Stranger Things • Saison 5


Depuis sa quatrième saison, Stranger Things (Matt & Ross Duffer, 2016-2026) avait fait la promesse d’un final haletant, presque hors norme, afin de venir à bout du Monde à l’envers. Alors que la saison 5 est enfin disponible intégralement sur Netflix et qu’elle subit un bashing rarement vu, il est temps de remettre les pendules à l’heure…

Matt Ross Duffer, Gaten Matarazzo, Fin Wolfhard, Caleb Mclaughlin et Noah Schnapp se prêtant serment en joignant leur main, dans les bois ; scène de la saison 5 de Stranger Things.

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Coming of Age

Il y a deux raisons au fait que j’aime Stranger Things. D’abord, depuis 2016, la série aura su me cueillir par la multitude d’influences qu’elle brasse avec, la plupart du temps, beaucoup de réussite, faisant d’elle une incroyable machine à remix des meilleurs titres des années 80 que j’aime tant : Steven Spielberg et son studio mythique Amblin, la littérature de Stephen King et quelques hits musicaux de l’époque. Ensuite, alors que je n’y étais jamais vraiment revenu, j’ai décidé de faire découvrir la série à mon garçon de 13 ans. Lui à qui j’avais déjà montré E.T. L’Extraterrestre (S. Spielberg, 1982) ou Retour vers le futur (Robert Zemeckis, 1985) était prêt à jouer au jeu des comparaisons et à comprendre ce qu’hommage veut dire. « Eh mais c’est la même montre que Marty ! », « Eh mais Bob, c’est Mikey des Goonies (Richard Donner, 1985) ! », etc. Un pan entier de notre cinéphilie devenue commune se reconstituait à mesure des épisodes. L’enfant, on l’appellera ainsi dans ce papier, m’a également fait redécouvrir la série sous un angle plus innocent : là où mon regard critique pouvait être sévère avec la troisième saison que je trouvais trop teenage dans l’esprit, j’ai pu constater qu’elle avait une certaine logique dans le déroulement des différentes intrigues. Et que, surtout, c’était là un palier nécessaire sur ce qui constitue le cœur de Stranger Things depuis les toutes premières minutes : grandir.

Vecna, le monstre de la saison 5 de dans Stranger Things, debout face caméra, entouré de feu.

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Si l’on met de côté les quelques soucis de continuité sur l’âge réel des personnages vs. celui des actrices et des acteurs – après tout, Matthew Broderick avait quasiment 25 ans quand il jouait l’adolescent dans La Folle Journée de Ferris Bueller (John Hughes, 1986) – il faut se rendre à l’évidence. Il y a quelque chose d’éminemment émouvant à voir ses jeunes gens grandir sous nos yeux de saison en saisons. Un peu comme dans Boyhood (Richard Linklater, 2014) dans lequel on suit le moment où un individu quitte le monde de l’enfance pour celui des adultes. Alors Stranger Things n’est pas la première série à illustrer cela chez des comédien.nes dans la fleur de l’âge, mais depuis le tout début, elle raconte l’histoire d’un groupe que l’on voit pousser dans un monde où leur enfance leur a été volée. Une histoire nécessitant de reconquérir son innocence pour mieux lui dire au revoir. Alors, cette cinquième saison avait aussi ce rôle à tenir : si l’on voulait à tout prix voir le combat final contre Vecna/Henry Creel et comprendre enfin la nature du Monde à l’envers et ses origines, il fallait surtout conclure en beauté sur le sujet du passage à l’âge adulte. Et regarder cela à côté d’un enfant dont la plus grande crainte est de grandir, cela confère à la série des frères Duffer un rôle quasi thérapeutique que je n’aurais jamais soupçonné.

Depuis la mort d’Eddie en saison 4 et les fissures entre le Monde à l’envers et la ville d’Hawkins, dix-huit mois se sont passés. Tous les protagonistes de la série sont enfin réunis pour traquer Vecna qui est introuvable depuis que Nancy lui a tiré quelques cartouches dans le buffet. Le gouvernement a placé Hawkins en quarantaine et cache la sinistre vérité à ses habitants. Le Dr Kay, une militaire, pourchasse sans relâche Onze/Eleven qui, elle, s’entraine pour affronter Vecna. Celui-ci ressurgit des ombres pour enlever douze enfants afin de mener à bien son funeste projet… Un programme touffu qui, on pouvait le craindre, allait sacrifier la dimension plus intimiste de Stranger Things. D’autant qu’avec la méthode de diffusion proposée par Netflix – quatre épisodes le 27 novembre 2025, trois autres le 26 décembre suivant et un final sorti le 1er janvier 2026 – on pouvait redouter une expérience hachée et moins immersive qu’à l’accoutumée. Au final, cette découpe prend un certain sens : les quatre premiers épisodes remettent les choses à plat avec un contexte de guerre et de quasi reboot de l’ADN de la série emblématique de la plateforme au N rouge, tandis que les trois précédents le final commencent à recentrer vers les personnages et leurs problématiques, sur lesquelles nous reviendrons. Enfin le final fait un habile numéro d’équilibriste entre la nouvelle donne de Stranger Things, à savoir être dans une posture plus bourrine, et ses origines de toujours.

