Send Help


Cela fait maintenant 17 ans que l’on attendait cela. Depuis Jusqu’en enfer (2009), Sam Raimi s’est aventuré dans Le Monde fantastique d’Oz (2013) avant de faire un nouveau détour chez Marvel avec Doctor Strange in the Multiverse of Madness (2022), laissant prétendre que la flamme de ce grand amateur d’horreur était à présent éteinte. Que nenni, avec Send Help (2026), Raimi fait son grand retour à la série B horrifique pour notre plus grand plaisir.

Rachal McAdams parle avec Dylan O'Brien en le désigant avec un couteau, tous deux sur la plage, assis, dans le film Send help.

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C’est la mort à la plage (Aou cha-cha-cha)

On ne le présente plus. De la trilogie d’Evil Dead (1981-1993) à celle de Spider-Man (2002-2007), Sam Raimi a laissé sa trace indélébile pour de nombreuses générations. Du western au thriller, en passant par la romance dramatique, l’artisan du cinéma d’horreur a su s’imposer à Hollywood en chef d’orchestre de films à gros budgets avec des castings cinq étoiles. Malheureusement bien trop absent ces dernières années dans les salles obscures, occupé entre autres à endosser la casquette de producteur, on pensait ne plus retrouver le cinéaste qui nous a tant fait rêver. Fort heureusement, nous avions tort ! Send Help (2026) est bien la preuve que Sam en a toujours sous le coude. Cette-fois, le réalisateur parvient à s’extirper des carcans de ses précédents blockbusters pour nous livrer une satire sociétale féministe beaucoup plus intimiste, entraînée dans une tornade de méchanceté et de cynisme, qui insuffle un vent de fraîcheur au cinéma d’horreur actuel ! Pourtant, la fraîcheur, ça n’est pas ce qui attend le personnage de Linda Liddle (Rachel McAdams), mais elle ne le sait pas encore… Pour le moment, elle travaille au service stratégie et planification d’une grande entreprise. Malgré ses compétences et ses superbes résultats, Linda est constamment rabaissée par ses supérieurs masculins. Elle s’accroche néanmoins, attendant avec impatience sa promotion promise par l’ancien directeur de la boîte. Or son nouveau patron, Bradley Preston (Dylan O’Brien), en a décidé autrement. Il nomme son acolyte Donovan au poste tant convoité. Linda ne compte pas en rester là et conteste sa décision mais elle n’obtient qu’une compensation : accompagner l’équipe lors d’un voyage en Thaïlande pour faire une nouvelle fois ses preuves. Elle se plie de nouveau à cette décision, mais le voyage ne se passe pas comme prévu. L’avion s’écrase en pleine mer, laissant pour seul survivant Linda et son boss, échoués sur une île déserte…

Dylan O'Brien et Rachel McAdams discutent dans un bureau spacieux, avec vue sur les buildings dans le film Send Help.

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Soyez rassurés, Sam n’a pas perdu son âme d’enfant terrible. À coup de jump scares et de gros plans dérangeants, sa caméra désaxée s’amuse à filmer des émulsions de sang avec un plaisir jubilatoire pour nous amener toujours plus loin dans le grotesque. Et c’est dans les situations les plus extrêmes que toute son inventivité se déploie pour mieux nous faire grincer des dents. On regrette cependant l’aspect survolté d’un Jusqu’en enfer (2009) ou la frénésie cartoonesque d’un Darkman (1990), que l’on aurait aimé retrouver au milieu de cette île déserte. Toutefois ses ruptures de ton qu’on lui sied si bien, passant de l’humour à l’horreur, permettent de ne pas tomber dans le convenu film de survie. Cette fois, pas de démons ou autres entités venues pour mettre à mal nos personnage : le combat est un face-à-face, d’un patron et son employée, d’un homme et d’une femme, d’une société patriarcale asseyant son pouvoir sur la gente féminine. En isolant les personnages sur une île déserte, Raimi met en scène toute une critique sociale. La société se matérialise au soleil, sous les cocotiers d’un paysage paisible et idyllique. Car la nature n’est pas représentée comme une menace. Ni la faune sauvage, ni les intempéries ne parviennent à leur mettre des bâtons dans les roues. Car Linda était bel et bien préparée. Fan incontestée d’une émission américaine du style Koh-Lanta et dévoreuse de livres de survie, elle s’en sort à merveille pour subvenir à leur besoin. La survie prend des allures de jeux d’enfant, tant Linda réalise avec aisance ce qui aurait requis des journées de labeur à un survivaliste chevronné. C’est d’ailleurs un choix puissant dans la narration, permettant ainsi de mieux concentrer son propos. Car ce qui intéresse ici Sam Raimi, c’est la menace émanant de l’humain, du jeu de pouvoir qu’exerce l’un sur l’autre pour arriver à ses fins personnelles. Mais Bradley, sérieusement blessé, se retrouve complètement démuni et dépendant de son employée. Linda prend sa revanche – légèrement teintée de sadisme – sociale et trouve enfin sa place dans un monde qui la respecte, prête à commettre le pire pour éviter à tout prix de retrouver son ancienne vie. Ainsi, comme un miroir, les rôles s’inversent pour mieux adresser un revers cinglant à la tyrannie patronale. Ce qui n’est pas sans rappeler la pièce classique de L’île des esclaves (Marivaux, 1725), dans laquelle, après un naufrage, maîtres et esclaves se voient obligés d’échanger leurs conditions pour donner une leçon aux maîtres afin de montrer leur inhumanité. Et le film illustre parfaitement ce même principe propre à la satire, comme un ressort comique régulièrement employé dans le théâtre classique dont l’efficacité demeure intacte.

