Dans le troisième long-métrage du réalisateur australien Sean Byrne, présenté à la Quinzaine des Cinéastes du Festival de Cannes, un serial killer, fanatique de requins, attire ses victimes en pleine mer pour des plongées en cages avant de les zigouiller ! Les garçons sont tués sur le champ, mais, pour les jeunes femmes, le cauchemar ne fait que commencer… Avec un high concept aussi fort, on craignait que Dangerous Animals ne soit qu’une énième production prédigérée pour visionnage sans lendemain. Surprise, on se retrouve en fait avec un des meilleurs films de requins !

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Dents tranchantes
50 ans après sa sortie, il est tout de même fou de se dire que Les dents de la mer (Steven Spielberg, 1975) reste un sommet indépassable du film de monstres, plus particulièrement de prédateurs et plus précisément de requins. Pour preuve, s’il fallait faire un top 3 hypothétique des meilleurs films de squales, on serait bien en peine de compléter le podium. Peut-être avec le sympathique Peur bleue (Renny Harling, 1999) et l’efficace The Shallows (Jaume Collet-Serra, 2016). C’est dire la qualité ! Pire, le sous-genre en question est malheureusement devenu un symbole de production tapageuse à visée strictement pécuniaire. Du film de Spielberg, on a surtout retenu le carton au box-office qui en fit l’un des premiers blockbusters modernes, mais rien de la précision de la mise en scène, largement inspiré par Alfred Hitchcock et sa fameuse direction de spectateur. De la série A, avec la franchise En eaux troubles (Jon Turteltaub, 2018) à la série Z avec Sharknado (Anthony C. Ferrante, 2013) en passant par la désormais célèbre Shark Week, instituée par la télévision à la manière des films de Noël, notre peur ancestrale de la dévoration reste un puissant outil marketing. Certes… Hélas, à force d’agiter vainement les mâchoires du plus fascinant prédateur du monde animal sans réfléchir à sa représentation esthétique ni à sa symbolique, le requin n’est plus qu’une créature risible, un monstre de pacotille, et c’est d’autant plus triste que son potentiel cinématographique reste toujours intact.

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Et voilà que Dangerous Animals (Sean Byrne, 2025) débarque avec une idée fraîche pour raviver le sous-genre : déplacer la figure du monstre. Le prédateur ici n’est plus le requin, mais un serial killer amateur de pêches aux gros et du rituel de la planche, de préférence filmé en caméra DV ! Un choix malin, car le serial killer est la grande figure horrifique qui attire plus que jamais le public. La fusion était donc inévitable, et il faut reconnaître que Jai Courtney nous régale dans le rôle d’un squalophile déviant, aussi sympathique que bestial. L’idée n’est pas seulement marketing, elle permet de délester le requin des attentes qui s’exercent sur lui en matière de spectacle et d’hémoglobine. En n’étant plus au centre de l’intrigue, les requins de Dangerous Animals vont pouvoir reprendre une place plus symbolique, presque abstraite. Un rôle entre présence et absence, finalement pas si éloigné de la mise en scène des Dents de la mer. Là où Sean Byrne dévie du mètre étalon spielbergien, c’est dans sa volonté de replacer le requin en tant qu’animal et, ainsi, de l’ancrer à nouveau dans le réel. Soumis à des impératifs de spectacle, les films de squales se sont épuisés à dénaturer le comportement des requins pour les faire rentrer dans un rôle de tueurs sanguinaires. Une erreur de casting qui a fait son temps. Dangerous Animals se fait également l’écho de l’évolution de notre rapport aux vivant à l’heure de la prise de conscience écologique. L’éthologie (l’étude du comportement animal), les conséquences de la surpêche et l’effondrement de la biodiversité nous ont contraints à changer de regard sur ces créatures ô combien essentielles à l’équilibre de nos écosystèmes. Sean Byrne continue donc à jouer avec notre indéboulonnable squalophobie tout en exprimant un profond respect pour ces sublimes créatures. Un bel exploit.
C’est surtout un solide thriller horrifique qui fonctionne d’autant mieux qu’on ne l’attendait pas. Derrière son pitch algorithmique pour plateformes, se cache en réalité un long-métrage diablement engageant et efficace. Byrne dévoile un certain savoir-faire artisanal, trop rare aujourd’hui, et montre un amour sincère pour le cinéma de genre et ses spectateurs. Dès la première séquence, on est pris de court par l’assurance de certains effets à l’image de cette bande sonore tonitruante qui accompagne chaque cut du montage d’un son de cisailles. Le film est comme littéralement découpé par une mâchoire de grand blanc ! A ce moment-là, on se dit, non sans une pointe d’excitation, que Sean Byrne ne nous veut pas du bien ! Surtout, le réalisateur a le bon goût de prendre son temps pour installer ses enjeux narratifs. Une longue première partie façon comédie romantique partie nous introduit Zephir, surfeuse intrépide et solitaire puis sa rencontre avec le beau Moses. On en oublierait presque qu’on regarde un film d’horreur… L’enlèvement de l’héroïne n’en est que plus impactant, de même que le premier climax qui nous révèle enfin le rôle que les requins vont jouer dans cette affaire. Et là il faut bien reconnaître que le film tape dans le mille car le kiff ultime de notre tueur, c’est de voir de jolies jeunes filles se faire dévorer vivantes par des requins affamés. Décidément, le cœur battant du film de requin se joue toujours là : dans la peur de l’inconnu et l’angoisse de la dévoration. Cerise sur le gâteau, Byrne convoque le sadomasochisme et des pulsions scopiques du thriller hitchcockien. Armé de sa petite caméra, DV, le tueur filme ses rituels de mise à mort nocturnes en pleine mer pour mieux voir, donc mieux jouir du spectacle. Et celui qui n’en perd pas une miette, c’est bien sûr le spectateur, placé ici dans l’éternelle position du voyeur.

