Fort du succès critique et publique de sa dernière mini-série Mare of Easttown (2021), Brad Ingelsby renoue avec le format et la prestigieuse plateforme HBO Max pour Task (2025). Simple nouvelle itération sur le même thème du flic usé évoluant dans une humanité désolée ou nouvelle pierre à un édifice prometteur ? La série, portée par Mark Ruffalo et Tom Pelphrey, ne nous a pas laissé indemnes…

© Tous Droits Réservés
Badlands
C’est vrai qu’après la claque que fut Mare of Easttown (2021), Kate Winslet appuyée par l’interprétation géniale de Kate Winslet, nous attendions de voir sur quel terrain allait bien pouvoir se rendre son auteur, Brad Ingelsby, pour la suite. On le pressentait, lui qui avait commencé comme scénariste sur Les Brasiers de la colère (Scott Cooper, 2013) – et qui continue d’écrire pour les autres comme le prouve le récent The Lost Bus (Paul Greengrass, 2025) – aime à s’intéresser « aux petites gens », ceux qui ont les mains dans le cambouis, qui galèrent à payer leurs factures ou à éduquer leurs gamins, qui se retrouvent à gérer des situations qui les dépassent. En cela, Task (2025), sa nouvelle mini-série, ne dénote pas dans sa filmographie : Tom Brandis, un ancien prêtre devenu agent du FBI est veuf depuis peu et est rappelé sur le terrain après qu’une série de vols violents a commencé aux alentours de Philadelphie. Le coupable n’est autre que Robbie Prendergrast, un simple père de famille lui aussi endeuillé, cherchant à offrir une vie meilleure aux siens en s’attaquant aux dealers. Les deux hommes vont s’opposer au milieu d’une guerre plus vaste entre gangs, policiers, fédéraux et traitres…

© Tous Droits Réservés
Plusieurs couches de récits qui ne sauraient amenuiser le portrait en miroir que Brad Ingelsby dresse entre Tom et Robbie, tous deux touchés par une tragédie familiale et en perte de repères. Se rapprochant du réel en refusant tout manichéisme, le scénariste-showrunneur fait le pari de mettre sur un même pied d’égalité le flic et le voyou qui, on le voit dès le premier épisode, sont chacun pris dans leurs tourments du quotidien. De fait on ne juge pas. Les actes de Robbie sont motivés par une double raison que l’on peut même comprendre : s’en sortir financièrement et venger son frère qui faisait partie du gang visé avant d’être tué. Tom Brandis, l’agent du FBI, n’est quant à lui pas exempt de défauts : ses choix l’ont amené à ne plus vraiment assumer son rôle de père – son fils adoptif aillant tué accidentellement sa femme, il ne souhaite pas le visiter en prison – et à s’enfoncer peu à peu dans l’alcool. Task joue sur cette ressemblance frappante entre deux destins, un peu à la manière de Heat (Michael Mann, 1995) qui voit Neil McCauley et Vincent Hanna être intimement liés autrement que par la traque où ils ont un rôle très différent à jouer.
Ce parti pris ne pourrait fonctionner sans deux acteurs au sommet de leur art, et ça tombe bien, Task est porté par un Mark Ruffalo bien loin de ce qu’il produit chez Marvel/Disney, et par Tom Pelphrey qui, après des passages dans Banshee (Jonathan Tropper & David Schickler, 2013-2016) et Ozark (Bill Dubuque & Mark Williams, 2017-2022), trouve un rôle à sa mesure. Les deux comédiens jouent avec une telle sincérité et une telle humanité que le visionnage de la série n’en devient que plus bouleversant. Comme il l’avait fait avec Kate Winslet dans Mare of Easttown, Brad Ingelsby fait encore preuve d’une direction d’acteurices précise et puissante. Jusque dans les seconds rôles, le scénariste-showrunneur-réalisateur tire le meilleur de sa distribution. On pense particulièrement à Emilia Jones dans le rôle de Maeve, nièce de Robbie, qui, loin des portraits de jeunes adultes trop souvent caricaturaux, bouffe l’écran à mesure que la série avance. Fabien Frankel, Thuso Mbedu ou Alison Oliver apportent, eux, plus de légèreté – en apparence du moins – en constituant la fameuse task force du titre, tandis que le gang est peuplé d’un Jamie McShane terrifiant ou d’une tragique Margarita Levieva. Un casting impeccable donc qui permet de s’accrocher dans la noirceur ambiante.

© Tous Droits Réservés
Car Ingelsby travaille son atmosphère et l’univers de sa série avec beaucoup de singularité. Là où beaucoup auraient été tentés d’enfoncer leur mise en scène dans une noirceur poisseuse et urbaine, le showrunneur préfère montrer le jour et la nature. Comme pour relever la petite place que l’humain occupe dans ses décors, il prend le contrepied de la production habituelle pour inscrire son œuvre dans une démarche plus proche de Terrence Malick que de Limbo (Soi Cheang, 2023), par exemple. Il joue sur les silences, les lenteurs pour appuyer l’idée de contemplation de ce monde qui voit l’humanité se déliter sous ses yeux. Certains pourraient reprocher la lenteur de Task, le fait que, comme nous ne sommes pas dans un thriller classique, le temps s’étire trop. Ce serait passer à côté d’un regard sur le monde poursuivant, dans la continuité de Mare of Easttown, le portrait d’une Amérique fragmentée. Pour autant, Task n’oublie pas de proposer quelques moments de bravoure comme cette scène où Robbie est acculé de toutes parts. La mise en scène sait alors prendre la mesure de l’urgence qu’elle décrit et s’avère un grand moment de cinéma pur, comme on n’en voit que trop souvent sur petit écran.
Alors est-ce que Brad Ingelsby, signant un nouveau coup de maitre qui devrait faire date cette année, s’est répété après Mare of Easttown ? Non. Sur HBO il semble construire peu à peu une œuvre personnelle sur l’Amérique et ses démons. Un regard partagé par de nombreux auteurs ou cinéastes actuellement – on pense à Eddington (Ari Aster, 2025) ou Une bataille après l’autre (Paul Thomas Anderson, 2025) à coup sûr des marqueurs des années Trump – mais qui se distingue ici par un refus de céder à l’attaque frontale envers quelconque dirigeant et une envie de rappeler que nous ne sommes que de passage sur cette bonne vieille Terre.



