Schirkoa (2024, Ishan Shuckla), ayant fait sensation lors du Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg l’année dernière, est proposé en Blu-Ray avec quelques bonus par Blaq out. L’occasion de revenir sur une œuvre d’autant plus intrigante que son visionnage pénible permet d’en ressortir quelques éléments de fond intéressant…

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L’Ennemi Intérieur
Du bruit, Schirkoa en avait fait lors de sa projection lors de la 17e édition du FEFFS, notamment parce que le réalisateur avait raté son train alors même qu’il avait été invité pour présenter son film. Résultat : il la fera en visio, avec masque sur le visage, comme les personnages de son histoire – avant de le retirer bien sûr. On se souviendra aussi des quelques membres de l’organisation du festival qui s’étaient amusés à se prendre en photo avec des sacs en carton sur la tête pendant la séance – photo que l’on peut notamment voir dans l’un des bonus où Ishan Shuckla présente la genèse du projet ainsi que sa fierté d’avoir été diffusé dans de nombreux festivals.

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Schirkoa aurait eu tout pour nous plaire avec son pitch de dépeindre une société fasciste qui a pour objectif d’unifier tous les êtres en cachant leur visage, tout en pointant un ennemi dont personne n’arrive à prouver l’existence, que ce soient les employés du gouvernement – dont fait partie le personnage principal – ou les simples habitants de Schirkoa. Le parallèle avec la politique indienne est très clair : n’oublions pas la façon dont le gouvernement ouvertement d’extrême-droite pointe du doigt la plupart des croyances minoritaires en bouc émissaire. Les élites sont représentées comme des personnages étranges que personne ne comprend mais dont tout le monde suit les règles, la gestion de la politique intérieure se fait par une répression forte. Le sac en papier devient un véritable outil de contrôle : nous apprenons assez rapidement que c’est lui qui empêche les habitants de Schirkoa de montrer leur véritable visage, leurs caractéristiques personnelles perçues le reste du temps comme une monstruosité, une « anomalie » – c’est le nom donné à la menace extérieur –. Rentre alors en jeu le concept d’ennemi intérieur, l’idée même que toute personne qui ne garde pas son sac de papier sur la tête est une personne déviante qu’il faut éliminer au plus vite car elle pourrait compromettre l’intégrité du mythe que « l’ennemi » ne se situe pas en dehors des murs de Schrikoa. Que le personnage principal, au moment de retirer son masque, laisse apparaître des cornes de diable n’est pas anodin : il y a volonté de montrer une forme de diabolisation du corps, de l’individualisme. Même dans le court-métrage en bonus de l’édition de Blaq out, l’idée de « devenir un démon » est essentiel : la crise identitaire amène à se questionner si le corps est maudit depuis longtemps ou s’il l’a été en rencontrant une « anomalie ».
De là s’amène une deuxième interrogation que met en valeur Schirkoa, l’idée de la diabolisation du corps, l’obligation de se cacher, apportent une analyse queer du film. Refouler, porter un masque pour cacher une partie de soi-même, est une partie importante de la vie de chaque personne queer. La pression sociétale de se révéler alors qu’à l’intérieur de la cité de Schirkoa, toute différence est abolie. Le masque, dans le cinéma, a toujours était un objet d’étude particulier, qui crée une distance entre le personnage et le spectateur. Sans repère d’une quelconque visagéité – comme pourrait dire Gilles Deleuze –, nous ressentons un malaise car nous ne pouvons pas connaître les intentions de la personne qui est en face de nous, mais de la même manière, nous ne parvenons pas à déceler les traits de la personnalité – d’où l’angoisse d’un film comme Les yeux sans visage (Georges Franju, 1960). De là le masque se joint très vite à l’idée du placard, et de comment en sortir. Être une femme transgenre – par exemple – amène à une dépersonnalisation de soi-même : le rapport au corps est décalé, désaxé et nous devenons une forme de monstruosité charnelle qui a du mal à trouver son équilibre. Et que se passe-t-il dans Schirkoa ? Au moment même où le personnage principal retire son masque, son corps opère plusieurs métamorphoses. D’abord, comme nous l’avons dit plus haut, il porte des cornes et des ailes de diable, puis lorsqu’il s’enfuit vers la cité des anomalies, une transition s’opère. Petit à petit, il commence à se genrer au féminin tout en parlant, et elle porte des vêtements plutôt associés à la féminité. Finalement les autres « anomalies » finissent par la considérer comme une déesse. Dans un court laps de temps dans le récit, le personnage devient quelqu’un d’autre tout en étant soi-même. Partant de la même idée d’ennemi intérieur, nous entrons au sein même de la psyché personnelle d’un être vivant qui n’est pas sûr.e de soi. D’autant plus que d’un simple employé du gouvernement, cet être en devient tout l’opposé, au point même de défier une binarité du genre.
Alors le problème du long-métrage ne réside pas dans ses thématiques qui sont particulièrement intéressantes, méritant même que nous y attardions peut-être plus. Schirkoa souffre de son rythme, qui a particulièrement de difficultés de sortir de son ancien statut de court-métrage : le film donne l’impression d’avoir avalé toute une part de gâteau alors qu’il n’avait déjà plus de place dans son estomac. Nous apprenons également, grâce aux bonus, la technique utilisée par le réalisateur pour faire son film, la mocap (motion capture). En usant de cela, le visionnage, à notre goût, devient déroutant, désagréable et ne nous permet pas d’apprécier le long-métrage à son plein potentiel. Finalement nous nous retrouvons avec l’impression d’être face à une longue cinématique de jeu vidéo – et ce n’est pas anodin, l’équipe de tournage s’est servie de Unreal Engine pour animer le long-métrage, logiciel particulièrement utilisé pour générer un espace de jeu vidéo. Cette situation bâtarde, entre film et jeu vidéo, établit un malaise, surtout quand les mouvements des personnages n’apparaissent aucunement comme naturels. Et c’est bien dommage car, à l’instar de Mad God (Phil Tippett, 2021) – qui a mis 30 ans avant de voir le jour, rappelons-le ! –, Schirkoa est un projet sur le long terme, débuté en 2011 comme l’indique dans les bonus Ishan Shuckla. Et malgré l’intérêt des thématiques, quel attrait si nous devons détourner le regard ? Blaq out propose une édition Blu-ray complétée par plusieurs bonus, dont le making-of du film, notamment sur le plan de la motion capture ainsi que le court-métrage à la base de Schirkoa et le storyboard complet du film.