Matt Ross Duffer, Finn Wolfhard et Jake Connelly se défendant d'une attaque de Vecna dans Stranger Things Saison 5.

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La première saison évoquait E.T. L’Extraterrestre et tous les films Amblin ou presque, la deuxième ouvrait déjà sur des influences plus matures avec Aliens (James Cameron, 1986) ou Halloween (John Carpenter, 1978), la troisième faisait le grand écart entre Ça chauffe au lycée Ridgemont (Amy Heckerling, 1982) et L’Invasion des profanateurs de sépultures (Don Siegel, 1956), tandis que la quatrième rentrait franchement dans une dimension plus horrifique en convoquant Les Griffes de la nuit (Wes Craven, 1984) ou Hellraiser (Clive Barker, 1987). L’ultime saison, elle, tend vers le cinéma d’action façon années 80 avec des références à L’Aube rouge (John Milius, 1984) ou à New York 1997 (John Carpenter, 1981). D’aucuns diront que la série s’est marvelisée, mais il serait dommage de ne pas dresser le parallèle avec les actionners des années 80 tels que John McTiernan ou James Cameron les ont théorisés. Dans les premiers épisodes de cette cinquième saison, les plans échafaudés par nos héros sont certes capillotractés, mais ils vont piocher dans ce cinéma-là et dans la fluidité de mise en scène allant avec. En déplaçant le curseur vers ce pan du cinéma eighties auquel la série rend hommage depuis le début, la saison perd évidemment en mystère ce qu’elle gagne en action. Étant donné que les personnages ont grandi, il y a une certaine logique à ce que l’on sorte de l’imaginaire pour taper dans le dur une bonne fois pour toutes.

Une fois cette nouvelle donne acceptée, il faut s’attarder sur l’intrigue en elle-même qui n’est pas exempte de défauts. Stranger Things a perpétuellement ajouté de nouveaux personnages à chacune de ses saisons et miraculeusement réussi à nous les faire accepter voire aimer – Robin, Murray, Erica, Eddie, etc. Alors que la série arrive à son apogée et qu’elle doit jongler avec une vingtaine de personnages, les auteurs ajoutent une tripotée de petits nouveaux qui, même s’ils sont attachants pour la plupart, viennent diluer l’intérêt du spectateur inutilement. Alors oui, l’arc avec les enfants fonctionne plutôt bien dans la mesure où Jake Connelly en Derek fait des merveilles, néanmoins c’est plutôt du côté des adultes que ça coince. On comprend que les Duffer aient appelé Linda Hamilton pour jouer le Dr Kay, on comprend moins en quoi elle est utile à l’intrigue sinon pour pallier l’absence de la menace de Vecna dans les premiers épisodes. Ce danger forcément artificiel rouvre inutilement le rôle prépondérant des autorités américaines sur ce qui se joue à Hawkins, et justifie seulement le contexte de couvre-feu instauré dans la bourgade. C’est maigre et surtout très triste de voir Sarah Connor en personne se dépatouiller avec si peu. En fait, cette partie avec les militaires aurait probablement mieux fonctionné sans un ersatz du Docteur Martin Brenner et avec des soldats pris entre deux eaux : capturer Eleven et craindre le Monde à l’envers.

Natalia Dyer et Charlie Heaton dans une scène de nuit de Stranger Things Saison 5 ; ils regardent devant eux ce qui semble être une menace dégageant une lumière violette.

