Un jeune garçon vicieux s’amuse en cachette avec un puzzle de femme nue. Lorsque sa mère le découvre et lui hurle d’arrêter, il préfère la découper à la hache et jouer l’innocent devant les policiers. Quelques décennies plus tard, une série de meurtres d’étudiantes frappe un campus états-unien… Ce mois-ci, ESC Editions ressort en Blu-Ray Le Sadique à la tronçonneuse de l’Espagnol Juan Pique Simon, le plus grand des slashers… Qui n’en était pas un.

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Pièce manquante
Si l’on se souvient aujourd’hui de Juan Piquer Simón, artisan éclectique du cinéma d’exploitation à partir des années 1970, c’est surtout du fait de quelques réalisations horrifiques produites aux États-Unis qu’il mettra en boîte dans la seconde partie de sa carrière. On pense à Slugs et ses limaces carnivores envahissant une petite bourgade en 1988 ou The Rift (1990), qui s’engouffrait dans la brèche des films de science-fiction sous-marine ouverte par Cameron un an auparavant avec Abyss. Avant ça, ce natif de Valence signait ses premiers documentaires à Madrid, sous le régime franquiste et la censure. Avec très peu de moyens mais beaucoup d’ingéniosité, il se mettra à adapter certains récits de Jules Verne et commencera à se faire connaître avec quelques films de monstre. Le véritable tournant de sa carrière, et son film le plus marquant, arrive donc en 1982 lorsqu’il est approché par Edward L. Montoro, producteur américain de séries B, pour un film de commande. Le réalisateur espagnol refusera d’abord la suite de La Dernière Maison sur la gauche (Wes Craven, 1972), à cause du scripte, et écrira à la place Mil gritos tiene la noche (Le Sadique à la tronçonneuse) en une quinzaine de jours. C’est alors son premier véritable film d’horreur. C’est donc moins le slasher américain – au sommet de sa popularité en 1982 – qui inspire le cinéaste lorsqu’il réalise ce long-métrage, et bien plus l’angoisse à l’européenne de la décennie passée, en particulier le giallo italien.

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A l’image du puzzle érotique que complète le sadique meurtre après meurtre, à l’image également de son « université de Boston » entièrement tournée à Madrid faute de moyen, le film est un bricolage d’inspirations diverses aux coutures visibles et donc d’autant plus passionnantes, qui laissent apparaître la filiation trans-atlantique qui fera émerger le slasher des années 1970 et surtout 1980, à partir notamment d’un cinéma bis européen moribond – comme le giallo italien ou le fantaterror espagnol. En réalisant un film produit par un Américain, Juan Pique Simon ouvre une porte encore peu empruntée – et jusqu’alors très mal vue – pour les cinéastes de genre européens. Le résultat tient donc de l’assemblage assez hétérogène, tantôt sommet du cinéma gore (les litres de sang de porc déversés pour certaines scènes n’y sont pas pour rien…) et parfois teinté d’un érotisme encore peu vu dans les productions états-uniennes et bien plus fréquent dans les salles de quartier européennes. Si le film suit donc une trame assez classique, il repousse la boucherie décomplexée attendue avec un tel cahier des charges, tout en se permettant une certaine élégance au détour de quelques scènes, à l’image de son tueur masqué et ganté. Meurtres « raffinés » par moment et carnage complet quand l’occasion se présente, notre antagoniste a parfois du mal à se décider entre l’empoisonnement, le couteau de cuisine ou le véritable « massacre à la tronçonneuse » (le film se vendra notamment sur la popularité du long-métrage de Tobe Hooper, sorti huit ans auparavant). Cet étrange mélange des genres ne s’arrête pas là et tire même vers le whodunit à l’anglaise avec sa galerie de personnages tous plus suspects dans un cadre universitaire, l’occasion de jouer sur les codes du teen movie et de resserrer l’intrigue à moindre coût. Est-ce le jardinier bourru ? Le prof en col roulé ? Peut-être ce proviseur un peu névrosé… L’enquête est confiée à un étudiant charmeur et à une flic-tenniswoman infiltrée, tout devrait donc bien se passer… Dans un faux rythme typique du bis à petit budget, le film se montre à la fois plus graphique, plus érotique que ses congénères et capable de morceaux de bravoure inattendus difficiles à voir venir, achevant de faire de Pieces (son titre anglais) un film d’exploitation culte qui résume bien toute la fascination que l’on peut avoir, encore aujourd’hui, pour ce type de productions – que l’on évitera d’appeler nanar, un peu de sérieux… –
La plus grande qualité du film est sans doute qu’il ne reste jamais vraiment en place. Il déroute, mélange, s’enfonce dans un étrange espace-temps unique, comme avec l’arrivée, au milieu de la nuit, de Huang Kin-Lung, grand sosie de Bruce Lee dans les plus belles heures de la bruceploitation, qui tournait simplement un film dans les parages. Il apparaît alors depuis les ténèbres de l’image et repart presque aussitôt, vers où ? Tout cela empêche le film d’être seulement ce cinéma « racoleur » et misogyne, (les étudiantes sont tronçonnées sein nue de préférence). Vulgaire oui, mais trop bizarre, trop hors-norme, il ne s’intègre jamais au système bien plus cynique du divertissement gros budget. Un film comme Pieces, parce que plutôt qu’un « simple » slasher, il préfère être cet étrange puzzle d’érotisme à l’italienne et de gore à l’américaine et nous plonge malgré lui dans la genèse de son genre. Sa scène la plus marquante reste ainsi la mort sur matelas gonflable, au découpage précis et surréaliste du giallo. Si le bis est difforme, s’il ne rentre jamais dans le moule, alors il peut être célébré par toutes les marges, ce que confirme le statut culte
du film. La force de l’exploitation, paradoxalement, c’est peut-être de pouvoir être détournée et réappropriée par toustes sans perdre de sa sincérité. Parce qu’il n’est jamais lisse, parce qu’il étonne toujours, à l’image de cette « poignée de couille » (à défaut d’un meilleur terme ») finale, Le Sadique à la tronçonneuse est un film d’horreur inclassable et plus encore, un grand cru de l’exploitation.
Non content de présenter une très belle copie Blu-Ray et une version « originale » espagnole en plus de la version états-unienne, qui vaut le détour, ESC Editions accompagne le film de plusieurs éclairages très enrichissants, dont un long commentaire d’Alexandre Jousse et une interview archive de Juan Piquer Simón.