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Dangerous Animals, n’invente rien, certes, mais il manie avec assurance et modestie tous les ingrédients dont raffole le spectateur de genre, sans jamais véritablement basculer dans une posture ironique. Bien loin de nous mettre à distance, Sean Byrne assume au premier degré un récit en apparence alambiqué mais scénaristiquement rigoureux et surtout implacable. A rebours de la course au spectacle sur-dimensionné et exponentiel, le film resserre son intrigue autour d’espaces et d’événements relativement petits et parfois répétitifs. Certains y verront peut-être un manque d’inventivité ou d’ambitions, d’autres préféreront saluer la modestie et l’assurance d’un réalisateur qui préfère redonner toute sa vigueur et sa physicalité à chaque séquence de torture, de bagarre ou de mutilation, une posture trop rare dans le cinéma hollywoodien mainstream. On apprécie également l’aspect tangible de l’univers fictionnel : le montage respire et nous laisse le temps de sentir la présence des éléments ; le format scope déplie l’immensité de la côte australienne dans toute sa sublime horizontalité et la photographie, tactile à souhait, accroche notre regard grâce à une composition du cadre précise qui donne du relief aux corps et aux environnements. On oscille entre la beauté solaire des plages de surf et les zones portuaires déglinguées. Du désert à la mer, l’Australie est décidément un lieu de cinéma.
Vous l’aurez compris, Dangerous Animals, n’est certainement pas un chef-d’œuvre du cinéma de genre, mais ce n’est pas un non-plus un film fabriqué pour les algorithmes de plateforme. Il est pile entre les deux, dans une catégorie aujourd’hui trop rare de films d’artisans réalisés avec un goût du travail bien fait et avec l’idée que le divertissement, et notamment l’horrifique, est une affaire sérieuse. Incarné et viscéral, ce n’est pas un long-métrage qui fonce et qu’on survole, mais dans lequel on plonge malgré sa durée seulement 1h33, une rareté dans le cinéma de divertissement contemporain associant à tort longue durée et qualité. La série télévisée est passée par là… Si on n’y met pas une attente trop forte, on ressort du film avec une certaine satisfaction, celle de l’amateur de genre qui a eu ce qu’il cherchait, un bon frisson, des images de cinéma qui restent en tête et qui donnent envie d’être vues et éprouver à nouveau. On prend !


