ESC Editions propose un slasher étonnamment créatif, film-carrefour de l’évolution du genre : critique de Dr. Rictus (Manny Coto, 1992).

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La majorité de nous autres pauvres carcasses humaines a expérimenté au moins une fois une consultation chez un(e) professionnel(le) de santé – si ce n’est pas votre cas, ou vous avez 6 mois, ou vous êtes déjà mort et il serait temps que vous en preniez connaissance. Bien aidée par les pratiques il faut le dire un peu ésotériques des disciples de Hippocrate – de l’étude des humeurs à la saignée – à peu près tout au long de l’histoire de la médecine et leur relative inefficacité sur des épisodes historiques tels que la Peste Noire, la perception méfiante voire angoissée du docteur a de profondes et anciennes racines dans notre culture. La perception moqueuse de Molière, pour ne citer que lui, est particulièrement connue. Du reste il faut bien dire que hormis quelques hypocondriaques ou personnalités très zen, le sentiment de malaise en consultation semble assez répandu. Nous n’irons pas aujourd’hui dans un décorticage du pourquoi du comment mais nous allons quand même nous permettre trois hypothèses. Si aller chez un médecin, quel qu’il soit, a quelque chose de gênant c’est dû : au matériel parfois utilisé ; au contact d’un étranger avec notre corps ; à la posture de sachant du docteur, savoir technique, abscons, ultra-dépendant de l’envie (ou de l’absence totale) d’horizontalité de la/du professionnel(le). Évidemment que le cinéma d’angoisse ou d’horreur s’y est jeté à coeur-joie : comme on dit, « c’est du pain béni ». Excluons ici le savant fou, figure fondatrice du fantastique pas tout à fait dans notre visée, ou encore les psychiatres/psychologues – convoquant plutôt la frontière poreuse entre l’état « sain » et l’état « fou » avec d’immenses guillemets – pour privilégier bel et bien les personnages de médecin du corps plus inscrits dans la banalité de nos vies. Si la chirurgie esthétique se taille une part de choix – bien sûr, puisque le cinéma de genre est affaire de reconnaissance, d’étrangeté, de monstre, et donc de masque et de face, cf. Les yeux sans visage (Georges Franju, 1960) – d’autres spécialités irriguent les pellicules destinées à nous faire sortir de nos gonds. Les gynécologues de Faux-semblants (David Cronenberg, 1988), Le dentiste (Brian Yuzna, 1996), l’infirmière de Nurse (Douglas Aarniokorski, 2013)… Et le médecin généraliste, comme on l’appellerait en France, de Dr. Rictus (Manny Coto, 1992).
Evan Rendell, masque sur le nez, bistouri dans la main, s’apprête à opérer dans une salle d’opération. Sa description méticuleuse laisse penser qu’il donne un cours… Mais vite, son rire sardonique résonne. Et autour de lui, ses élèves ont l’air fort ébouriffés : Rendell est en asile psychiatrique, et précisément, en train de commettre un massacre pour s’en sortir. Ce qu’il va réussir, avec une idée en tête : marcher dans les pas de son père, docteur, rêve qu’il a toujours cajolé sans pouvoir le réaliser. Pour cause, son père a été lynché par la population après de pratiques peu recommandables… Et il se trouve que père et fils ont une vision similaire du « soin », s’apparentant plutôt à de la torture avec vocabulaire médical. Ce Dr. Rictus est produit dans une période coup de mou du slasher. L’âge d’or est passé, le public commence à se lasser sérieusement, et il reste encore quelques années avant la renaissance méta de Scream (Wes Craven, 1997). De fait le film de Manny Coto est à la croisée des chemins. Le pitch est celui d’une série Z – énième tueur échappé de l’asile, aux motivations d’ailleurs pas très claires : si l’on comprend qu’il tente de trouver LA victime idéale pour l’opération du cœur dont il a toujours rêvé, on ne saisit pas très bien pourquoi certains meurtres se produisent – mais le budget et peut-être même l’ambition sont évidentes. Le générique initial, traversée du corps humain en images de synthèse, entame un long-métrage généreux et étonnamment doté de séquences audacieuses. Manny Coto s’autorise de la créativité (ce plan de l’intérieur d’une bouche pendant « l’auscultation »), des mouvements de caméra, même une très étonnante séquence en plan-séquence caméra à l’épaule dans un commissariat, clin d’œil aux séries policières. Toujours avec un amusement qui préfigure l’ironie méta de Scream, Dr. Rictus mêle stéréotypes éculés – les jeunes boivent et baisent ; maison abandonnée – et influences palpables – l’humour noir de Freddy Krueger est passé par là, lui aussi victime d’une vengeance populaire – avec des éléments plus
originaux comme cette astucieuse manière de détourner chacun des instruments médicaux à des fins sadiques. Cette approche est cristallisée dans la séquence la plus forte du long-métrage, assez exceptionnelle, scène de slasher dans une galerie des miroirs convoquant La dame de Shanghaï (Orson Welles, 1947) et Opération Dragon (Robert Clouse, 1974), faisant soudainement basculer le film dans un onirisme doucement psychédélique… Avant d’aboutir à une poursuite dans les bois, de nuit, cliché par excellence.
ESC Éditions propose le film en combo DVD/Blu-RAY/livret rédigé par Marc Toullec dans sa collection Slash’Edition. Édition optimale au vu de cette série B boostée par l’imagination et un l’enthousiasme créatif, au packaging parfait et avec des bonus intéressants, d’un commentaire du réalisateur en passant par une analyse musicologique de la bande originale, pas si fréquente que cela dans les suppléments d’édition. Appréciable par tout sympathisant de la cause slasher, Dr. Rictus est à recommander pour tout aficionado de slasher, ayant l’histoire du genre en tête et ses codes, en film-carrefour de l’évolution d’un genre qui nous est si cher. Peut-être que les jurés du Festival du Film d’Avoriaz en avaient déjà un peu conscience en lui donnant le Prix Spécial du Jury en 1983.



