Le deuxième long-métrage de Mascha Schilinski, couvre plus d’un siècle de destinées féminines, séparées par les décennies et par les guerres, mais toujours rattrapées par le souvenir et le poids du passé. Moins un film sur l’Allemagne qu’une réflexion sur la mémoire collective et le traumatisme générationnel, Les échos du passé s’impose comme une œuvre intime et sombre, où la douleur agit comme un esprit hantant les personnages qui traversent ce récit. Voilà qui devrait faire couler beaucoup d’encre.

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La douleur fantôme

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Présenté en mai dernier à Cannes, d’où il est reparti avec le Prix du Jury — ex-aequo avec Sirat (Oliver Laxe, 2025) —, le film de Mascha Schilinski s’est imposé d’emblée comme l’un des objets les plus singuliers de la sélection, et peut-être déjà de l’année 2026. Récit mystérieux et spectral de plus de deux heures, ce film-fleuve laisse les courants instables de la mémoire malmener ses personnages, tous enfermés dans un présent qui semble les retenir prisonniers, sur fond d’Allemagne d’hier et d’aujourd’hui. Mais il ne faudrait pas s’y méprendre. Si beaucoup l’ont déjà comparé au Ruban blanc (Michael Haneke, 2009) ou The Zone of Interest (Jonathan Glazer, 2023), Les échos du passé offre moins une réflexion sur l’histoire de son pays qu’une œuvre intime, hantée par des liens familiaux insaisissables. Alors que la Première Guerre Mondiale approche, la petite Alma découvre qu’elle porte le même prénom qu’une fillette immortalisée sur une photographie, aujourd’hui décédée. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Erika nourrit une fascination pour son oncle infirme, profitant de son sommeil pour goûter sa sueur. Dans une Allemagne divisée en deux, Angelika voit son corps changer et sa sexualité s’éveiller — des détails qui n’échappent ni au regard de son cousin ni à celui de son oncle. Enfin, dans les années 2020, la jeune Nelly passe l’été à la campagne et fait la rencontre d’une fille de son âge, tandis que ses parents rénovent la ferme familiale, théâtre de plus d’un siècle d’histoires racontées au féminin.
Ayant séjourné tout un été dans la ferme où le film sera plus tard tourné, Mascha Schilinski est profondément troublée par ces espaces vides, laissés à l’abandon depuis près de cinquante ans, où elle découvre des reliques et des écrits d’une époque révolue. La réalisatrice s’intéresse également à l’histoire de l’Altmark, une région très peu documentée. La rivière qui la traverse devient alors un personnage à part entière du long-métrage : on y voit Nelly, habitée par son mal-être, s’y baigner avec sa famille dans ses rives ayant servi de frontière entre l’Est et l’Ouest de l’Allemagne, là même où Angelika s’immerge dans les années 1980. À la fin de la Seconde Guerre Mondiale, des femmes allemandes, comme Erika, tentent de fuir les soldats de l’Armée Rouge en se suicidant dans ces mêmes eaux — un épisode qui ne sera rendu public qu’après la réunification.

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La rivière, comme la ferme, devient alors le réceptacle de la mémoire à travers les générations, mais ces souvenirs se confondent au rythme d’un montage fragmenté et d’une chronologie perturbée. Chacune des jeunes femmes porte le poids de ses ancêtres, s’exprimant par la douleur ou par une souffrance intime. Un héritage — ou une malédiction féminine — si lourd à porter qu’on voudrait le faire disparaître en disparaissant soi-même. La photographie se voile, la caméra erre tel un fantôme, tandis que la parole et la musique se heurtent à des ruptures de son. La jambe amputée de l’oncle Fritz continue de le faire souffrir, comme une douleur fantôme : quelque chose a disparu, mais la sensation persiste. Une mouche traverse les époques, présage funeste ou esprit venant hanter chacun et chacune. Les destinées s’entrelacent, mais la mémoire demeure collective ; s’y agrègent les deuils et les expériences traumatiques, tandis que les photographies immortalisent parfois ce qui échappe à l’œil nu. Peut-être revient-il alors à Nelly, enfant d’un monde moderne, la lourde tâche de rompre cette malédiction qui pèse sur ses épaules, afin que les esprits puissent enfin se dissiper dans le vent. Les échos du passé ne répondent à aucune chronologie précise, allant à contre-courant de la rivière à l’aspect paisible. Le temps qu’il faut à Alma pour traverser une pièce en courant, le monde qu’elle connaissait a déjà disparu.
