The Grandmaster


En 2013, Wong Kar-wai investit pour la seconde fois de sa carrière un film de genre. Après le wu xia pian en 1994 avec Les Cendres du temps, il s’engouffre avec The Grandmaster dans le film d’arts martiaux. Nous ne pouvions passer à côté de sa ressortie, ce 25 février 2026 par Jokers Films dans son montage inédit chinois, pour évoquer le cinéaste de Hong Kong le plus populaire auprès des cinéphiles occidentaux.

IP Man, chapeau sur la tête, s'apprête à se battre avec une multitude d'ennemis en pleine rue, sous la pluie ; scène issue du film The Grandmaster.

© Tous droits réservés

Il était une fois dans le Kung Fu

Wong Kar-wai démarre sa carrière dans les années 1980 en tant que scénariste. Il profite de ce nouvel âge d’or du cinéma de Hong Kong provoqué par les cinéastes de la Nouvelle Vague de la fin des années 1970. L’un d’entre eux, Patrick Tam, devient son mentor, pour lequel Wong Kar-wai écrit notamment Final Victory (1987) un polar où il est plus question d’amour et d’amitié que de crime. Exactement comme dans le premier long métrage que le cinéaste aux lunettes noires réalise en 1988, As Tears Go By. Il enchaîne avec Nos années sauvages (1990), avant une grosse production, Les Cendres du temps. Soit un wu xia pian, film de chevaliers errants cher à King Hu, interprété par les plus grandes stars de l’époque dans un univers aride et désertique dont les combats font de l’abstraction la règle. Règle qui ne sert pas à rendre viscérales les passes d’armes des guerriers, à l’instar d’un The Blade (1995) de Tsui Hark, mais au contraire, à leur donner un côté dérisoire, secondaire. Ils disparaissent sous les yeux du spectateur au profit des relations entre les protagonistes et de leurs tourments intérieurs. Après cet exercice radical et inédit, échec en salle à sa sortie, il met en scène ses œuvres les plus connues, Chungking Express (1994), Les Anges déchus (1995), Happy Together (1997), In the Mood for Love (2000), 2046 (2004). Wong Kar-wai devient synonyme de virtuosité et d’élégance avec ses couleurs vives, son montage syncopé, ses ralentis, accélérations et ses récits à la narration éclatée. A Hong Kong, d’autres travaillent la matière cinéma de cette manière, Tsui Hark, déjà évoqué, Stanley Kwan, John Woo, voire Ringo Lam. Distordre et manipuler le temps filmique fait partie de l’ADN de ce cinéma. Le compte à rebours de la rétrocession de Hong Kong à la Chine en 1997 ne laisse aucun artiste indifférent sur la question du temps. En revanche, Wong Kar-wai se distingue grâce au romantisme et à la mélancolie de son œuvre. Les trajectoires plus sinueuses de ses personnages, les dénouements plus ouverts, l’utilisation de la voix-off ou le jeu plus intérieur de ses acteurs permettent d’accrocher l’étiquette “auteur” à ses longs métrages et de lui ouvrir les portes des festivals internationaux les plus prestigieux. Il sera un habitué du festival de Cannes, réussissant à être le seul cinéaste hongkongais à figurer au palmarès de la Compétition Officielle – en 1997 avec le prix de la mise en scène pour Happy Together et à en être le président du jury en 2006.

Un homme en costume blanc immaculé prêt au combat dans The grandmaster.

© Tous droits réservés

Après être devenu maître dans son pays, il s’envole rejoindre Norah Jones, Jude Law et Natalie Portman aux Etats-Unis avec My Blueberry Nights (2007). Les séquences nocturnes, dans des bars, des clubs conservent le charme hongkongais de sa mise en scène. Malheureusement, quand il s’agit de s’aventurer sur le territoire du road movie, il se perd en chemin. Heureusement, Wong Kar-wai retrouve la route avec un projet qui puise dans la culture et le cinéma chinois : The Grandmaster. Chine, fin des années 1990, Wong Kar-wai passe devant un marchand de journaux. Il met en devanture deux magazines d’histoire : l’un a pour couverture Mao Zedong, l’autre Bruce Lee. Wong Kar-wai s’interroge de l’aura que peut encore avoir le Petit Dragon plusieurs décennies après sa disparition, au point d’être mis au même niveau que le Grand Timonier. Il pense d’abord consacrer un film à Bruce Lee. Il se ravise en raison des nombreuses œuvres déjà existantes sur l’acteur, pour finalement se concentrer sur son maître, le fameux Ip Man. Démarre alors pour lui un voyage à travers le kung-fu. Ses tribulations l’emmènent à Taïwan, Hong Kong et en Chine continentale à la rencontre des plus grands maîtres, dont certains seront consultants sur le projet. Wong Kar-wai est en mission, capter par le biais du cinéma la tradition écrite et orale des arts martiaux. Suivre ce dessein, c’est conserver une part de l’histoire de la Chine. Après six ans de recherche, il est aussi épaulé pendant les trois ans de tournage par le légendaire chorégraphe Yuen Woo-ping (Drunken Master, Il était une fois en Chine, Matrix, Kill Bill, Tigre et Dragon). Ils vont chercher à être les plus authentiques et fidèles possible au mouvement du kung-fu, tout en s’autorisant tout de même des facéties cinégéniques dans les chorégraphies. Le duo pourra compter sur l’implication des acteurs Zhang Ziyi, Chang Chen – son entraînement le mène en 2012 à gagner le championnat chinois de son art martial, le Ba Ji – et de son interprète fêtiche, Tony Leung, pour leur septième collaboration. Ainsi débute le tournage de The Grandmaster qui s’étale sur trois ans. Son plus grand projet et succès, coproduit entre la Chine continentale et Hong Kong, tourné dans de spectaculaires décors naturels, des paysages enneigés du Nord-Est de la Chine à ceux du Sud ou de Hong Kong.

