La chevauchée fantastique


Considéré comme l’un des premiers grands classiques de John Ford, La chevauchée fantastique, sorti en 1939, ressort aujourd’hui en combo Blu-Ray/DVD chez Sidonis Calysta. L’occasion parfaite de redécouvrir ce bijou, pierre angulaire du western et de la filmographie de Ford.

Tous les personnage du film La chevauchée fantastique autour d'une table pour un repas, écoutant tous un des leurs, parlant en bout de table, debout.

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Les sept salopards

Sorti en 1939, La chevauchée fantastique s’inscrit comme une pierre angulaire de l’histoire du cinéma américain et, plus précisément, du western classique. À la fin des années 1930, le western est encore considéré par beaucoup de studios comme un genre mineur, populaire mais peu prestigieux, souvent relégué aux séries B. John Ford, déjà réalisateur confirmé mais pas encore sacralisé, va profondément changer la donne. Avec ce film, il donne au western une ambition narrative, esthétique et morale digne des grands genres hollywoodiens. La chevauchée fantastique marque également un moment charnière dans la carrière de Ford : il y affirme son regard humaniste, sa fascination pour les mythes fondateurs de l’Amérique et son sens aigu du collectif. Le long-métrage participe à la construction de ce que l’on appellera plus tard le « western fordien », où les grands espaces ne sont pas seulement des décors spectaculaires mais des lieux chargés de symboles, et où la violence de la conquête est toujours mise en tension avec la possibilité d’une communauté.

La diligence de La chevauchée fantastique file dans le désert américain.

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Enfin, La chevauchée fantastique arrive à un moment clé de l’histoire du cinéma : 1939 est souvent qualifiée d’année miraculeuse d’Hollywood – Autant en emporte le vent (Victor Fleming) ou Monsieur Smith au Sénat (Frank Capra) sont sortis cette année-là – et le film de Ford dialogue implicitement avec d’autres grandes œuvres contemporaines par sa maîtrise formelle et sa profondeur thématique. Le récit de La chevauchée fantastique repose sur un dispositif narratif à la fois simple et d’une grande efficacité dramatique. Une diligence doit traverser un territoire dangereux, menacé par les attaques apaches, afin de relier deux villes. À bord se trouvent des passagers issus de milieux sociaux très différents : une prostituée rejetée par la bonne société, un médecin alcoolique, une femme enceinte appartenant à l’élite, un banquier peu scrupuleux, un joueur sudiste, un shérif et un hors-la-loi en cavale, Ringo Kid. Ce voyage devient rapidement une épreuve collective au cours de laquelle les masques sociaux tombent et les caractères se révèlent. Ford utilise donc la progression du trajet comme une métaphore de la traversée morale des personnages : enfermés dans un espace restreint, ils sont contraints de cohabiter, de se juger et parfois de se soutenir. Le récit avance ainsi sur une double ligne narrative : celle du suspense lié au périple et celle, plus intime, de l’évolution morale de ses passagers.

La mise en scène de John Ford est d’une précision remarquable, alliant classicisme et modernité. Le cinéaste excelle dans l’art de raconter par l’image, utilisant le cadre et le montage pour donner du sens aux relations entre les personnages. Les scènes à l’intérieur de la diligence sont filmées de manière à souligner les rapports de force : la disposition des corps, les regards, les silences deviennent aussi impactants que les dialogues. À l’inverse, les plans larges sur Monument Valley ouvrent le récit vers une dimension presque mythologique, dans laquelle l’individu semble minuscule face à l’immensité du territoire. John Ford alterne avec maîtrise l’intime et l’épique, passant d’un gros plan chargé d’émotion à une scène d’action spectaculaire sans rupture de ton. La célèbre attaque des Apaches reste un modèle de lisibilité et de tension, grâce à un montage fluide et à une utilisation inventive du mouvement. Or ce qui frappe surtout, c’est la façon dont Ford filme la dignité des êtres marginalisés : sans jamais tomber dans le pathos, il leur accorde une place centrale et un regard profondément empathique.

Le casting de La chevauchée fantastique joue un rôle essentiel dans la réussite du long-métrage, et John Ford fait preuve d’un sens aigu de la direction d’acteurs. Le film marque surtout l’entrée fracassante de John Wayne au rang de star – c’est ici la première des quatorze apparitions chez le cinéaste, avant La prisonnière du désert (1956) ou L’Homme qui tua Liberty Valance (1962), notamment. Wayne incarne ici une masculinité droite et presque naïve qui deviendra l’un des archétypes du cinéma américain. Face à lui, Claire Trevor offre une performance d’une grande sensibilité dans le rôle de Dallas, personnage profondément humain et tragique. Leur relation, empreinte de retenue et de pudeur, constitue le cœur émotionnel du récit. Les rôles secondaires sont tout aussi mémorables : Thomas Blu-Ray du film La chevauchée fantastique édité par Sidonis Calysta.Mitchell en médecin alcoolique apporte une touche d’humour et de tendresse, tandis que John Carradine impose une élégance mélancolique en joueur sudiste. Chaque acteur, même dans les rôles les plus brefs, contribue à la richesse du tableau collectif. Ce casting choral renforce l’idée que La chevauchée fantastique n’est pas seulement l’histoire d’un héros mais celle d’une communauté en devenir, réunie par le hasard et forgée par l’épreuve.

En résumé, il s’agit là des fondements de ce que John Ford bâtira avec son grand œuvre, et une porte d’entrée indéniable vers son cinéma que nous permet de redécouvrir Sidonis Calysta avec la réédition qu’elle porte. Un combo Blu-Ray et DVD dans lequel l’on retrouve un livret de quarante-huit pages écrit par Jean-François Giré, un documentaire de quarante minutes consacré à John Ford réalisé par la BBC en 1993 où l’on peut apercevoir quelques extraits de films muets inédits de sa longue filmographie, un entretien avec l’historien Noël Simsolo, une bande-annonce et, uniquement sur le Blu-Ray, une version colorisée du film. Un contenu riche. Sur le plan technique, le master 2K est identique à l’édition Criterion sorti il y a quinze ans, bien que l’on puisse constater que quelques corrections ont été apportées pour le meilleur et pour le pire – on ressent parfois le lissage numérique. Si la version française est un peu aléatoire en termes de qualité, la version originale, elle, restitue plutôt bien les voix, le sound design et la musique de Gerard Carbonara, compositeur de La ruée vers l’or (Charlie Chaplin, 1925). Une édition imparfaite mais indispensable pour tout amateur de western et/ou de John Ford.


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

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