Marty Supreme


En embrassant la trajectoire chaotique d’un joueur de tennis de table dopé au fantasme du self-made-man, Marty Supreme, le premier film en solitaire de Josh Safdie revisite le rêve américain et ses incarnations hollywoodiennes pour mieux en révéler la laideur, mais sans renoncer à son pouvoir de séduction. Un pari osé !

Timothée Chalamet souriant en portant une raquette de ping pong peinturé du drapeau des États-Unis dans Marty Supreme.

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Risky Business

Si Marty Supreme ne se déroulait pas au cœur des années 1950, on le jurerait tout droit sorti des années 1980 ! Non seulement parce que Josh Safdie enrobe son film d’une bande originale garnie de synthétiseurs et de hits new wave, mais aussi parce que son héros reproduit en apparence une trajectoire assez semblable à celles des premiers rôles incarnés par Tom Cruise durant cette décennie de tous les excès. De Risky Business (Paul Brickman, 1983) à Cocktail (Roger Donaldson, 1988) en passant par La couleur de l’argent (Martin Scorsese, 1986), le récit d’apprentissage d’un jeune américain WASP, naturellement talentueux et prêt à tout pour devenir the best sert de modèle à la première partie du film. Safdie et son scénariste Bronstein y dépeignent Marty Mauser comme un jeune homme présomptueux et conquérant à qui rien ne résiste. Pourtant, le physique ingrat du personnage et sa détermination à défendre l’avenir du tennis de table, un sport méconnu et méprisé dans les années 1950, le rapproche d’un autre archétype moins flatteur des années 1980 : le nerd. L’hybridation de ces deux figures antagonistes du coming of age movie trouve son incarnation parfaite en la personne de Timothée Chalamet dont la beauté fragile dessine une masculinité nouvelle dans le cinéma hollywoodien et annonce l’ambition paradoxale de Marty Supreme.

Timothe Chalamet en plein match de tennis de table dans Marty Supreme, désignant son adversaire avec son index.

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En effet, après une première heure grisante à souhait qui semble tracer pour notre héros une ascension irrésistible, la trajectoire programmée de Mauser se met à dérailler. Par une série de mésaventures, le personnage est violemment ramené à sa condition sociale, celle d’un juif américain des quartiers pauvres de New York. Hélas, le Tom Cruise movie n’était qu’un fantasme, une fiction que certains n’auront jamais la chance de matérialiser. Pour les grands perdants du système, la vie ressemble davantage à un drame réaliste dElia Kazan. On pense à Sur les quais (1954) et à son jeune boxeur interprété par Marlon Brando, contraint d’abandonner ses rêves de grandeur pour arranger les magouilles d’un syndicat corrompu. Empêtré dans des problèmes d’argent qui l’éloignent de son rêve, Mauser se voit, lui, plongé dans une comédie noire dans l’esprit de frères Cohen, faite de petites combines et où hasard et karma complotent pour le faire échouer.

Timothee Chalamet à la fin de Marty Supreme quand il gagne le match contre le Japonais, les mains sur les hanches devant un public l'applaudissant debout.

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Étrangement, cette avalanche de péripéties tragi-comiques conçue comme une vertigineuse digression n’entame jamais la confiance du héros en ses capacités. Jusqu’au bout, Mauser affronte le monde avec une énergie cinétique qui va jusqu’à modeler la forme même du film, imposant au montage sa vélocité, au cadre son corps élastique et à la bande son son état mental. Comment interpréter autrement cette synthwave anachronique intensifiant chaque séquence jusqu’à la caricature sinon comme la projection d’un fantasme, une fiction que se joue Mauser pour lui-même ? Des synthés épiques de Vangelis aux nappes éthérées de Tangerine Dream en passant par les basses grondantes de John Carpenter, le score de Daniel Lopatin se pense comme une fusion de motifs sonores, immédiatement assimilables par le spectateur à l’imaginaire grandiloquent des années 1980. Quant à Mauser, son ethos du mouvement perpétuel peut se lire autant comme une logique de survie propre à sa condition sociale qu’à la certitude d’être le héros d’un film hollywoodien, lequel finira bien par le gratifier d’un happy end en le faisant battre son rival japonais aux championnats du monde de Tokyo. Le cinéma des années 1980, son esthétique tape à l’œil et ses récits de winners comme métaphore du rêve américain donc, mais implanté dans l’esprit d’un gosse des quartier pauvres de New York dans les années 1950, voilà qui rend le film de Safdie franchement singulier. Le télescopage de ces deux décennies n’est pourtant pas gratuit. Le réalisateur les connecte ici pour mieux en révéler la filiation idéologique. Dans son dernier essai (John Carpenter 2025, Back to the bone, Magnani), Jean Baptiste Thoret rappelle à quel point l’Amérique reaganienne a vu dans les années 1950 sa prospérité économique et son optimisme, un idéal conservateur à ressusciter en cachant trop souvent ses zones d’ombres. Hollywood accompagnera ce geste, faisant des années 1980 une décennie de confiance retrouvée dans la capacité des héros à agir sur le monde. Tel un jeu de poupée russe, c’est notre époque qui, de Trump à Hollywood, convoque largement la mythologie des années 1980 comme un totem idéalisé sans parvenir à lui faire dire quelque chose de nouveau.

