Polar américain d’une rare austérité, Les Copains d’Eddie Coyle (Peter Yates, 1973) n’a certes pas rencontré son public à l’époque, mais mérite amplement d’être redécouvert. Profitons donc la ressortie en Blu-Ray proposée par Rimini Éditions pour ce faire…

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Les gangsters ne dorment pas la nuit

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En 1973, alors que le cinéma policier américain traverse l’un de ses âges d’or ponctué d’œuvres aussi riches qu’audacieuses – en vrac, L’Inspecteur Harry (Don Siegel, 1971), French Connection (William Friedkin, 1971), Shaft (Gordon Parks, 1971) ou Serpico (Sidney Lumet, 1973) sont là pour en attester – Peter Yates dégaine Les copains d’Eddie Coyle. Une œuvre sèche qui dès ses premières séquences rompt avec l’esthétique glamourisante du crime telle qu’Hollywood pouvait la proposer avant. Ce n’est pas un film de gangsters au sens classique du terme. Ici, point de figures séduisantes à la tête d’un empire criminel : nous sommes devant une plongée austère, quasi documentaire, dans la vie d’un petit truand de seconde zone qui tente en vain de renégocier sa place dans un monde qui ne l’a pas attendu pour tourner. Le long-métrage de Yates se rapproche davantage de la veine dite néo-noir réaliste des années 70 comme La Fugue (Arthur Penn, 1975) ou des exemples cités plus haut. Des récits à la moralité plutôt floue et la violence émerge du quotidien, de l’ordinaire, et dans lesquels les personnages doivent composer avec un système qui les dépasse.
Eddie Coyle, incarné magnifiquement par Robert Mitchum, est donc un petit bandit sans envergure qui vit de petits boulots, de trafic d’armes et de contrebande. Pour échapper à une condamnation et éviter la prison, il accepte de travailler comme indicateur pour Dave Foley, joué par Richard Jordan, un agent du FBI. Mitchum, habitué des rôles de durs à cuire, incarne ici un antihéros saisissant : loin de la classe d’un Michael Corleone du Parrain 2 (Francis Ford Coppola, 1974) ou du charisme flamboyant de Popeye dans French Connection. Il y compose un petit bras de la pègre, conscient de son déclin. Ce choix narratif de zoomer sur un raté plutôt que sur une figure glorieuse du système donne au long-métrage son cachet réaliste. Peter Yates filme un Boston dépouillé, ses bars miteux et enfumés comme un espace social tangible loin de toute stylisation. La banalité des dialogues et l’absence de spectaculaire – on aura tout de même droit à une ou deux scènes de braquages et quelques coups de feu – s’avère être une décision de mise en scène fondamentale : c’est dans l’ordinaire que réside la tragédie d’Eddie Coyle.

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L’un des mérites souvent soulignés des Copains d’Eddie Coyle est son dialogue naturel. Précis, chargés de sous-textes, c’est dans ces échanges banals que joue toute la tension du film. Cette écriture rappelle celles d’autres polars intimistes comme Requiem pour des gangsters (Robert Culp, 1972) ou The Offence (Sydney Lumet, 1972) qui, eux aussi, privilégiaient la psychologie à la bourrinade pure et dure. Là où d’autres comme French Connection utilisaient des courses-poursuites spectaculaires pour symboliser l’obsession des protagonistes, Les copains d’Eddie Coyle utilise les silences et les regards pour disséquer l’âme d’un homme fatigué. Au final, le long-métrage de Peter Yates ne se contente pas d’être un bon polar, c’est une étude de caractère profonde, par vignettes, parfois déroutante – on flirte avec l’ennui par moments – préfigurant un peu le cinéma de Michael Mann et son Solitaire (1981). Un geste de cinéma qui interprète différemment la réalité du crime et esquisse en creux une grande modernité et indifférencie presque les systèmes mafieux, policiers et sociaux. Un début de propos politique s’inscrivant pleinement dans les années 70 et d’un cinéma en mutation, notamment avec le Nouvel Hollywood.
Un refus du spectaculaire s’incarnant dans la mise en scène de Yates qui filme en grande majorité dans des espaces clos et écrasants avec des plans fixes. Des choix visuels qui renforcent l’idée d’un enfermement social et structurel. Eddie n’est pas encore en prison, mais c’est tout comme. La photographie de Victor J. Kemper, à l’œuvre sur Un après-midi de chien (Sydney Lumet, 1975) ou sur Audrey Rose (Robert Wise, 1977), renforce ce côté brut de décoffrage. De même, le montage étire parfois à l’excès, mais l’action peut également jouer sur une temporalité réaliste. Yates, sur sa direction d’acteurs, essaye beaucoup. En dirigeant une star comme Robert Mitchum, il aurait pu être tenté par une approche plus hollywoodienne, bien qu’il en choisisse ostensiblement une approche confinant quasiment au non-jeu. Les comédiens sont tous dirigés dans cette économie de de jeu. Aucune explosion d’interprétation, tous jouent sur la même corde. Alors oui, cela peut être un peu déroutant pour certains : finalement, le réalisateur de Bullitt (1968) fait un pari de la sobriété à tout prix avec Les copains d’Eddie Coyle. Un pari réussi à plein d’égards.
Un film percutant, désabusé qui mérite donc d’être redécouvert. Et ça tombe bien puisque le Blu-Ray édité par Rimini Éditions est justement là pour ça ! Jamais édité en DVD et encore moins en full HD, le long-métrage est donc disponible dans sa meilleure version dans nos contrées. À l’intérieur du coffret, un livret de 42 pages écrit par Christophe Chavdia permet de recontextualiser le long-métrage et de revenir sur ses thématiques. Le Blu-Ray propose une interview de Peter Yates réalisée en 1996 revenant sur sa carrière. Nous aurons également droit à une conversation entre Samuel Blumenfeld, critique cinéma chez Le Monde notamment, et Jean-Baptiste Thoret, historien du cinéma. Cinquante minutes durant lesquelles les deux reviennent sur l’œuvre en question. Le master réalisé pour cette édition est tout bonnement magnifique : l’image y est respectée dans sa colorimétrie, ses contrastes et son grain, tandis que le son est bien restitué, faisant la part belle à la musique de Dave Grusin, compositeur du Lauréat (Mike Nichols, 1967), des Goonies (Richard Donner, 1985) ou encore de La Firme (Sidney Pollack, 1993). Bref, vous tenez ici le meilleur support d’un film qui aura par exemple marqué Quentin Tarantino – un personnage de vendeur d’armes se nomme Jackie Brown – et qui vaut qu’on lui consacre 102 minutes…



