Carlotta Films nous propose de découvrir dans un coffret Blu-ray fourni de la série des Lady Yakuza (1968-1972), permettant de découvrir les aventures de Oryu la Pivoine Rouge en version restaurée. L’occasion de se pencher sur la malédiction qui pèse sur ce personnage à la fois si progressiste et si tragique…

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Lady Yakuza : Déesse de la mort
Soyons tout de suite honnête, Lady Yakuza est une immense découverte pour l’autrice de cet article. Habituée à des séries de films comme Godzilla (1954), Kamen Rider ou Ultraman, il faut donc avouer que le ninkyo eiga dont la série de film n’était absolument pas un champ d’expertise habituelle. Et pourtant, ces huit longs-métrages nous donnent l’occasion de comprendre les enjeux et les codes du genre, notamment vis-à-vis d’un rapport à l’hommage et à la tradition très ancrée dans la série Lady Yakuza. Faisons d’abord un rapide tour de ce que nous narre cet ensemble de films de yakuzas : Ryuko Yano, membre et fille du chef du clan Yano, nommée également « Oryu la Pivoine Rouge », s’engage dans un rite initiatique après la mort de son père, tué avant qu’elle ne puisse se marier. La construction narrative de chacun des épisodes suit alors des règles strictes et une forme déjà définie par le premier volet : Oryu est accueillie par un clan yakuza représentant finalement le bon côté de cette profession, et la jeune femme prend alors une certaine position pour défendre ce clan face à un autre qui est « maléfique ». À cela s’ajoutent souvent des péripéties qui aident finalement à la compréhension de ce qui fait de Lady Yakuza toute son originalité : questions de pouvoir, modernisation du pays, exploitation… La trame narrative classique subsiste mais elle prend des tournures étonnantes dans le Japon des années 60-70.

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Notons d’ailleurs que le mystère autour de la mort de son père est expédié dès le premier film, Lady Yakuza – La Pivoine rouge (Kosaku Yamashita, 1968), qui permet alors de se concentrer dans le reste de la saga sur l’évolution du personnage et les traits particuliers que la protagoniste prend. Outre la mise en avant d’un personnage féminin fort parvenant à être au centre de résolution de conflit politique, il y a une force progressiste qui s’installe dans le reste des films. Le premier épisode, en dehors de l’introduction du personnage d’Oryu qui se fait remarquer par sa prestance et ses capacités de combats, ainsi que sa stratégie dans le jeu des fleurs (hanafuda), reste très timide sur la question politique. Pourtant, au fur et à mesure que l’intrigue de la franchise avance plus la question d’une analyse progressiste de l’œuvre se pose. Citons un exemple précis : dans Lady Yakuza : l’Héritière (Shigehiro Ozawa, 1969), 4ème film de la saga, la narration présente la construction d’une ligne de chemin de fer impliquant des problèmes avec les bateliers, attaquant les ouvriers de crainte de perdre leur seule source de revenus, c’est-à-dire le transport. Ainsi la question de la modernisation du Japon se heurte à la lutte des classes et les interactions auxquelles Oryu doit faire face, notamment avec le chef de clan des bateliers, sont des éléments qui la justifient. Ce n’est pas pour rien que ce chef dit qu’elle représente la nouvelle génération, mais il n’en reste pas moins étonnant que ce soit une femme l’égérie du renouveau japonais pour l’ancien. Notons également qu’il y a une insistance sur des figures marginales dans la saga : des jeunes filles aveugles, des mères célibataires, des bossus ou des exilés. C’est bien l’avantage de mettre en avant une profession qui s’apparente à la criminalité, mais qui a tout de même des règles très établies, avec des questions d’honneur ainsi que de respect et qui passionnent un public large (autant japonais qu’occidental).
Concentrons-nous maintenant sur le personnage d’Oryu. Elle est paradoxale, à la fois progressiste dans sa manière d’évoluer dans le monde des yakuzas, mais s’installe dans une forme d’assimilationnisme en insistant qu’elle a abandonné sa condition de femme pour devenir un homme. Bien que cela semble à première vue requestionner les rapports de genre peuvant s’engager dans la société en général, il est important de notifier que les autres personnages ramènent toujours Oryu à sa position de femme. Elle doit donc d’autant plus prouver sa légitimité tout au long de la série. De même la question de sa féminité revient très rapidement lorsqu’elle rencontre la figure du vagabond. En effet, ce personnage centralise tout l’intrigue amoureuse du personnage d’Oryu, en lui faisant miroiter peut-être une vie plus simple. Cependant, la narration tend à transformer notre protagoniste en véritable déesse de la Mort. Je m’explique : plus haut, nous avions pointé du doigt que les histoires de chacun de films de Lady Yakuza ont une continuité scénaristique très similaire les unes des autres. Or cette figure du vagabond – qui va être joué par le même acteur, à quelques exceptions près, dans toute la saga – va avoir une place centrale dans l’histoire. Le combat final à chaque fin de film, qui oppose donc Oryu, ce vagabond et un membre du clan Yano et le malfaisant clan de yakuza, mène systématiquement à la mort du vagabond dont notre protagoniste est amoureuse. Ce rapport à la mort dépasse même les penchants amoureux de la jeune femme et implique également d’autres personnages qu’elle tente de protéger, comme dans Lady Yakuza : Le Retour d’Oryu (Tai Katō 1970) : Oryu est garante de l’union entre un prétendant et la jeune fille qu’elle avait aidé après la mort de ses parents. Néanmoins tout ne se passe pas comme prévu et le jeune prétendant se retrouve assassiné. Nous pouvons en tirer la conclusion que ce personnage est maudit, frappée du toucher de la mort en s’attaquant à ses proches.

