploits d’un héros à la recherche de sa promise enlevée par un diabolique sorcier. Rouslan (Valeri Kozinets) est l’archétype du brave combattant, quasi invincible, patriote et animé de nobles sentiments. C’est donc un personnage assez lisse tant physiquement que moralement, conforme aux canons slaves de l’imaginaire populaire. Vainqueur des Petchénègues, il rentre triomphalement à Kiev retrouver sa bien-aimée Ludmila (Natalya Petrova), convoitée par tous les princes des royaumes voisins : Rudlaï, Farlaf (un gros rouquin fanfaron qui n’est intéressé que par la ripaille), et Ratmir, le khan azéri. Alors que les amoureux sont dans la chambre nuptiale, la belle est enlevée des bras de son prince par un vent maléfique invoqué par le malfaisant Tchernomor (Vladimir Fyodorov). Évidemment, le gendre frais émoulu est immédiatement répudié par le roi. L’infortuné et les trois prétendants partent alors à la recherche de la belle…

Rouslan et Ludmila contient de fait tous les clichés du conte de fées (bien que ce n’en soit pas un à proprement parler) et du nationalisme à la Tolstoï. D’une part, les personnages sont le plus souvent caricaturaux et monochromes – les deux tourtereaux en font tellement des caisses dans leurs déclarations d’amour mutuelles que cela en devient amusant – même s’il y a quelques exceptions : pendant sa captivité, on découvre par exemple que Ludmila est loin d’être une potiche ou une faible femme (la doctrine soviétique prônait une certaine égalité, bien que dans les faits elle se voyait peu). En outre, Ptouchko prend bien soin de montrer – les réécritures du scénario et la censure sont passées par là – que tout ce qui est russe est plus beau, plus éclatant, plus vertueux que ce qu’on peut trouver chez les peuples voisins. Si on met de côté le fond très codifié, qui doit autant au genre merveilleux qu’au contexte, il reste un film visuellement superbe, doté d’une infinité de trouvailles nées de l’imagination du réalisateur et concrétisées à l’écran par Igor Felitsyn et son équipe. Les décors et effets spéciaux extrêmement soignés, impressionnants pour l’époque (en particulier les séquences qui se déroulent dans l’antre du sorcier nain Tchernomor) contribuent à l’aspect fantasmagorique – parfois aussi inquiétant – habitant la quasi totalité du long métrage. La fontaine qui coule à l’envers, la tête géante que croise Rouslan sur sa route (frère de Tchernomor décapité par ce dernier et condamné à vivre ainsi), les géants enchaînés qui soutiennent la montagne du sorcier ou encore la coiffe d’invisibilité de Ludmila sont quelques exemples de ce foisonnement visuel de tous les instants. On peut être tenté de faire une comparaison hâtive avec certaines productions de Walt Disney pour le soin apporté aux effets spéciaux, l’humour qui accompagne les péripéties des héros et les chants qui rythment l’histoire, bien que la sensibilité russe soit très différente de celle des Américains. Mais la tonalité guerrière – Ruslan décapite à la chaîne les arrières de l’armée petchénègue ! -, la musique très inspirée des maîtres russes comme Tchaïkovski, les danses et chorégraphies, les airs plus proches de l’opéra que de la chansonnette, tout cela distingue largement ce long-métrage de ceux du studio californien.

Blu-Ray du film Rouslan et Ludmila proposé par Artus Films.Une habitude chez Artus Films, l’épais livret (ici d’une centaine de pages, œuvre de Matthieu Rehde) constitue un attrait non négligeable parmi les compléments. Très documenté et pertinemment illustré, il contient une mine d’informations passionnantes sur le film et son créateur. On y apprend par exemple le parcours du combattant qu’a représenté le tournage, avec son lot de catastrophes : changement d’acteurs, conditions climatiques, santé déclinante du réalisateur… La densité du livret est telle qu’on peut ainsi presque se passer des bonus figurant sur les disques, plutôt monotones, même si les intervenants russes apportent un éclairage différent et des informations complémentaires sur la fabrication Rouslan et Ludmila et d’autres adaptations de l’œuvre de Alexandre Pouchkine. Côté français, le duo Christian Lucas et Stéphane Derderian qu’on a déjà pu entendre sur Le vampire et le sang des vierges (Harald Reinl, 1967) proposent une présentation sous la forme d’un dialogue. Si le fond est souvent intéressant, la forme est plutôt laborieuse. Il est tout de même amusant de constater que les renseignements donnés par les deux intervenants ne sont pas toujours identiques à ceux qu’on trouve dans le livret, comme la raison pour laquelle le format 1.37 a été utilisé au lieu du Cinémascope ! C’est d’ailleurs peut-être le seul point qui nuit un peu à la magie d’une œuvre enchanteresse n’ayant pour le reste rien à envier à l’époque aux productions du « monde libre ».


A propos de Jean-Philippe Haas

Jean-Philippe est tombé dans le cinéma de genre à cause d’Eddy Mitchell et sa Dernière Séance, à une époque lointaine dont se souviennent peu d’humains. Les monstres en caoutchouc et les soucoupes volantes en plastique ont ainsi forgé ses goûts, enrichis au fil des ans par les vampires à la petite semaine, les héros mythologiques au corps huilé, les psychopathes tueurs de bimbos et les monstres préhistoriques qui détruisent le Japon. Son mauvais goût notoire lui fait également aimer le rock prog et la pizza à l’ananas. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/ris8C

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