En 1967, la compagnie Hammer reste pour quelques années encore maîtresse incontestée de l’épouvante. Si l’Italie parvient toujours à la concurrencer sur le créneau de l’horreur gothique, avec notamment Opération peur (Mario Bava, 1966), aucun autre pays ne fait le poids. Le vampire et le sang des vierges (Harald Reinl, 1967), réalisé en Teutonie, fait donc figure de bizarrerie.

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Lee chez les Goths
La patrie de Goethe n’est pas une grande pourvoyeuse d’horreur. Elle a certes été pionnière du genre dans les années vingt avec le cinéma muet expressionniste qui a fourni des pièces maîtresses comme Le Golem (Paul Wegener, 1920) et Nosferatu le vampire (F. W. Murnau, 1922), mais il faut bien admettre que depuis, la production est restée famélique. Dans les années soixante, la série B germanique se distingue surtout par ses westerns et notamment la série des Winnetou, adaptés des romans de Karl May (un Allemand), ainsi que les krimis, à savoir les films policiers. Pour ces derniers les studios d’Outre-Rhin adaptent en particulier – allez savoir pourquoi – les romans de l’Anglais Edgar Wallace. L’Autrichien Harald Reinl fait partie des réalisateurs stakhanovistes ayant apporté leur contribution à ces œuvres populaires. Ainsi, lorsque la société Constantin souhaite produire un film d’horreur, c’est vers ce metteur en scène qu’elle se tourne, d’autant que celui-ci a déjà l’expérience des génies du mal avec Le Retour du docteur Mabuse (1961) et L’Invisible docteur Mabuse (1962). Tout naturellement, Reinl apporte dans ses bagages quelques-uns de ses acteurs fétiches comme Lex Barker et Karin Dor, son épouse jusqu’en 1968.

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Le vampire et le sang des vierges (1967) est une très libre relecture de la nouvelle Le Puits et le Pendule d’Edgar Allan Poe, un emprunt que le titre original, Die Schlangengrube und das Pendel, rend beaucoup plus évident. Une adaptation tellement libre qu’elle n’en reprend que les éléments du titre : un puits (une fosse aux serpents) et un pendule (un piège machiavélique tendu au héros), péripéties totalement anecdotiques dans la trame générale du scénario. Mais que voulez-vous : les films adaptés de Poe réalisés par Roger Corman ont eu un impact non négligeable (sept long-métrages seront directement tirés des Histoires extraordinaires de l’auteur anglais tout au long des années soixante) et le filon reste prometteur. Le film s’ouvre sur la condamnation et l’exécution par écartèlement du comte Regula (Christopher Lee), coupable d’avoir torturé et assassiné douze jeunes femmes. Trente-cinq ans plus tard, un avocat à la recherche de ses origines, Roger Monte Elise (Lex Barker) est invité au château des Regula. Lorsqu’il arrive en ville, les habitants sont apeurés lorsqu’il leur demande sa route. Il assiste par ailleurs à une curieuse procession religieuse de conjuration du mal. Visiblement, le comte terrorise encore son monde depuis l’au-delà. En chemin, Monte Elise sauve une baronne désargentée, Lilian Von Brabant (Karin Dor, James Bond girl la même année dans On ne vit que deux fois de Lewis Gilbert) des mains de brigands masqués. Curieusement, elle aussi est invitée au château.
