Factory


Après Freaks (Adam B. Stein & Zach Lipovsky, 2018), Lords Of Chaos (Jonas Akerlund, 2019) et Tous Les Dieux du Ciel (Quarxx, 2019) que nous avions déjà aperçus à Gérardmer ou au PIFF, il est temps de se consacrer pleinement à la compétition officielle de l’édition 2019 des Hallucinations Collectives. On commence avec Factory (Zavod en version originale) de Yuri Bykov.

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Octobre Gris

Russie, à notre époque. Rachetée après l’effondrement de l’URSS par un oligarque capitaliste qui n’a pas trop eu à mettre la main à la poche, une usine est mise en en faillite. Cette usine, c’est pourtant l’exemple parfait d’une Russie qui sue, qui souffre au travail. Certainement empreinte d’une ancienne idéalisation du stakhanovisme, elle est l’incarnation de l’ancien bloc de l’Est, toute de métal et de béton armé, et évidemment vétuste au possible. Son entièreté a une odeur de rouille, de vieux, d’usé. Des machines jusqu’à ses ouvriers, bande d’acharnés aux visages marqués par la vie. Seulement, quand le gros bonnet de Moscou décide de mettre la clef sous la porte sans se soucier des hommes, c’est la consternation. Cette usine, c’est tout ce qu’ils ont. Leur sueur, leur pain, leur famille, tout dépend d’elle et de leurs efforts à la tâche. Acculés, ils iront jusqu’à l’irréparable, et prendront les armes pour enlever le patron, dans un esprit de résistance vaillante purement russe. Encadrés par l’éborgné Gris – ancien soldat fuyant son passé dans un travail manuel opiniâtre – et retranchés dans une aile de l’usine, ils tenteront d’aller jusqu’au bout de leurs revendications contre les hommes armés de l’oligarchie.

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Thématiquement très proche d’En Guerre (Stéphane Brizé, 2018) et fortement #GiletsJaunesApproved, Factory (Yuri Bykov, 2019) est pourtant un film de genre costaud. Eminemment dépressif, stylistiquement intransigeant et comportant même ses petites scènes d’actions burnées, le long-métrage de Yuri Bykov est une petite merveille de mise en scène. Le réalisateur russe – qui a déjà laissé des preuves de son militantisme chevronné dans l’Idiot (2015) et Le Major (2013) – aussi coupable du scénario, de la bande originale et de la coproduction de son bébé emmène son spectateur découvrir les tréfonds d’une Russie autant désœuvrée que corrompue. Sous une pluie battante, accompagnée d’une musique industrielle corrosive et immersive, nous découvrons des personnages aux portraits burinés et des décors à l’aspect tétanique – on repense parfois à Une Pluie Sans Fin de Dong Yue (2018), dans un autre genre. Pas de dualité bien/mal, tous les protagonistes sont dessinés selon les avatars d’une humanité meurtrie. Du lâche au jusqu’au-boutiste, du conciliant mais violent au malhonnête immoral. Chaque homme fait son chemin de croix, leur souffrance transpirant dans les différents cadres de leur domination. On les confronte et on les observe dans leur affliction, alors que leur dominant, même captif, se délecte de ce combat entre frères opprimés. C’est sur ce combat perpétuel entre petits et grands, entre des classes sociales séparées par un gouffre toujours plus éloigné et les rapports clivants entre dominé et dominant que Yuri Bykov assoit la majorité de son propos. Propos alourdis par une tristesse prégnante et une détresse omniprésente que la photographie et ses tons gris sombre n’ont de cesse d’accroître.

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Éclusant tous les répertoires du film de genre à portée sociale et militante, Yuri Bykov gagne pourtant le pari de délivrer un long-métrage poignant et excessif. Et s’il compte certaines longueurs, notamment dans des négociations qui pourront sembler interminables, il délivre des quarts d’heures d’une efficacité sans tâche. Quand les tergiversations ne fonctionnent plus, place à la défense de citadelle et au film d’action maîtrisé, digne d’un certain Piège de Cristal (John McTiernan, 1988), ou Gris, le meneur de troupes assiégées sera le loup solitaire contre des ennemis en supériorité numérique. C’est ainsi que l’on prend en considération la chance d’avoir devant nos yeux cette petite pépite venue de l’Est. Le cinéma de genre russe contemporain étant l’un des grands absents de nos salles obscures, comme de nos plus petits écrans – si l’on excepte peut-être Hardcore Henry (Ilya Naishuller, 2016), production d’action/gunfight en caméra subjective et à la qualité très mitigée – il est intéressant de voir fleurir des productions de ce type. Surtout de ce pays dont l’image sociale peut être souvent biaisée dans nos contrées. L’herbe n’est pas forcément plus verte ailleurs et Yuri Bykov n’a de cesse de le démontrer dans cette fable sombre, dure et pessimiste mais toujours très juste. Par chance, le film a une distribution française grâce à Kinovista et Bac Films et sortira en salles dès le 9 Juillet. Rendez-vous donc cet été pour profiter des joies sociétales de la Mère Russie.


A propos de Willys Carpentier

Son prénom n’est pas une référence cinéphile au Bruce que l’on connait tous, même s’il partage son nom avec son idole absolue, John. Sa passion pour le cinéma qui fait pas genre découle de celle qu’il a pour le Death Metal, elle fait peur et est pleine de saturation et d’hémoglobine et ce même si plus jeune, il ne décrochait pas de Peter Pan. Enfin, fait intéressant, il porte une haine sans égards pour Woody Allen.

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