Willem Dafoe, métaphysique des masques


La sortie du Nosferatu de Robert Eggers est l’occasion parfaite pour parler d’un de ses acteurs fétiches, pour rendre hommage à la figure d’un comédien unique en son genre. Petite rétrospective — non-exhaustive — mythologiquement inspirée d’un masque : Willem Dafoe.

Willem Dafoe dans une pièce éclairée par une seule lampe jaune, affairé à une machine à faux billet, dans le film Police Fédérale Los Angeles.

© « Police Fédérale Los Angeles » (1985) Tous Droits Réservés

Au Panthéon des Masques

Le visage de Willem Dafoe se présente tout entier comme masque. Chacun des traits est une réconciliation entre visible et invisible, c’est l’image qui encre la sur-nature dans la nature. Dans le paraître de sa figure, il engendre un illusoire particulier : il a fait de son visage le réceptacle des absences, qu’il incarne de toute sa présence dramatique. C’est au théâtre d’ailleurs que Willem Dafoe débute, dans une troupe expérimentale du Milwaukee. Cette expérience organique de la scène façonne toujours un caractère singulier chez les comédiens. La scène est une expérience concrète de cet entre-deux monde : simultanément mis face au public et son monde de visible et donnant le dos aux absences surnaturelles qu’il doit incarner, l’acteur se place par définition à une frontière lointaine, s’enivre de l’air d’un ailleurs absolu. Il y a chez Dafoe une concentration élevée de cet air inconnu. Comment procéder au diagnostic ? Eh bien, il faut observer les symptômes. Ceux-ci se manifestent non pas chez l’acteur mais chez le spectateur. Ce qu’il faut observer, c’est un sentiment qui vient naître en soi, devant la prestation, le sentiment du bizarre, l’impression d’être en présence, par l’intermédiaire du masque, d’un inconnu, d’un lointain fascinant et obscur. Avec Dafoe l’invisible qui descend en une multitude d’épiphanies maléfiques, sur la scène d’abord donc, puis sur les écrans de cinéma, se révèle au spectateur chaque fois sous un jour nouveau. Le masque porte souvent une expression inquiétante, l’invisible auquel il donne visage semble menaçant. Pour la plupart des gens, c’est tout au plus un épouvantail qui éloigne les corbeaux, et fait peur aux enfants. Pour d’autres spectateurs plus attentifs, qui ont observé se succéder les apparitions tragiques du masque, c’est l’incarnation donc d’une toute autre obscurité.

Plan rapproché-épaule sur Willem Dafoe au visage de gueule cassé, dans le film Pauvres Créatures.

© « Pauvres Créatures » (2023) Tous Droits Réservés

Parmi ces yeux attentifs se sont dissimulés quelques cinéastes à la filmographie étrange et le masque ne tardera pas à devenir le creuset des démons qui leurs sont propres. Respectivement dans leur style bien particulier, Robert Eggers, Yorgos Lanthimos, Abel Ferrara, Wes Anderson ou Sam Raimi, ont fini par accueillir, chacun en leur théâtre, l’acteur auquel le masque confine à la peau et qui aura trouvé un foyer privilégié dans le faisceau attentif de leur caméra. Sous leurs regards, Willem Dafoe n’a plus rien d’un homme qui exerce le métier d’acteur. Tout en revanche d’un porteur tragique et cette mutation théâtrale fait de lui le garant inavoué d’une obscurité ou plutôt celui qui doit nous la révéler sans qu’elle ne nous touche de son opacité menaçante. Trois apparitions ont particulièrement construit le bizarre du masque. Trois parmi beaucoup d’apparitions, le porteur semble infatigable car il n’est pas rare de le voir tourner trois films à l’année. Une carrière prolifique donc, inégale aussi. Au compte de ses épiphanies on trouve autant de navets sacrés — sacré navet, j’entends qu’on chuchote La grande muraille (Yimou Zhang, 2016) — que d’œuvres gracieusement inspirées. En tant qu’adepte du porteur, initié à l’angoisse de son masque, je vais m’atteler à édifier son mythe le plus glorieusement possible. Pour rendre grâce à tout ce que son bizarre a de sacré, il nous faut déterminer l’apparition originelle, celle qui est venu corrompre et introniser…

Gros plan sur Willem Dafoe en Nosferatu, attentif, comme tendant l'oreille, dans une lumière jaune faisant penser à la lueur d'une bougie ; extrait du film L'ombre du vampire.

