Poursuites dans la nuit


Mis à l’honneur par Rimini Editions, Jacques Tourneur jette sa caméra dans les “Alpes américaines” pour un film noir loin d’être blanc comme neige : critique de Poursuites dans la nuit (1956) avec Aldo Ray, la trogne Brian Keith et la sublime Anne Bancroft.

Un homme vu de dos, contemple debout une montage enneigée, dans sa main gauche il tient une malette de médecin, dans la main droite un fusil, scène du film Poursuites dans la nuit.

                                              © Tous Droits Réservés

Et la neige de tout recouvrir

Le méchant Red allongé dans la neige, tenant fermement la petite sacoche de médecin qui contient le butin et un revolver qu'il dirige face à lui, plan du film Poursuites dans la nuit.

                                       © Tous Droits Réservés

On connaît particulièrement Jacques Tourneur pour son travail dans les cinémas de genres. Actif des années trente aux sixties, auteur d’une quarantaine de pellicules de genres variés, le cinéaste français né à Paris en 1904 et « fils de » Papa n’étant ni plus ni moins que Maurice Tourneur, réalisateur dès les années 1910, précurseur de l’exil européen vers les États-Unis et un Hollywood déjà érigé en terre promise – a hissé à la postérité sa collaboration avec le producteur Val Lewton. Entré grâce à ce dernier au sein de la mythique RKO, Jacques y tournera des fleurons du fantastique d’alors – La Féline (1942), Vaudou (1943) puis plus tard Rendez-vous avec la peur (1957) – et établira les bases d’une méthode depuis reconnue : troquer la maigreur des moyens par une remarquable utilisation du hors-champ dans le domaine de la peur et de l’étrange, posture dont les héritiers seront nombreux – Ridley Scott s’en souviendra pour Alien, le huitième passager (1979) et ses suites jusqu’à Alien Covenant (2017) entre beaucoup d’autres. Cela dit, Tourneur s’est aussi essayé au drame, au film d’aventure, au péplum, à une série significative de westerns (une poignée de métrages) et bien plus ponctuellement au film noir. La Griffe du Passé, tourné en 1947 avec Robert Mitchum, passe même pour une des quintessences du genre, synthétisant une partie de ses motifs entre le poids d’un passé tortueux, une machine du destin implacable, une femme fatale, un pessimisme global. Pourtant le cinéaste ne se prêtera plus à l’exercice du film noir après 1947, passant par du récit policier au sens plus large… Du moins jusqu’à Nightfall, joliment retitré en France – même si finalement ce n’est pas très pertinent – Poursuites dans la nuit enfin exhumé par Rimini Editions qui lui offre une ré-édition dans un magnifique coffret Blu-Ray.

On ne sait si ce qui rend James Vanning si prudent dans les rues nocturnes de Los Angeles. Il voit les rencontres avec méfiance, fuit les néons trop intenses. Au fil de la soirée qui ouvre le long-métrage, nous spectateurs, remarquons qu’un puis trois hommes rodent autour de lui, de manière plus ou moins voilée… Jusqu’à ce que James se fasse attraper par deux d’entre eux, des gangsters à la recherche d’un magot que notre héros aurait supposément caché. James Vanning parvient à s’échapper de leurs griffes in extremis et prend la fuite avec la belle Marie Gardner rencontrée juste un peu plus tôt. Cette échappée va les mener là où toute son histoire a commencé, dans les montagnes… Poursuites dans la nuit, à l’instar du trajet de ses protagonistes, est un film hybride dans la façon qu’il a de passer d’un terrain à un autre. Son originalité telle que présentée dans le pitch n’est peut-être pas là où on le croit : certes il s’agit d’un film noir qui part de la ville ténébreuse pour s’achever dans le blanc aveuglant de la neige du Wyoming. De la lumière agressive des débuts citadins et de laquelle il faut se dérober, onBlu-Ray du film Nightfall Poursuites dans la nuit édité par Rimini Editions. arrive au dénuement des plaines enneigées, horizon aride, sans abri possible. La trajectoire symbolique, le cachet visuel, ce choix narratif détonnent dans les poncifs du genre.

Mais en réalité, c’est à partir du moment où l’intrigue se révèle, prend ce décor impromptu, de l’instant où l’on sait enfin ce qui s’est passé et pourquoi James doit se rendre dans ces montagnes, qu’inversement le film rentre dans un déroulé somme toute classique, à peine perturbé par une mise à mort assez cruelle de deux des personnages (les méchants, de surcroît). Vanté pour son épure et la malice de sa mise en scène, qualités que l’on ne peut nier, on pourra être ainsi plus touché par le premier tiers de Nightfall, quand le film ne joue pas encore franc jeu, quand l’ambiguïté alourdit les gestes et les regards de ses personnages tout comme leur malchance qui semble s’acharner. Le point d’orgue : la merveille de scène de rencontre puis de dîner entre James et Marie, parée d’un charme aussi touchant que vénéneux, portée par des dialogues, un jeu d’acteur bouleversants – Anne Bancroft et Aldo Ray, modèles de précisions et d’humanité. Poursuites dans la nuit commence ainsi en grand film troublant, finit comme un “simple” curieux film noir.

Rimini Editions concocte une édition irréprochable sur les plans techniques, proposant le long-métrage en haute définition avec un son et une image parfaites, réel plaisir en considérant les éditions piètres que peuvent parfois supporter certains amateurs de « vieux » films noirs. On ne peut dire autant sur les bonnii, ici concentrés en un seul entretien avec le journaliste cinéma Mathieu Macheret, d’à peu près une demi-heure, intéressant mais n’évitant pas la redite. Le combo DVD/Blu-Ray de Poursuites dans la nuit présenté ici n’est donc pas l’édition définitive à destiner aux amoureux transis du cinéma de Jacques Tourneur mais sustentera tout à fait le curieux.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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