En attendant la sortie de Varanasi qui devrait voir le jour en 2027, le réalisateur S. S. Rajamouli propose de retrouver la mythologie de son diptyque La Légende de Baahubali – 1ère Partie (2015) et Baahubali 2 – La conclusion (2015) dans une version director’s cut intitulée L’Épopée (disponible sur Netflix après un bref passage en salles) qui se révèle davantage comme une cartographie des manies de son réalisateur plus qu’elle n’offre un véritable nouveau regard sur ce tableau de maître en mouvement.

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Mamma mia, here we go again
Déjà, c’était quoi La Légende de Baahubali – 1ère Partie et Baahubali 2 – La conclusion ? Une fresque épique qui marquait un tournant et un accomplissement certain dans la trajectoire du réalisateur de RRR (2022), S. S. Rajamouli. S’il avait déjà pas mal fait parler de lui avec son très étonnant Eega (2012), une histoire de vengeance dans laquelle le héros doit composer avec la fâcheuse contrainte d’être réincarné dans le corps d’une mouche, c’était avec ces deux films qu’il a eu pour la première fois l’opportunité de travailler en profondeur ce qui était déjà sensible dans tout le reste de son œuvre : donner vie à ses propres mythes à très grande échelle, bien que puisant son inspiration – comme c’est très souvent le cas dans les cinémas indiens – dans les textes du Mahabharata et du Râmâyana. Des œuvres comme Yamadonga (2007) et Magadheera (2009) en étaient déjà de premières tentatives, mais elles manquaient peut-être des moyens de leurs ambitions. La première partie de Magadheera, se situant dans le monde contemporain avant qu’un flashback constituant de très loin la partie la plus intéressante du récit ne révèle que Harha (Ram Charan) est en fait la réincarnation du guerrier Khala Bhairava (Ram Charan), tarde à trouver son intérêt. Pourtant, le retour en arrière fait complètement décoller le film pour aboutir sur une séquence d’action où Khala Bhairava doit affronter seul cent autres guerriers, dans ce qui est sans doute l’un des plus grands morceaux de bravoure de la filmographie de son réalisateur. Avec La Légende de Baahubali – 1ère Partie et Baahubali 2 – La conclusion, S. S. Rajamouli n’avait plus à diluer sa mythologie dans le contemporain, et pouvait la travailler sans détours.

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Enfin, c’est ce qu’on pouvait penser, avant que La Légende de Baahubali – L’Épopée ne vienne révéler que même dans sa propre mythologie, l’écriture de Rajamouli à grand renfort de flashbacks et de récits imbriqués, fait chanceler le rythme de son œuvre. Après une bonne demi-heure – ce qui reste peu à l’échelle des presque quatre heures de ce nouveau découpage –, quand Marendra Baahubali parvient enfin à escalader la montagne qui fait écran à ses véritables origines et qu’il rencontre Avanthika (Tamannaah Bhatia), une voix off – complètement absente du diptyque inital – va prendre le relais pour raconter en – très – accéléré leur romance, jusqu’à couper complètement la chanson Pacha Bottesi qui était aussi l’un des plus beaux moments La Légende de Baahubali – 1ère Partie. Rien de surprenant, cependant, quand l’on sait que les numéros musicaux ont toujours été pour Rajamouli une contrainte – inhérente aux productions indiennes – qu’il peine à investir avec sa créativité. Pourtant, c’est dans ce même film qu’il semblait enfin trouver une utilité à la musique, en faisant de l’ascension victorieuse de Marendra un numéro musical sur la chanson Dhivara, elle restant bien présente dans ce director’s cut. Malheureusement, le rythme décroche complètement pendant une bonne heure après l’accélération de cet épisode de romance dont l’on sait pourtant, pour quiconque a vu Baahubali 2 – La conclusion, qu’il ne sert dans la première partie que de prétexte à ramener Marendra Baahubali sur ses terres natives, à Mahishmati. En voulant aller au plus vite au flashback qui conte l’histoire du père de Marendra, Amarendra Baahubali – lui aussi incarné par l’acteur Prabhas – Rajamouli sacrifie le tempo et une partie de la lisibilité de La Légende de Baahubali – 1ère Partie. C’est en raccrochant les wagons à partir de l’incroyable séquence de bataille qui clôturait cette première partie que l’intention de Rajamouli apparaît : remettre l’action au centre.
Ce que requestionne La Légende de Baahubali – L’Épopée, c’est si la mythologie chez S. S. Rajamouli n’est pas elle-même qu’un prétexte à des séquences d’action d’une inventivité folle – par exemple, quand Marendra et ses guerriers se servent de la souplesse de troncs d’arbres pour se propulser derrière les lignes ennemies, dans une image qui paraît tout droit sortie d’un album d’Astérix. Pour le dire autrement, est-ce que S. S. Rajamouli est tant que ça intéressé par la construction d’un mythe, ou est-ce que ce mythe ne fait que lui offrir un cadre où son appétence pour l’action peut s’exprimer dans toute sa démesure ? Parce qu’une fois passée cette demi-heure un peu laborieuse, le long-métrage propose de l’action non-stop. Ça se bat. Tout le temps. Bien sûr, La Légende de Baahubali – 1ère Partie et Baahubali 2 – La conclusion n’étaient pas moins centrés sur les batailles, mais ce director’s cut relègue presque la narration en bruit de fond pendant que les combats prennent toute la lumière. Ce qui pose un problème de taille dans cette configuration, c’est que l’investissement émotionnel de ces séquences est bien moindre que dans le diptyque puisque le cadre censé donner tout son poids à l’action a été complètement démonté. Alors, si on prendra du plaisir à voir un tel déploiement spectaculaire qui – et il faut là bien reconnaître l’immense talent de S. S. Rajamouli – ne se répète jamais, il ne faut pas oublier que l’on est face à un film de quatre heures. À chaque nouvelle séquence, le risque de la scène de trop se fait sentir, mais c’est peut-être là l’autre prouesse de Rajamouli, la fatigue ne s’installe jamais véritablement.

