Le retour de Vince Gilligan, trois ans après l’arrêt de Better Call Saul (2015-2022), n’a pas manqué de se faire remarquer. La première saison de Pluribus, sur Apple TV, a en effet séduit à peu près tout le monde grâce à son concept post-apocalyptique décalé et à son interprète principale, la magistrale Rhea Seehorn. Une série d’une richesse thématique et cinégénique incroyable…

© Apple TV
Un seul être vous manque…
L’auteur de Breaking Bad (2008-2013) sait créer l’évènement : Pluribus sort de nulle part, n’était attendu par personne. Et pourtant, dès ses premières minutes, la série impose un ton, un style auquel nous ne nous attendions certainement pas et s’est imposée comme le grand choc de la fin 2025. Des images lentes, suspendues et un rythme propre. Vince Gilligan, son CV parle pour lui : en plus d’avoir créé l’une des séries les plus acclamées de ces vingt-cinq dernières années, l’homme lui a adjoint un spin-off, Better Call Saul, lui aussi encensé, après avoir fait ses armes de scénariste sur la mythique série X-Files (Chris Carter, 1993-2018). Et il est clair que cette nouvelle série arrive à la jonction de tous ces travaux. À la fois nouvelle étude de caractère comme l’étaient les péripéties de Saul Goodman ou la descente aux enfers de Walter White, et nouvel essai science-fictionnel, la série s’inscrit tout à fait dans le grand œuvre d’un parfait génie du petit écran. Gilligan ajoute même ici un soupçon de philosophie nous permettant de réfléchir à notre propre condition de petits humains et des rapports qui en découlent.

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Un virus extra-terrestre s’abat sur la Terre et contamine l’intégralité de l’humanité qui s’unit en une seule conscience pacifiste et heureuse. Toute l’humanité ? Treize personnes résistent encore et toujours à l’envahisseur, dont Carol Sturka, autrice de romans à l’eau de rose qui est totalement désabusée, alcoolique et complètement misanthrope. Elle va alors essayer de comprendre pourquoi elle est immunisée contre le virus et, surtout, comment revenir à la situation initiale en trouvant un remède. Un synopsis qui aurait pu être celui d’un énorme blockbuster tout plein d’action, mais qui entre les mains de Vince Gilligan devient une œuvre anti-spectaculaire où c’est bien l’intime qui est scruté. Pourtant, avec son sujet international – Carol est amenée à voyager à travers le monde dans cette première saison – il aurait eu vite fait de céder au sensationnalisme et de rentrer dans les clous du grand spectacle hollywoodien. Non, Pluribus est une proposition rare et singulière de bout en bout ne lésinant pas sur la lenteur et les scènes de dialogue pour rendre son univers palpable. Pas besoin de voir des explosions ou des morts en cascade pour comprendre qu’une simple crise de Carol peut décimer des millions d’individus.
Il y a quelque chose de l’ordre de l’horreur dans la série, évidemment. Une horreur insidieuse et vertigineuse quand on essaye de se représenter ce que serait une conscience collective et un monde comme celui-ci, et une horreur de l’ordinaire quand on observe le quotidien de Carol et ces lieux si banals devenir si étranges. Pluribus, c’est comme si L’Invasion des profanateurs de sépultures (Don Siegel, 1956) rencontrait Bonjour (Yasujiro Ozu, 1959), où comment faire de l’élément fantastique une donnée comme une autre dans une peinture millimétrée du monde réel. Cela a pour effet de renforcer les thèses philosophiques soulevées par la série. Car Pluribus en brasse un paquet : la pluralité du soi, le collectif contre l’individu, le libre arbitre, le post-humanisme, etc. Il ne s’agit pas de les décortiquer ici, mais de constater à quel point Vince Gilligan sait en tirer le meilleur pour faire de sa nouvelle œuvre un conte moral saisissant. Évoquer Gilles Deleuze, Michel Foucault ou John Locke soit, mais le faire de façon si organique et naturelle relève de la gageure. Et ce que le showrunneur propose, c’est tout bonnement le vertige, encore une fois.