Il était une fois dans le kung-fu” était le titre de travail de The Grandmaster. Après visionnage de ce montage inédit en France et plus long de 15 minutes, ce titre lui sied bien mieux. Le projet est évidemment de retracer la vie de Ip Man. Toutefois, raconter sa vie, c’est évoquer l’histoire d’une époque, du kung-fu et de son héritage jusqu’à sa sauvegarde à Hong Kong avec aussi les personnages de Gong Er (Zhang Ziyi) et de “La Lame” (Chang Chen). Le premier nommé, le grand maître du titre, est un aristocrate de Foshan, ville du sud de la Chine, qui consacre sa vie au kung-fu, plus par passion que par nécessité. L’arrivée dans la quarantaine et dans la seconde partie des années 1930 coïncident avec l’invasion du Sud par l’armée japonaise, le plongeant dans la pauvreté et le deuil de ses deux filles. Deux décennies après, Ip Man fuit le régime communiste qui voyait d’un mauvais œil les maîtres d’arts martiaux pouvant détourner la jeunesse de la doctrine de Mao Zedong. Il trouve refuge à Hong Kong. Il ouvre une école pour diffuser le kung-fu à la population locale et enseigne à un célèbre disciple en la personne de Bruce Lee. La version occidentale finit d’ailleurs par une citation de Lee – et d’un maladroit fourre-tout de scènes coupées – permettant au spectateur de tracer le trait entre Bruce Lee et Ip Man. Celle-ci est absente du montage chinois, le public connaissant déjà l’histoire.

Ip Man et ses élèves posent pour une photo dans The Grandmaster de Wong Kar Wai.

© Tous droits réservés

Le contexte historique tumultueux, traité en arrière plan, à l’instar des émeutes hongkongaises des années 1960 dans 2046 ou à travers des archives comme dans In the mood for love ou Happy Together, déracine bien d’autres fervents pratiquants du kung fu. C’est le cas de Gong Er, seule descendante du plus grand maître du Nord de la Chine et de “La Lame”, ancien espion du Kuomintang (parti républicain chinois exilé à Taïwan depuis 1949 après la guerre civile perdue contre les communistes). Eux aussi trouvent refuge dans l’ancienne colonie britannique, devenant, malgré elle, le gardien du temple du kung-fu et de la nostalgie de ses artistes. Le montage accompagne la poétique mélancolique du cinéma de Wong Kar-wai. L’exil à Hong Kong des personnages survient tôt dans l’histoire. L’intrigue fuit alors la linéarité à coups d’analepses et de prolepses pour mieux se marier avec la trajectoire émotionnelle des protagonistes. Ip Man se sépare de sa femme avant son départ pour Hong Kong, le spectateur ne le saura qu’à la fin du long métrage. Pendant ce laps de temps, elle disparaît purement et simplement du récit. Est-elle décédée pendant la guerre ? C’est l’histoire que nous pouvons nous raconter durant cette absence. Un flashback finira par nous éclairer : ce montage très Wong Kar-wai répond à une logique. Le cœur d’Ip Man ne battait que pour Gong Er durant cette période, son amour impossible. Une scène – et quelle scène ! – les voit s’affronter et Wong Kar-wai prend l’angle du romantisme pour la mettre en image. Dans une interview lors de la sortie de Happy Together, se déroulant en Argentine, le cinéaste raconte qu’un jour “quelqu’un m’a décrit le tango comme étant l’expression verticale d’un désir horizontal.” Grâce à la verticalité de l’arène de combat, Ip Man et Gong Er se retrouvent à la renverse et durant cet instant d’horizontalité, leurs lèvres se frôlent, dans un moment de désir refoulé, rappelant des séquences d’In the Mood for love, sans le kung-fu évidemment. Les affrontements dans les films d’art martiaux ne font pas avancer l’intrigue, elles sont l’intrigue et Wong Kar-wai ne déroge pas à cette règle.