© « L’Ombre du Vampire » (2000) Tous Droits Réservés

Mais d’abord, un signe annonçant la révélation. C’est L’Ombre du vampire (E.Elias Merhige, 2000) qui nous l’offre. « Doucement, je vous prie, notre œuvre est quasi-terminée. Notre peinture rupestre sur les parois de notre caverne à nous. Le temps qui s’écoule ne sera jamais plus un nœud dans nos gorges, et plus personne, jamais ne nous dira : il aurait fallu que vous soyez là. Parce que le fait est ; nous y étions. » Rassurons Friedrich Wilhelm Murnau, incarné par un John Malkovich possédé dans cet étrange film qui retrace, en le mystifiant, le tournage du célèbre Nosferatu le vampire de 1922… Rassurons-le, lui qui, après avoir déclamé cette tirade, s’inquiète nerveusement, maladivement, de savoir si « c’est dans la boite ? ». Oui, tout a été capté, nous avons vu le signe annonçant l’épiphanie. Le soleil a frappé la créature dans cette scène finale où la fiction rejoint tragiquement la réalité. Et c’est cela qui nous intéresse : la perméabilité entre les mondes fictionnel et réel. L’œil, celui de la caméra, astre au regard fixe, substitut mémoriel, a gravé l’expression terrible de Willem Dafoe sur sa pellicule, pour que tous puissent partager cette mémoire. Le souvenir est parvenu jusqu’à nous par le chemin d’un avenir cinématographique tortueux et avec lui le message d’une perméabilité annonciatrice de la nature double de son jeu. En incarnant le personnage d’un acteur jouant Nosferatu, personnage dont la monstruosité dépasse les frontières de son rôle, notre porteur s’ouvre à un destin particulier. Celui non pas d’un acteur qu’on estimerait véritable, au talent supérieur, comme ça, par un jugement moral et décisif… Non pas d’un acteur plus engagé dans ses performances qu’un autre, à l’image de ce Max Schreck que Willem Dafoe incarne ici, et qui, avec la complicité de Murnau, se fait passer pour un acteur passionné aux méthodes excentriques pour mieux dissimuler sa véritable nature. Pas ce destin donc, mais celui d’un homme qui souffre d’avantage de la perméabilité des frontières : entre ses personnages et sa personnalité, entre le masque et ce qu’il dissimule. Et l’invisible, les vérités obscures qui transpirent par cette perméabilité, feront couler sur son visage le témoignage d’un outre-monde.

Plan rapproché-épaule sur Willem Dafoe, en peignoir, arborant un sourire inquiétant et maléfique dans Spider-Man de Sam Raimi.

© « Spider-Man » (2002) de Sam Raimi

Trilogie Spider-man (Sam Raimi, 2002/2004/2007). Apparition originelle : Le Bouffon Vert. Dans la trilogie iconique d’un Sam Raimi tour à tour comique, romantique et gothique, en tout cas résolument fantastique à chaque fois, le masque fut pour la première fois mué d’une force dévastatrice qui le transfigura au point de lui façonner un alter ego maléfique. Dans l’appartement de Norman Osborn, rooftop luxueux du génie scientifique, nous pouvions repérer quelques indices. Sur les murs verts étaient accrochés de nombreux masques qui, déjà, aussi inertes et décoratifs étaient-ils, appelaient le monde invisible à s’engouffrer : Sam Raimi a non seulement forgé pour Dafoe cet autre masque, celui du méchant parfait, celui du Bouffon Vert, mais a aussi convoqué dans la pièce des forces désincarnées, prêtes à bondir à la moindre faiblesse de son acteur. Réunis comme deux alter ego dans cet environnement, le masque du Bouffon Vert qui est par sa face gorgonéenne souverain sur tous les masques, et le visage encore innocent de Willem Dafoe, ont déchaîné tout l’invisible qui rampait, caché sous l’argile de leurs vassaux décoratifs : tous ces masques accrochés aux murs préparaient l’avènement d’un nouveau souverain, qui allait malgré son humanité, accomplir grimace divine, à l’image de son alter ego maléfique. L’esprit qui s’engouffra le premier fut une engeance obscure du rire, primitive, ancienne, qui est l’épouse des grands masques et dont l’aura doit inspirer autant l’angoisse sacrée que le rire libérateur. De cela, le premier des trois Spiderman est un parfait exemple avec ses nombreuses scènes où, après s’être inoculé son mystérieux élixir dont la formule, instable, devait être remaniée, Norman Osborn est victime d’hallucinations. D’abord auditives, d’un rire inquiétant, puis visuelles quand le rire se fixe sur son propre reflet dans le miroir, reflet qui porte alors les stigmates révélateurs d’une puissance obscure. L’éclat pervers qui tordait déjà le masque couleur émeraude du Bouffon Vert, comme marié à son argile verte corrompue, voyage pour atteindre le masque blanc de l’acteur, vient déchirer de part en part les joues de l’homme, lui aiguiser les dents, et figer en deux billes perçantes ses yeux écarquillés. Sam Raimi, en démiurge de ce monde, a sans le vouloir, inoculé dans le bel acteur, avec cet élixir à la formule instable, un fiel qui le poursuivra longtemps, un incendie vert propagé par les vents fantastiques des compositions musicales de Danny Elfman. 