Parler de gothique allemand n’est pas une évidence pléonastique lorsqu’il s’agit de cinéma d’horreur, Le vampire et le sang des vierges en est la parfaite illustration. Ses ressemblances de surface avec ses cousins britanniques dissimulent à grand peine les profondes différences qui l’en distinguent. On serait pourtant bien tenté d’y voir une déclinaison générique des productions de la Hammer. En effet, outre le thème abordé, certaines de leurs caractéristiques typiques sont évidentes ici à commencer par Christopher Lee même si sa présence se limite aux cinq premières et aux quinze dernières minutes. Les décors contribuent également à rappeler les productions de la firme britannique : un bourg de campagne (le tournage a été effectué en partie à Rothenburg ob der Tauber en Bavière) avec son lot d’autochtones méfiants, une lande vaguement hostile, une forêt inquiétante, un château menaçant… Par ailleurs, l’usage de couleurs contrastées et de clair-obscurs, mis en valeur par la restauration, tente de reconstituer cette atmosphère particulière qu’on retrouve dans de nombreux longs-métrages de la compagnie de Michael Carreras et Anthony Hinds. Cependant, malgré les apparences, Le vampire et le sang des vierges s’éloigne souvent de ses modèles anglais. Là où Terence Fisher tente d’instiller une peur sourde permanente dans Le Cauchemar de Dracula (1958) ou Dracula, prince des ténèbres (1966), le scénario de Manfred R. Köhler fait intervenir quelques personnages secondaires qui désamorcent parfois les scènes susceptibles d’être effrayantes : un cocher couard, un « révérend » un peu louche, alcoolique et affable, un sbire plus risible que terrifiant… De même, la musique de Peter Thomas, plus discrète en général et presque enjouée par moments, ne tient pas le rôle de catalyseur de l’angoisse que possèdent les partitions de James Bernard. Au contraire elle est même parfois en total décalage avec ce qui se passe à l’écran. Ainsi, c’est une mélodie très primesautière qui illustre la scène où Monte Elise traverse un paysage brumeux et inquiétant. On a le sentiment que tout est fait pour ne pas trop terroriser le spectateur – un comble dans un film d’horreur ! Le happy end où tout le monde rit et où l’amour triomphe parachève ainsi d’enrayer l’épouvante au profit d’un romantisme béat.
En outre, alors que tout est très resserré dans une production Hammer, on a le sentiment que le film de Reinl s’étire tranquillement le long de son intrigue somme toute assez mince, pour finalement atteindre une durée modeste (une heure et vingt-trois minutes). La plus grande partie de l’histoire prend la forme d’une déambulation de près d’une heure – sur la route qui mène au château, puis dans ses sous-sols, jusqu’à la rencontre avec le comte Regula – ponctuée de quelques scènes marquantes, les seules peut-être réellement horrifiques : la traversée d’une forêt où les arbres portent des corps nus et sans vie ou des pendus, le cheminement sur une lande écrasée par un ciel orangé, des cadavres qui jonchent le sol. D’autre part, il faut attendre l’entrée dans les soubassements du manoir pour voir un peu d’action lorsqu’une succession de pièges diaboliques et d’instruments de torture (dont le pendule de la nouvelle de Poe) attendent Roger et ses compagnons. Mais ce qui distingue peut-être encore davantage Le vampire et le sang des vierges des films de la Hammer et de ce qui fait leur sel, c’est l’absence quasi-totale d’érotisme ostentatoire (à part le décolleté de Karin Dor), d’allusions sexuelles transgressives ou de sous-entendus blasphématoires. Quel meilleur moyen de ménager les censeurs qu’en expurgeant préventivement une œuvre de tout contenu potentiellement problématique ?
La présentation du long-métrage par Stéphane Derderian (pas très à l’aise devant la caméra) et Christian Lucas (pas très à l’aise avec la langue allemande) aborde le contexte de sa réalisation et l’influence de Poe sur la production de l’époque. Les deux intervenants dressent le portrait du metteur en scène et des acteurs, puis proposent une analyse à travers les thèmes abordés et l’esthétique parfois surréaliste (qui doit selon eux beaucoup au chef décorateur Gabriel Pellon). Le Blu-ray d’Artus Films comporte aussi deux versions raccourcies (d’environ seize minutes) du film en Super 8, présentés « dans leur jus ». Sorte de Reader’s Digest version cinéma, ce sont des curiosités comme il en existait à l’époque, contraintes aux limitations du format. Une bande annonce, un diaporama d’affiches et de photos publicitaires, ainsi qu’un court documentaire sur les lieux de tournage complète les suppléments. S’il est loin d’être un classique de l’horreur gothique, Le vampire et le sang des vierges peut toutefois trouver grâce aux yeux de l’amateur de fantastique, comme curiosité à la fois proche et éloignée de ses illustres modèles. Il est à ce titre intéressant de le visionner en version originale allemande sous-titrée plutôt qu’en anglais. Globalement inoffensif, il peut aussi convaincre ceux qui voient en l’épouvante matière à romantisme plutôt qu’à frissonner.