Si Send Help démarre sur une caricature de ses personnages – principe même de la satire – c’est pour mieux les développer dans sa deuxième partie. Dès lors que nos protagonistes quittent le bureau pour mettre un pied dans le sable, les masques tombent et les personnalités se complexifient. Linda est aux antipodes de ce que la société attend d’elle. Sa maladresse et son image de vieille fille n’en font pas un bon parti pour la gente masculine sexiste qui tire les ficelles. OR elle n’est pas du genre à rester dormir dans son hamac, les scénaristes Damian Shannon et Mark Swift ne tombent pas dans le piège de la jeune suiveuse ballottée. Car c’est dans ses faiblesses que le personnage de Linda puise sa force. Poussant toujours plus loin ses prises de décisions, la jeune femme révèle sa part sombre, jouant sur plusieurs tableaux, en s’aventurant là où on ne l’attendait pas. Notons d’ailleurs que Rachel McAdams s’en sort avec brio pour déployer toute une palette de jeu déroutante. Peu à peu, la jeune femme est révélée comme aveuglée par les rouages d’une société capitaliste et pyramidale et c’est bel et bien ce moteur qui fait avancer Linda pour combler son manque d’acceptation comme seule solution viable face au patriarcat. Une prise de position amorçant déjà une certaine ambiguïté inhérente au récit dont on reparlera. En opposition, Bradley fait pâle figure lorsqu’il dévoile ses failles – merci l’alcool – pour revêtir l’apparence d’un gosse en manque d’affection. Pourtant, ce qui aurait pour effet de poser un autre regard sur le personnage est vite contrecarré. Là n’est pas la volonté du cinéaste de nous attendrir, tant ce jeune “boss” se montre toujours aussi égocentrique et détestable malgré les attentions de sa partenaire. Les racines du capitalisme sont trop profondes, ne permettant aucun changement ou remise en question. Ce qui est d’autant plus intéressant, c’est la manière dont s’articule et se développe leur relation sous une autre couche de lecture. D’un côté, Bradley incarne l’enfance brisée, cherchant du réconfort dans la figure maternelle de Linda, développant ainsi un aspect très freudien envers la jeune femme. Et de l’autre, l’attirance qu’éprouve Linda envers lui renvoie à la quête d’acceptation masculine qui pourra enfin la considérer comme son égal dans la société… Et c’est là que le film tire son épingle du jeu, pourtant engagé sur le terrain glissant d’une possible relation amoureuse. Sam Raimi se joue des codes de ce qui aurait pu être une comédie romantique sur une île déserte à la Six jours, sept nuits (Ivan Reitman, 1998) pour briser l’image d’une romance à l’eau de rose. En effet, les personnages ne peuvent pas exister individuellement, puisque la nécessité de l’un fait le bonheur de l’autre, créant ainsi une relation tronquée, basée sur la dépendance. Aussi ambiguë que dérangeante, leur histoire s’apparente plutôt à une relation toxique dont l’impasse n’est qu’évidente. On passe de l’attirance au rejet, de l’amour à la haine, du mensonge à la vérité, de la tendresse à la violence pour mieux déceler les faux-semblants et révéler la monstruosité des personnages au sein de cette île.

