Légèrement oublié à notre époque, Racket : du sang sur la Tamise (John Mackenzie, 1980) mérite pourtant d’être découvert pour son double regard sur le genre mafieux au cinéma et sur un monde en plein changement. Porté par Bob Hoskins, le film est aujourd’hui réédité en Blu-Ray par ESC Distribution.

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La loi du Milieu
Les années 80 au Royaume-Uni, c’est un puits sans fond de sujets à s’emparer pour la fiction. Margaret Thatcher, la désindustrialisation, le conflit nord-irlandais, etc. Racket : du sang sur la Tamise sort à l’aube de cette riche décennie, en 1980, mais évoque déjà en creux tout ce qui attend l’île : un monde en pleine mutation. Il faut se rappeler que John Mackenzie fut longtemps l’assistant de Ken Loach – comme le souligne l’introduction au film par Jean-Baptiste Thoret présente dans le Blu-Ray – réalisateur éminemment engagé, et qu’il ne faut pas chercher bien loin pour comprendre qu’il aborde donc son film de gangsters sous un prisme social. D’ailleurs, l’approche quasi documentaire de Racket – choix du format, mouvements de caméra, jeu d’acteur brut – va dans ce sens et s’inscrit dans le courant rugueux du polar britannique des années 70 tel que pouvait l’être La loi du Milieu (Mike Hodges, 1971) par exemple. Le cinéaste y ajoute une dose d’enjeux internationaux – la présence américaine et surtout l’IRA – et élargit son cadre pour en faire un pur témoignage du contexte britannique de l’époque.

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Harold Shand, joué par Bob Hoskins, est un parrain londonien en quête de respectabilité. Il cherche à s’associer avec des hommes d’affaires américains quand tout à coup son petit empire commence à vaciller à cause d’une série d’assassinats et d’attentats contre les siens et ses biens. Cela vient compromettre durement le développement des docks qu’il cherchait à mettre en place. Racket : du sang sur la Tamise raconte donc la chute d’un empire, celui d’Harold qui ne peut se résoudre à croire à cet enchaînement de violence et au fait qu’il est simplement dépassé par la modernité du monde, incarnée ici par une mondialisation forcément carnassière et les velléités d’indépendance de l’IRA. Une thématique désarmante jusqu’à un final nécessairement tragique où un gros plan sur le visage d’Hoskins vaut mieux que mille discours. On peut dire que le long-métrage est à la fois un document sur le Royaume-Uni qui se prépare à la plus grande casse sociale de son Histoire et une œuvre en avance sur son temps puisqu’il évoque notamment la place des femmes dans ce monde de brutes, grâce à une toujours formidable Helen Mirren dans le rôle de l’épouse de Shand prenant sa part au combat.
Il faut souligner à quel point la réalisation de John Mackenzie, par une économie de moyens, parvient à nous saisir totalement. Le film se vit comme une expérience immersive dans ce monde qui ne nous est a priori pas familier, assez loin des codes romantiques du genre tels que Le Parrain (Francis Ford Coppola, 1972) a pu les installer, et dans la psyché anxieuse et agitée d’Harold Shand. Comme lui, en se replaçant dans le contexte de la sortie du long-métrage, on ne comprend pas ce délitement. La mise en scène est à l’avenant du propos de Racket : du sang sur la Tamise : brute, violente parfois – on est surpris par quelques effusions de sang étonnamment réalistes et gores – et toujours pertinente, sachant saisir l’émotion des personnages en même temps que les rues d’une Londres en train de changer à grands coups d’investissements étrangers. La bande originale de Francis Monkman s’adapte elle aussi à cette authenticité en faisant se mêler les notes au sound design du film : la musique s’accapare par exemple des bruitages de coups de feu ou d’explosion pour en faire quasiment une partition.
Et pour servir ce point de vue hautement réaliste, il fallait un casting à la hauteur de cette volonté. On y retrouve pêle-mêle Pierce Brosnan dans son tout premier rôle au cinéma et sous les traits d’un agent de l’IRA qui n’hésite pas à faire tâter du couteau ou du calibre, Paul Freeman, futur méchant des Aventuriers de l’Arche perdue (Steven Spielberg, 1981) dans le rôle d’un gangster séducteur, ou encore l’américain Eddie Constantine, héros d’Alphaville (Jean-Luc Godard, 1965). Et bien sûr Bob Hoskins dans le rôle principal impressionant autant qu’il agace. En effet, la carrure du bonhomme et son visage toujours énervé peuvent parfois sembler légèrement exagérés, mais la plupart du temps, l’acteur britannique rappelle à quel point il est un grand du septième art : encore une fois, le plan final est à briser le
cœur. Surtout, c’est Helen Mirren qui remporte la timbale puisque dans un rôle qui aurait pu être casse-gueule sur le papier – celui d’une femme de mafieux dans les années 70/80 – elle aurait pu être cantonnée à de la figuration de luxe, toutefois l’actrice de The Queen (Stephen Frears, 2006), aidée par une belle écriture, le transcende.
Racket : du sang sur la Tamise mérite donc d’être vu ou revu, et la nouvelle sortie d’ESC Distribution est l’occasion parfaite pour cela car l’éditeur propose une copie restaurée en 4K qui offre une image sublime, respectant le grain de la pellicule. Du côté de l’audio, le son est clair et les dialogues comme la musique sont bien mis à l’honneur. Pour les suppléments, l’éditeur présente de belles surprises nous permettant de comprendre les intentions sur le long-métrage et ses coulisses. En plus de sa présentation, Jean-Baptiste Thoret revient sur Racket lors d’un entretien de trente minutes où il insiste sur la portée sociale et politique du film de John Mackenzie. Ce dernier propose également un commentaire audio dans lequel il fait quelques révélations truculentes. Enfin, un making-of de cinquante-cinq minutes réalisé en 2006 revient sur les coulisses du tournage tout en offrant des témoignages du casting ou de l’équipe technique sans langue de bois. Le coffret Blu-Ray est quant à lui agrémenté d’un livret de trente-deux pages. Une édition soignée qui permet de rentrer de façon plus fluide dans Racket et qui constitue à ce jour la meilleure façon de voir ce film passionnant.