Plan rapproché-épaule sur Willem Dafoe en Professeur Albin Eberhart Von Franz, tenue du XIXème siècle, dans un salon gris, il semble pris dans une réflexion soucieuse ; plan issu du film Nosferatu réalisé par Robert Eggers.

© « Nosferatu » (2024) de Robert Eggers Tous Droits Réservés

Nosferatu (Robert Eggers, 2024). Après avoir conforté notre acteur ou plutôt son visage dans son existence de masque avec The Lightouse (2019), en l’exposant plus fou que jamais, aliéné, barbe et cheveux hirsutes, tirant profit de sa grimace divine acquise précédemment, Robert Eggers nous offre avec son Nosferatu, la deuxième apparition de l’acteur qui va entrer dans notre anthologie. Le visible et l’invisible n’auront jamais été si proches. Robert Eggers est dans un rapport archaïque et frontal au surnaturel. Il est obsédé par le contraste brut des deux mondes dont il semble jouir de la collision, et c’est sans surprise qu’il se tourne encore une fois vers notre masque et sa matière-frontière pour étudier cette collision. Ici le choc réside notamment dans la mésaventure du jeune notaire rationnel venant d’un Occident éveillé et scientifique, et allant au contact du vieux monde arriéré de l’Est encore vivant sous le joug mythique de Nosferatu. Mais surtout, pour en revenir au rôle de Willem Dafoe, cette nouvelle apparition est caractérisée par l’acquisition d’une nouvelle puissance : Robbert Eggers donne à son acteur, au masque, un certain pouvoir sur l’invisible, mieux, lui confie son ministère au-delà de le révéler simplement figurativement par son visage évocateur. Le masque, dans la folie de sa réalité à double face, trouve enfin un équilibre entre le poids surhumain qu’il porte sur sa nuque et son existence humaine visible et concrète. Dafoe incarne cette fois le rôle d’un professeur spécialisé disons en psychiatrie de l’extrême qui s’est éloigné progressivement de la rationalité universitaire. Il a plongé dans l’occultisme avec toute la force de l’entêtement méthodique hérité de la recherche scientifique, avec toute la force de son appétit de savoir. La science est-elle d’ailleurs autre chose qu’une prudente marche sur l’invisible ? Son personnage a pris au mot cette pensée, mais se passant de la science, il va agir en prêtre d’un nouveau genre sur ce chemin, un drôle de curé d’un genre bernanosien qui vient déconstruire une conception moraliste et rationaliste pour en bâtir une autre dans la conscience jusqu’alors coupable d’une héroïne torturée par la morale d’une époque. Il vient asseoir la jeune fille dans un destin inconcevable pour le monde, il vient l’absoudre de ses péchés illusoires, qui étouffent selon lui sa vitalité remarquable qui aurait fait d’elle en d’autres temps, une grande prêtresse d’Isis. Ambition déplacée sur la féminité, certes, mais cette nouvelle assurance mystique, cette légitimité de chaman — qu’on avait pu entrapercevoir déjà par son rôle d’Heimir the fool dans The Northman (Robert Eggers, 2022) — est pour tout adepte du masque une grande expérience esthétique et sensible, parachevant l’initiation à son bizarre prophétique.

Willem Dafoe assis à l'indienne dans un salon, près d'une table basse en verre, en débardeur et en suruer, regarde par la fenêtre d'un air soucieux et pensif ; scène du film Inside de Vasilis Katsoupis.