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L’œuvre de Lady Yakuza est tragique et amène à la penser à l’aube d’une effervescence du genre horrifique reprenant la question de la femme célibataire maudite. Bien que la série de films s’éloigne grandement de l’horreur, elle semble avoir un impact concret sur la manière dont les personnages féminins vont être réfléchis dans le cinéma japonais contemporain. En effet il n’est pas rare de retrouver des personnages comme Reiko Asakawa dans Ring (Hideo Nakata, 1998), Yoshimi Matsubara dans Dark Water (Hideo Nakata, 2002) et bien d’autres de cette période, par la suite, très importante du cinéma d’horreur japonais. Plusieurs de ces femmes sont en vérité des mères célibataires qui doivent s’occuper de leur enfant seules, avec un père soit fou soit mort. Cela amène à la maudire, à la faire devenir la victime d’un esprit vengeur – d’ailleurs exclusivement féminins – où ces protagonistes deviennent des protectrices. Il n’est alors pas étonnant de voir à quel point la question de la monoparentalité ou du célibat questionne, voire est critiquée ardemment par le cinéma japonais, qui se fait écho de la société japonaise en général. Le lien avec Lady Yakuza est déjà clair : les choix de vie d’Oryu, notamment de devenir une figure yakuza et de se considérer comme un homme la rend maudite, en présageant la mort pour toutes personnes qui souhaite s’approcher d’elle. De ce fait, comme bien d’autres figures de l’horreur que nous venons de citer, elle est condamnée à voir ses proches mourir sans pouvoir vraiment y faire quelque chose. Oryu est finalement la maudite qui a marché pour que les grandes figures de l’horreur japonaises puissent courir.
On pourrait également s’intéresser au fait que la forme que prend l’espace tend à être très similaire à un espace de tokusatsu. Ce n’est pas étonnant, le fonctionnement des environnements en tableau est partie prenante de beaucoup d’œuvres du cinéma japonais. De même les combats finaux, dans chacun des volets de la série Lady Yakuza, rappellent évidemment les chorégraphies majestueuses des films de samouraï, notamment d’Akira Kurosawa. De ce fait, en dehors de la tradition et des codes yakuzas, ce sont bien les codes des grands films japonais qui sont repris. Lady Yakuza est
influencé mais surtout parvient à imposer des réflexions sur les caractérisations des personnages féminins dans ce cinéma qui reprend finalement les diktats de la société japonaise et la pression sociale qu’elle exerce sur les femmes.
Le coffret de Carlotta Films est une mine d’or d’informations, chaque disque permet d’y voir la bande annonce et chaque film est précédé d’un avant-propos de Stéphane du Mesnildot, spécialiste du cinéma japonais. A cela s’ajoute des bonus, notamment un entretien avec Tony Rayns, écrivain et programmateur en festival britannique, et un autre de Stéphane du Mesnildot qui explique plus largement le ninkyo eiga Il est également accompagné d’un livret de 80 pages qui présente différentes images, affiches et synopsis des longs-métrages de la saga.