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Car en plus de soulever des concepts, Gilligan parle de notre époque et de notre relation à l’autre. En 2025, difficile de ne pas constater à quel point l’humanité est fracturée : Pluribus nous oppose cette entité commune, somme de toutes les individualités, non pas pour sous-entendre une solution à nos divisions, mais pour montrer une voie où nos frictions et nos individualités pourraient justement faire notre force en se libérant des injonctions modernes au bonheur et à la positivité. La série traite également de l’intelligence artificielle. Les connectés et leur bienveillance à toute épreuve rappellent forcément le lissage des réponses de ChatGPT, ce qui amène inévitablement à nous questionner sur le bien à long terme de cette bonté factice. Et, si l’on veut zoomer un peu plus sur les États-Unis – dont le titre de la série reprend une partie de la devise E pluribus unum, que l’on peut traduire par « De plusieurs, un » ou plus basiquement « L’union fait la force » – il est évident que Pluribus porte en germe un commentaire sur l’isolationnisme toujours croissant de l’Oncle Sam à l’ère de Donald Trump.
Une richesse thématique qui s’inscrit dans les pas de Breaking Bad et Better Call Saul et que Vince Gilligan a le bon goût de magnifier par une mise en scène millimétrée d’une intelligence rare. La série multiplie les tours de force esthétiques – la composition de certains plans, la saturation des couleurs, le lissage comme expression d’une nouvelle donne morale, etc. – et sait manier son rythme. En effet, la série ne joue pas la vitesse et il fallait une réalisation adéquate pour faire ressentir cette pesanteur dans laquelle évolue Carol. Ainsi, Pluribus parvient à maintenir notre intérêt et notre attention, mais également à proposer des digressions – comme le destin de cet autre immunisé paraguayen – des chemins de plus pour amplifier sa portée. Grâce à sa mise en scène, la série arrive à nous décrocher quelques sourires puisqu’elle a régulièrement recours à un comique visuel – la séquence du drone de livraison qui s’enroule autour d’un lampadaire, par exemple – qui permet d’aérer la saison. Une réussite formelle qui s’éloigne des standards Netflix ou autres plateformes pour imposer son rythme et son esthétique si singuliers, et qui fait de Pluribus l’une des grandes réussites télévisuelles de ces vingt dernières années.

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Vince Gilligan peut également compter sur sa muse Rhea Seehorn pour incarner ses thématiques. Dans le rôle de Carol, quasiment de tous les plans sauf pour les incartades sur Manousos Oviedo, elle parvient à donner corps à l’humanité toute entière dans ses meilleurs aspects comme dans ses pires. Misanthrope et sans cesse en colère et dans une position de lutte, c’est bien par elle que naîtront les plus touchantes des scènes comme lorsqu’elle doit affronter le deuil ou la solitude. La scène finale de l’épisode 7 où elle retrouve Zosia après plusieurs semaines d’isolement est juste magnifique d’interprétation. Drôle et incisive, elle incarne l’un des plus beaux personnages de série depuis des lustres. On peut également la performance tout en retenue de l’actrice Karolina Wydra qui joue Zosia, la tutrice et amante de Carol. Pas facile de donner corps à une personnalité globale si lisse, et pourtant, elle réussit à insuffler de l’émotion à ce personnage. Là aussi, Pluribus, en étant un terrain de jeu grandeur nature pour ses actrices et ses acteurs est un sans-faute total dont on se souviendra très longtemps.
Avec sa nouvelle série, Vince Gilligan a encore marqué le coup. Impossible de résister à Pluribus qui nous questionne, nous fascine et nous hante longtemps après son dernier épisode et les promesses qu’elle met en place pour la suite. Une suite se fera attendre puisque le showrunner a d’ores et déjà dit qu’il ne se presserait pas. Là encore, Gilligan impose son rythme. Et finalement, peu importe, tant qu’il continue à nous livrer des pépites comme Pluribus et celles ayant jalonné son œuvre jusqu’ici, nous sommes prêts à accepter qu’il prenne tous le temps nécessaire. En attendant, nous pourrons replonger dans cette première saison encore et encore histoire d’y déceler tous ses secrets.



