Graine de yakuza


Graine de yakuza (1996) tranche nos sens comme le katana d’un yakuza : critique d’un Takashi Miike inédit en France jusqu’à l’édition que Carlotta Films lui dédie en ce début 2026.

Un jeune homme, dans une chambre japonaise, à côté d'un drap blanc maculé de sang, se fait lui-même un tatouage sur l'épaule ; scène de Graine de yakuza.

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Que jeunesse se fasse

Dans une si prolifique filmographie il est facile de faire l’impasse. Takashi Miike ne saurait être l’homme de quelques films, ayant plusieurs dizaines de réalisations à son actif (plus de cent, oit-on), mais il faut bien reconnaître surtout de notre côté du globe, que quelques-unes de ses réalisations reviennent toujours quand on parle de lui : le petit chef-d’oeuvre Audition (1999), la trilogie Dead or Alive (1999-2002) dont nous avions chroniqué le premier volet à l’occasion d’une heure ressortie en salles en 2024, Visitor Q (2001), Ichi the Killer (2001). Bien sûr par la suite le cinéaste a continué d’œuvrer avec une reconnaissance internationale certaine, lui qui aura été sélectionné au festival de Cannes et de Venise puis qui a raflé une bonne partie des récompenses majeures des grands festivals internationaux dédiés aux cinémas de genre – à Gérardmer, à Fantasporto, à Fantasia, à Sitges. La carrière du bonhomme, néanmoins, est gorgée de zones d’ombre, de débuts en V-Cinema à tout ce qu’il a pu mettre en boîte au Japon et dont rien ne traverse le monde pour nous rejoindre (rien qu’en 2025, il aurait mis en boîte trois projets). Ainsi Carlotta Films a l’heureuse idée de nous faire découvrir un des longs-métrages d’avant sa reconnaissance internationale, son prime comme diraient les jeunes, entre l’extrême fin des années 90 et le début du millénaire suivant. Graine de yakuza en Blu-Ray restauration 4K est ainsi jeté en pâture à nos yeux, et il faut essayer d’imaginer l’étrangeté de l’expérience pour le spectateur occidental, européen ou américain de 1996, face à la bête.

Riki Takeuchi dégaine son revolver devant un temple, en plein jour, dans le film Graine de yakuza.

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Car la patte Miike on la connaît. Nous, d’aujourd’hui que le cinéaste nippon est diffusé dans nos contrées depuis au moins vingt ans… Pourtant, malgré cela, malgré les images, les sons inoubliables – au forceps, au coup de poing – qu’il aura installés de force dans nos têtes avec ses réalisations reconnues, Graine de yakuza n’a ni la retenue d’une œuvre “de jeunesse” – de fait elle ne l’est pas du tout : même si en 1996 Takashi Miike débute au cinéma, il réalise depuis plusieurs années en vidéo – ni le confort tranquille des motifs éculés éventuellement retrouvés film après film. Le point fort de Takashi Miike, au choix repoussant ou nourrissant au contraire son attraction vénéneuse, c’est de réussir le paradoxe d’avoir un style reconnaissable tout en étant toujours surprenant. Une œuvre de Miike, c’est une espèce de petit miracle punk. La maîtrise formelle est incontestable, la narrative aussi quand il le veut – sa magnifique ellipse de début de récit, nous faisant faire un bon de dix ans en un fondu enchaîné, esquisse de celle d’Audition d’ailleurs sur un même motif, le deuil et le temps qui passe. Les enjeux sont clairs, hérités du yakuza-eiga, dont on relèvera l’hommage à Kinji Fukasaku dans la reprise des titrages précisant l’identité des personnages : Riki Fudoh est donc le fils d’un chef de clan. Très proche de son grand frère, il assiste à l’assassinat de ce dernier, très brutal (une décapitation) par leur propre père, contraint de couper court aux comportements de ce chien fou. Devenu un jeune homme, Riki se lance alors dans un processus de vengeance, constituant un groupe parallèle au clan qu’il l’aura vu grandir, uniquement composé de jeunes, voire très jeunes comparses, et, méthodiquement, abat plusieurs chefs de la pègre.

Ce serait évidemment trop simple pour le réalisateur de Visitor Q de rester rivé à ce pitch. Certes, il traite le canevas : les chefs yakuzas crèvent les uns après les autres, Riki étend son influence (spoiler) venge son frère dans une mise en scène-réminiscence de l’assassinat séminal (fin du spoiler), et aboutit à une confrontation que l’on devine finale avec le grand big boss, placé encore plus haut, incarné par Riki Takeuchi l’acteur fétiche de la trilogie DOA. Mais il parsème, ou devrais-je dire place comme autant de mines antipersonnelles, des saillies d’irréel telles que la violence du premier meurtre entre Sam Peckinpah et le grand-guignol ou les comportements de certains personnages, à l’instar de ce professeur de lycée frappant jusqu’au sang un élève sans que personne dans la classe ne lève le petit doigt. Ces étrangetés versent même dans la sortie de route, au regard de cette scène lesbienne absolument inutile… Impliquant de surcroît une protagoniste que nous découvrons hermaphrodite et pas seulement tueuse à la faveur d’armes blanches expulsées de son vagin (vous avez bien lu). Folie, à n’en pas douter ; plus exactement système, monde. L’univers dans lequel se déroulent les longs-métrages de Takashi Miike est perméable, incertain, glissant, et au spectateur de suivre, Blu-Ray du film Graine de yakuza.parfois contre son gré : n’en reste pas moins que le cinéaste propose un vrai surréalisme, très personnel, en élément d’expression de la porosité entre le réel et l’imaginaire, entre le bien et le mal, le sain et l’ignoble. La fabuleuse première séquence d’assassinat d’un cador par un enfant porte-flingue est représentative de cette vision, par un cinéaste moins fou qu’il n’en a l’air.

C’est donc avec plaisir que nous tenons l’édition de Carlotta Films, lançant sur le marché ce film jusqu’ici inédit et qui viendra se placer aux côtés des autres œuvres du maître sans atteindre leurs sommets mais sans en rougir. Deux entretiens sont proposés en suppléments : l’un de l’interprète de Riki Fudoh, Shosuke Tanihara, abordant le tournage de Graine de yakuza et ses suites, puis un autre avec Takashi Miike en personne, revenant pendant près de 40 minutes sur ce projet qu’il confie particulièrement apprécier dans sa longue carrière.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/s2uTM

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