Il est clair que nous sommes face à un film de Wong Kar-wai, mais aussi, et c’est la raison d’être de ce papier dans Fais Pas Genre, à un véritable film de kung-fu. Habitué à exploser les genres de l’intérieur, le cinéaste embrasse avec The Grandmaster le genre et ses intrigues. Le déclenchement de l’action est la volonté de Gong Baosen (Qingxiang Wang) – maître du Nord et père de Gong Er – de trouver son successeur. L’effervescence de cette recherche entraînera le meurtre du maître, déclenchant alors la vengeance de sa fille, récit quasi canonique du genre. De même, contrairement aux duels des Cendres du temps ensevelis par le dispositif, la mise en scène des combats chorégraphiés par Yuen Woo-ping est épique et là pour faire entrer le kung-fu au rang des Beaux Arts. La scène d’introduction, traitée comme un véritable climax, voit Ip Man combattre des hordes d’ennemis sous une pluie torrentielle : la scène n’a pas d’autres enjeux que de nous montrer les prouesses de Ip Man et de son interprète. Wong Kar-wai explique avoir voulu montrer les compétences de Tony Leung d’entrée de jeu pour rassurer le public chinois. La saga de Wilson Yip des Ip Man (2008 – 2019) a comme acteur Donnie Yen, véritable artiste martial contrairement à Tony Leung. Cette introduction rappelle aussi les meilleurs moments hollywoodiens de Yuen Woo-ping, notamment ceux sur la saga Matrix des sœurs Wachowski (1999 – 2003).

Toney Leung et Zhang Ziyi attablés dans un casino bondé dans The Grandmaster de Wong Kar Wai.

© Tous droits réservés

Dans une séquence nous renvoyant au Jeu de la mort avec Bruce Lee (Robert Clouse, 1978), Ip Man doit gravir les étages d’une maison close pour y affronter des maîtres à chaque niveau. Le dispositif de Wong Kar-wai se déploie : en préambule de chaque affrontement, les adversaires du moment expliquent leur art par la parole et le geste à Ip Man et par truchement au public. La narration prend le temps de les écouter et Wong Kar-wai de les magnifier. Ralenti, contre-plongée, caméra épousant leurs mouvements font partie de ses outils. Outils utilisés par d’autres avant lui, en revanche, là où il se démarque, c’est par le biais de plans en suspension – quasiment des arrêts sur image, silencieux et picturaux dans lesquels les maîtres du kung-fu sont transformés en icône. Les quelques séances photographiques, ponctuant le long-métrage, accentuent cette idée d’immortaliser les personnages. Une ligne de dialogue le souligne même. Ip Man, au moment d’ouvrir son école à Hong Kong, dit : “Le kung-fu n’est pas pour les saltimbanques.” Effectivement, le kung-fu est une question sérieuse. Le montage chinois introduit d’ailleurs un personnage quasi absent de celui occidental, le frère du maître du Nord, oncle de Gong Er. Les scènes en sa présence permettent des digressions philosophiques autour du kung-fu et de l’enjeu de sa transmission, dont il est question dans le duel à la gare entre Gong Er et l’assassin de son père. Gong Er rappelle d’ailleurs la femme chevalier errante tragique de A touch of zen (1971) de King Hu. Toutes deux finissent par se retirer du monde pour trouver une paix intérieure après des actes de violence. Gong Er obtient sa vengeance dans un moment très Sergio Leone. Avant le combat, Wong Kar-wai rejoue l’attente de l’incipit d’Il était une fois dans l’Ouest (1968), voire s’inspire des dialogues lorsque l’antagoniste de Gong Er lui assène ironiquement :  Tu es pire qu’un créancier, tu vas gâcher mon Nouvel An”. Elle lui rétorque alors brillamment : Le banquet est dressé, mais tu n’y goûteras pas.” Ce n’est donc pas un hasard lorsque retentit la musique d’Il était une fois en Amérique (1984) pour accompagner le crépuscule des personnages. Wong Kar-wai explique qu’il a “utilisé la musique d’Ennio Morricone comme un hommage à ce grand talent. Dans Il était une fois en Amérique, il y a une ambiance, vous avez envie de vous y perdre. C’est le point que je veux atteindre.” Cet objectif est rempli. On a envie de se perdre dans ce film, comme de (re)plonger dans toute sa filmographie.


A propos de Mathieu Guilloux

Mathieu n'a jamais compris le principe de hiérarchisation, il ne voit alors aucun problème à mettre sur un même plan un Godard et un Jackie Chan. Bien au contraire, il adore construire des passerelles entre des œuvres qui n'ont en surface rien en commun. Car une fois l'épiderme creusé, on peut très vite s'ouvrir vers des trésors souterrains. Il perçoit donc la critique comme étant avant tout un travail d'archéologue. Spécialiste du cinéma de Hong-Kong et de Jackie Chan, il est aussi un grand connaisseur de la filmographie de Steven Spielberg. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNTIY

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

19 − deux =

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.