Timothee Chalamet en pleine course dans New York dans Marty Supreme de Josh Safdie.

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Si Marty Supreme n’est pas un long-métrage nostalgique, son opération reste néanmoins proprement postmoderne. Fidèle à un style de l’urgence mêlant mouvement, vitesse et énergie, Safdie réactive le héros d’action propre au schéma classique tout en le faisant tourner à vide. Conscient que la mécanique narrative américaine est grippée, il tente un compromis capable de la rendre à nouveau fonctionnelle. Dans Marty Supreme on peut jouir des effets tout en critiquant la cause, célébrer la ténacité de Mauser tout en la sachant vaine. Le personnage, lui-même, relève de l’opération monstrueuse tant il est dévoré par son interprète. Chalamet se décrivant volontiers comme un geek de cinéma, un acteur entièrement dédié à son art, trouve dans Mauser un prolongement de sa propre persona, celui d’un performer en représentation constante, sur ou en dehors du terrain. Ironiquement, Chalamet a même quelque chose du jeune Tom Cruise des années 1980 dans sa manière de truster l’entièreté du film autant que le paysage cinématographique et médiatique actuel… Jusqu’à la nausée.

Malgré ses allures de films composite, Marty Supreme parvient à tirer profit de ses contradictions pour se lire comme une fable métaphysique sur l’échec. La course de spermatozoïdes du générique scelle le destin du personnage autant qu’elle rappelle la cruauté de la sélection naturelle. Dans Uncut Gems (Josh et Benny Safdie, 2019) déjà, les frères Safdie démarraient le film par un voyage cosmique dans le corps du héros durant sa fibroscopie, faisant flotter sur tout le récit le spectre de la mort. Il est alors tentant de considérer les deux longs-métrages comme les faces d’une même pièce, l’une traversée par la pulsion vitale d’un jeune héros conquérant, l’autre par celle désespérée d’un cinquantenaire vieillissant à la recherche d’un dernier coup d’éclat. Dans Marty Supreme, la loose se veut triomphante, portée à un niveau presque iconique à travers son acteur star. Dans le dernier acte, elle dépasse largement le cadre du sport pour prendre des proportions historiques. Voir un Juif et un Japonais, deux grands humiliés de la Seconde Guerre Mondiale, défendre leur honneur dans un match vendu comme un spectacle promotionnel, le tout au service de businessmen américains, achève de souligner la cohérence thématique du film. Or la défaite cache aussi d’improbables victoires, si tant est que l’on parvienne à changer de regard sur le monde. En évitant de fondre son œuvre dans le moule académique du biopic historique, Marty Supreme évite l’écueil de la bulle temporelle et fait résonner sa critique acide du rêve américain à travers les époques et jusqu’à nous. Celui qui veut devenir le roi du monde doit s’attendre à une entreprise risquée.


A propos de Clément Levassort

Biberonné aux films du dimanche soir et aux avis pas toujours éclairés du télé 7 jours, Clément use de sa maîtrise universitaire pour défendre son goût immodéré du cinéma des 80’s. La légende raconte qu’il a fait rejouer "Titanic” dans la cour de récré durant toute son année de CE2 et qu’il regarde "JFK" au moins une fois par an dans l’espoir de résoudre l’enquête. Non content d’écrire sur le cinéma populaire, il en parle sur sa chaîne The Look of Pop à grand renfort d’extraits et d’analyses formelles. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/riSjm

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