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Pour autant, le film n’a pas que pour lui pour son action. Si la présence d’Avanthika a été considérablement réduite à l’écran, celle de Devasena (Anushka Shetty) garde toute sa grandeur. Épouse de Amarendra Baahubali, princesse de Kuntala, dans cette version son statut est confirmé : celui du plus grand rôle de femme chez S. S. Rajamouli. Elle n’atteint jamais les cimes qu’atteignent les grandes héroïnes de Sanjay Leela Bhansali, comme Parvati « Paro » Chakraborty (Aishwarya Rai) dans Devdas (2002) ou Kashibai (Priyanka Chopra Jonas) et Mastani (Deepika Padukone) dans Bajirao Mastani (2015), toutefois elle les côtoie de près. Devasena est d’ailleurs le rôle qui empêche cette version de perdre toute structure et de garder une certaine émotion dans l’action, car là où Marendra Baahubali et Amarendra Baahubali sont interchangeables ce qui leur fait perdre en intérêt, elle trace une véritable ligne de force dans l’histoire qui est racontée aux spectateur·rice·s. À vrai dire, Marendra Baahubali et Amarendra Baahubali apparaissent presque comme des subalternes dans la réalisation d’une vengeance qui appartient à Devasena. C’est aussi l’occasion de mettre en avant la reine de Mahishmati lors du flashback, Sivagami Devi (Ramya Krishna), dont le simple regard – saisi en parallèle des combats et qui paraît presque omniscient tant il semble visualiser l’intégralité du champ de bataille en dépit de son amplitude – suffit à confier à la bataille entre son royaume et les Kalekayas une gravité absente de l’invincibilité apparente de ses fils, Amarendra et Bhallaladeva (Rana Daggubati).
Pour le dire très directement, La Légende de Baahubali – L’Épopée n’est pas un film qui s’adresse à tout le monde. Pour celleux qui souhaiteraient découvrir l’œuvre pour sa fresque mythologique, le visionnage des films La Légende de Baahubali – 1ère Partie et Baahubali 2 – La conclusion pour le diptyque qu’ils représentent seront bien plus satisfaisant. Le director’s cut est une mauvaise porte d’entrée dans l’univers mythologique de S. S. Rajamouli puisqu’elle s’adresse plus volontiers aux connaisseur·se·s de son cinéma souhaitant prolonger leur rencontre avec le réalisateur. Il est même difficile de réellement recommander cette version aux amateur·rice·s d’action, tant cette dernière est dépouillée de tout sentiment d’urgence qui caractérise le genre. Alors, on pourrait dire que si l’émotion manque, le spectacle est là, mais n’est-ce pas le propre de tout spectacle que de produire de l’émotion ? Ce qu’on ressent n’est pas tant l’émerveillement que l’on serait en droit d’attendre face à une telle promesse de fresque mythologique, mais plutôt la satisfaction de voir une série de cascades bien réalisées. Le statut de cette œuvre est en ce sens assez proche du documentaire Nouveaux maîtres du cinéma indien : S. S. Rajamouli (Raghav Khanna & Tanvi Ajinkya, 2024) disponible sur Netflix, tant elle en dit plus sur la méthode de travail de son cinéaste qu’elle ne raconte une histoire.