Plan rapproché-épaule sur Rachel McAdams le visage inondé de sang, hurlant vers le ciel ; issu du film Send Help.

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Car il y a bien quelque chose de faux dans la représentation de cette île paradisiaque. Que ce soient les plages parfaites ou le décor beaucoup trop aménagé pour nos survivants, en passant par des épisodes de pluie qui se déclenchent sur commande – et dont Sam Raimi se joue – et bien sûr d’un effondrement de falaise qui se répète comme si le décor avait été reconstruit entre-temps. Oui, cette île a des airs de studio hollywoodien et c’est bien ce qu’elle représente, un décor en carton-pâte, un apparat, en totale adéquation avec une société construite sur les apparences, cultivant l’image parfaite de soi. Ainsi, ce qui laisse prétendre à un paysage sauvage se révèle être un espace où tout est maîtrisé et calculé pour mieux camoufler ce qui se cache au sein de l’île. Attention spoilers à suivre ! À ce sujet, on a beaucoup entendu parler de sa comparaison avec Sans filtre (Ruben Östlund, 2022), pour ses thématiques, mais aussi pour son twist final. Pourtant, le long-métrage de Sam Raimi ne se résume pas à cela. Déjà, doit-on réellement appeler cela un twist ? Non, Sam Raimi sait très bien ce qu’il fait et en conséquence, il choisit d’édifier dans son décor un immense rocher en forme de croix pour sous-entendre l’interdiction de s’aventurer sur cette partie de l’île… L’image en est grotesque, encore une fois sous un aspect “carton-pâte” et beaucoup trop appuyée pour nous surprendre au moment voulu. Même si des détails nous échappent, l’annonce est déjà faite. La découverte de cette maison moderne et bourgeoise nous dévoile le mensonge entretenu par Linda depuis le début. Sam et ses scénaristes ne nous prennent pas de haut, à moins de se ranger du côté du patron écervelé, la fin ne se résume pas à nous surprendre mais plutôt à imager cette facette du personnage de Linda, comme pour nous rappeler son désir de réussite sociale, pourtant présente depuis le début. D’autre part, Sans filtre étale le fatalisme prolétaire dans un monde capitaliste, Send Help prend le contre-pied et hisse son protagoniste en haut de l’échelle sociale pour conclure son long-métrage. Car ne l’oublions pas, comme énoncé plus haut, c’est bel et bien l’objectif initial de Linda, gravir les échelons dans l’entreprise. Ainsi, elle devient ce qu’elle a toujours détesté, arborant sa façade lisse et hypocrite devant les caméras pour mieux cacher son côté sombre et monstrueux. Et comme elle le dit si bien à son patron : “on ne naît pas monstre, on le devient…” Le piège du capitalisme s’est refermé, sous couvert d’une revanche bien méritée. Mais cette conclusion ne peut qu’évoquer de l’ambiguïté chez le spectateur. S’il n’y a rien de plus jouissif que de voir son héroïne prendre sa revanche sur le patriarcat, quoi de plus immoral que de devenir l’incarnation même d’un système capitaliste vérolé jusqu’à la moelle ?

Sam Raimi signe donc un beau retour en force avec une satire jouissive dans laquelle la quête d’amour et d’acceptation vire aux faux-semblants et à la manipulation pour mieux favoriser l’apparence et la réussite sociale, balayant tous les principes de la bienséance, aussi bien dans son style que dans ses différentes couches de lecture. D’ailleurs, on pourrait s’y prendre à revoir le film pour y déceler de nouvelles choses, car il semblerait que Bruce Campbell ne soit jamais très loin


A propos de Jean Stefanelli

Élevé dans une maison où l'on déguste des têtes de veaux sauce gribiche au doux son des bols tibétains, Jean a réussi à trouver son équilibre en matant 10 fois par semaine l'intégrale des contes de la crypte. Ses cheveux d'immigré italien se dressèrent sur sa tête le jour où il découvrit l'Enfer des Zombies de Fulci et c'est pourquoi aucune nouvelle histoire ne lui vient sans qu'il n'écoute Fabio Frizzi. Féru d'écriture et d'univers onirico-horrifiques, il réalise des films et emmerde son chef-op pour qu'il lui fasse une séquence à la De Palma dans Pulsions, mais bon, n'est pas Brian qui veut... Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/riEIs

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