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ATTENTION SPOILER. On peut regretter également quelques incohérences narratives ou de mise en scène. Par exemple, lors de l’assaut final contre le Flagelleur mental, ne voir aucun Démogorgon à l’horizon pour protéger l’esprit de ruche est parfaitement regrettable. De même, que Hopper et Nancy ne soient pas inquiétés après avoir tué une bonne trentaine de soldats de l’armée américaine est une facilité un peu illogique à ce niveau-là. Il y en a beaucoup des comme ça. C’est là où la série montre une de ses limites : à la fois elle montre une évolution flagrante des enjeux et de sa tonalité, on l’a dit plus tôt, et à la fois elle reste ce conte vaguement enfantin s’octroyant des aisances sur les détails. Ce qui apparait dès lors, c’est que les frères Duffer donnent l’impression de vouloir résoudre le plus vite possible les différents arcs narratifs pour revenir à plus de simplicité sur une conclusion – celle de l’épilogue – qu’ils avaient imaginée bien avant de concevoir le personnage de Vecna. De même, depuis la saison 4, tous les personnages sont en sursis d’après les rumeurs. Et finalement, personne ou très peu passe l’arme à gauche. On peut penser que cela décrédibilise la menace et annihile toute implication émotionnelle, mais cela témoigne encore une fois de l’attachement profond des Duffer à leurs personnages, parfois jusqu’à l’absurde, et une incapacité chronique à s’en séparer, comme en témoigne la mort en suspens d’Eleven.

On pourra également évoquer les faux problèmes soulevés à droite, à gauche – surtout à droite dans certains cas – comme le coming-out de Will que certains jugent gênant ou dans le meilleur des cas inadapté à la situation. Certes, cela peut paraitre forcé, mais Will précise que Vecna pourrait se servir de son homosexualité cachée contre lui et ses proches, et préfère le confier pour que chacun soit à l’abri de ce secret qui n’en est plus un. Certains reprochent l’inutilité du personnage de Joyce, toujours campée par Winona Ryder, mais si on prend le temps de comprendre que le relai est fait entre les enfants de jadis et les adultes, cela peut s’expliquer. D’ailleurs, tout un nœud dramatique entre Will et Joyce vient corroborer cette idée selon laquelle il est temps qu’elle donne plus d’espace et de confiance à ses enfants. D’autres reprochent le triangle amoureux entre Steve, Nancy et Jonathan, alors que la séquence de rupture entre les deux derniers s’avère justement d’une étonnante maturité et d’une grande sobriété dans l’écriture. Des esprits chagrins sont visiblement allergiques à certaines idées, ou incapables de se réjouir qu’une série ait su garder un certain niveau de production, d’écriture et d’interprétation. Car à part Millie Bobby Brown qui étonnamment figée dans son jeu, tout le monde s’en sort à merveille ! Mentions spéciales à Noah Schnapp passant par beaucoup de nuances dans son jeu et s’en prenant plein la figure depuis quelques semaines, et à Jamie Campbell Bower qui en impose sous les traits d’Henry Creel/Vecna, tout en menace et en émotion.

Partie de Donjons et Dragons pour les jeunes protagonistes de la saison 5 Stranger Things.

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Reste que malgré tout et le fait qu’il manque sûrement une grande scène forte d’action telle que celle de l’attaque contre Vecna en saison 4 sur la musique de Kate Bush – quelle scène ! – il est impossible de résister à l’émotion des dernières minutes qui viennent presque corriger les quelques erreurs de parcours en recentrant sur l’humain et ces gamins que l’on aime depuis dix ans. Il y a quelque chose de forcément triste quand vient l’heure de se séparer des personnages sur lesquels on a beaucoup projeté – je vous parle en ayant à peine digéré le final de Friends (Martha Kauffman & David Crane, 1994-2004) ou celui du Seigneur des anneaux : Le Retour du Roi (Peter Jackson, 2003) – et les showrunners jouent habilement de ce moment. En resserrant sur Mike, Lucas, Dustin et Will, Stranger Things nous rappelle ce qu’elle a toujours été : une histoire de passage à l’âge adulte, tout simplement. Et comme tout a commencé par Spielberg, tout se termine par lui, avec une référence évidente à Indiana Jones et la Dernière croisade (1989) quand Henry Creel, enfant et scout, entre dans une grotte et fait une rencontre qui déterminera son destin. Le final se déroule en 1989 et le troisième opus d’Indy est sur les écrans, énième marqueur temporel d’une série les ayant multipliés avec, quoiqu’on en dise, beaucoup de talents, de gourmandise et de plaisir communicatif. Un énième clin d’œil qui vient achever l’expérience commune que nous venons de vivre avec mon fils. Lui qui a comme plus grosse crainte de grandir, de quitter son cocon familial et ses amis ne s’est toujours pas remis d’avoir vu ses plus grandes inquiétudes se matérialiser sous ses yeux. Les enfants grandissent parfois grâce au visionnage de quelques œuvres clés. Malgré les défauts, malgré les critiques et même le bashing, tout est pardonné, Stranger Things a réussi son final et est définitivement de celles-ci, des œuvres clés.


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

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