© « A l’intérieur » (2023) de Vasilis Katsoupis Tous Droits Réservés

A l’intérieur (Vasilis Katsoupis, 2023). Dernière apparition du Masque. Dernière plongée narrative, retour dans le passé mais en des eaux plus modernes sur le fil imaginaire de cette mythologie. Incarnation de Nemo, cambrioleur spécialisé dans les œuvres d’Art, qui se retrouve piégé dans un rooftop luxueux sadiquement sécurisé. Et c’est l’Art d’ailleurs qui va donner sa dernière expression au Masque, méritant désormais sa majuscule. Dans cette épiphanie tardive — souvent synonyme d’apocalypse — l’invisible n’est plus sous son ministère, il échappe tragiquement au contrôle de notre idole qui s’en trouve déchue. Dans cet intérieur, dans cet absolu intérieur, il n’est plus besoin de donner une expression angoissante à la figure. Nous ne parlons plus de quelques masques accrochés au mur, ici, Vasilis Katsoupis jette Willem Dafoe dans la gueule du loup : il existe dans l’appartement qui est sa geôle, une pièce cachée, à la symbolique lourde, qui paradoxalement abrite l’objet originel de la convoitise du cambrioleur. Cette pièce porte le nom de Monde Invisible. Ainsi menacé si concrètement par les forces désincarnées, après avoir découvert cette pièce qui abrite et emprisonne toute l’obscurité du monde, au dernier stade de la solitude, nous voyons s’éteindre l’espoir de réconciliation des mondes qu’on croyait voir fleurir par le masque de notre idole. Plus de public à effrayer, en épouvantail, plus d’agneau égaré à guider, en berger. Il ne connaît plus que cet intérieur qui résonne avec le sien en un vide fatal. Comme une ultime négation le masque tue son potentiel d’épouvante, de visage du surnaturel, et se dévoile enfin tel qu’il est, affiche une dernière expression, une expression artistique, dans la dimension la plus chaotique et angoissante du terme. Par la mésaventure infernale du cambrioleur qu’il incarne, par ce qu’il va en faire dans un geste de désespoir, le Masque illustre un pan de l’art qui n’a rien d’un jeu d’enfant, un pan obscur de l’artiste en grade cosmique destructeur pour l’individualité à l’image d’une folie. En étant témoin de ce calvaire, une idée mauvaise traverse l’esprit : comment se dire artiste sans faire preuve d’un orgueil et d’une ambition démesurés ? A l’intérieur explore un processus créatif qui n’a rien d’un lifestyle désirable. C’est un piège de solitude. Aujourd’hui le mythe de l’artiste romantique meurt, sa torture auto-infligée perd de sa poésie face au bizarre du Masque qui n’a pas choisi ses traits, ni sa prédisposition au vide qui l’auront tous deux prédestiné à ce chemin d’incarnations successives de choses abstraites, de personnages fictifs, d’archétypes ou de nostalgie, jusqu’à une impasse existentielle. L’intérieur luxueux qui est la prison de ses vieux jours spirituels remplace le Masque dans sa fonction de matière d’entre-deux mondes. Désormais il est à la merci de cette réalité à double face, dont la face cachée jouit ici d’une existence plus concrète et menaçante que jamais.

Ainsi Willem Dafoe fut entraîné par un destin particulier. Il se tient désormais dans ma mythologie tout près des divinités aux masques, tout près des Gorgones, d’Artémis et de Dionysos. La peur irrationnelle qu’il provoque suit les Hommes depuis le fond des âges. Ce qu’on pressent derrière lui — surtout à une époque où le mythe a perdu son ministère et où l’on doit compter sur la science pour régir le monde invisible — c’est un vide vertigineux. A voir Willem Dafoe offrir ainsi sa figure expressive à la rencontre angoissante des deux mondes, celui du visible et l’invisible, celui de sa présence physique et des absences qu’il incarne, on peut croire l’exercice facile, le confondre avec un simple acteur et le réduire à une doublure, un paraître. Or il est pris concrètement et malgré lui, depuis l’expérience organique de la scène au théâtre, dans le mécanisme écrasant d’une réalité à double face qu’il doit supporter dans sa dimension la plus paradoxale. Son visage étant dessiné à l’image des masques, le monde, celui de ceux qui voient, le monde-œil, voit en lui quelque chose, et il ressent à son égard comme devant l’épouvantail : le bizarre d’une angoisse sacrée et, pour les plus aguerris, les prémices d’un éclat de rire libérateur. Nous avons vu son étrangeté et avec l’aide des cinéastes, avons repoussé le Masque aux confins du concevable dans l’espoir que sa prospection obscure vienne combler les lacunes d’une psychologie moderne pas moins spirituelle en réalité que l’antique. Willem Dafoe rejoint donc aujourd’hui le panthéon de ces explorateurs mystiques, innombrables, aussi nombreux qu’il existe d’individualités dans ce nouveau monde énigmatique, aux mille micro-religions inavouées.


A propos de Thomas Sekulic

De ses jeunes années passées à Paris, l'on ne retiendra rien. La paresse aura bientôt recouvert de son lierre l'entièreté du corps blanc, et c'est la barbe truffée de feuilles qu'il entre au salon du monde littéraire. Au cinéma, il guette l'avènement d'une nouvelle foi, en lui. À chaque projection, une nouvelle initiation, une nouvelle suspension d'incrédulité. Il ère, le coeur ouvert à ces dieux faits d'image et de musique, souverains sur des fauteuils rouges. De la salle obscure, il sort apostat, ou, plus rarement, disciple. Vous l'aurez compris, oisiveté oblige, avec lui, pas de méta-analyses pointues, rien que cet abandon lyrique à la contemplation.

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