2000 Maniacs


Lorsque l’on évoque le cinéma d’horreur indépendant des années 60, un nom revient presque systématiquement : Herschell Gordon Lewis, le « père du gore » à qui l’on doit moult films fauchés, outranciers et provocateurs. L’un de ses plus emblématiques, 2000 Maniacs (1964), vient d’être réédité chez ESC

Les spectateurs de la foire du film 2000 maniacs, tenant tous un petit drapeau sudiste dans leurs mains, passent devant un petit enfant pieds et poings liés, qui semble faire partie des attractions.

© Tous Droits Réservés

La fête au village

Il y a des films qui entrent dans l’histoire du cinéma par la grande porte. Et puis, il y en a d’autres, tels que 2000 Maniacs (Herschell Gordon Lewis, 1964) qui s’y faufilent en douce, par un trou de souris. Réalisé par un homme qui sera autoproclamé le « père du gore », ce long-métrage improbable est un pur produit du cinéma d’exploitation des années 60 : mal produit, mal écrit, mal dosé et mal joué, mais terriblement marquant ! Le genre de films que l’on aborde un sourire en coin voire carrément mort de rire une fois face à la nullité technique de l’ensemble, avant de se rendre compte qu’il y a en germe tout un pan du cinéma d’horreur moderne. Car que trouve-t-on dans ce village de fous furieux du sud profond des États-Unis ? Beaucoup plus qu’il n’y parait. Derrière les maquillages et les prothèses cheap, 2000 Maniacs peut se voir comme un pamphlet déguisé, une comédie sanglante sur l’Amérique coincée dans son passé, faisant étrangement écho soixante ans plus tard. Et c’est précisément parce que le film est bancal, naïf et excessif qu’il reste aussi fascinant.    

Une petite foule se presse pour voir un homme être sorti prisonnier d'un tonneau, par terre, aux couleurs du drapeau sudiste dans le film 2000 Maniacs.

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Le pitch, c’est celui d’une bonne vieille série Z écrite sur une serviette de bar : six touristes venant du nord des USA se retrouvent par hasard coincés à Pleasant Valley, une petite bourgade sudiste où les horloges semblent s’être arrêtées à l’époque de la Guerre de Sécession. Les habitants, joviaux et souriants jusqu’au malaise, les accueillent pour une grande fête commémorative. Sauf que les festivités virent rapidement au cauchemar puisque chaque invité est destiné à être exécuté lors de cérémonies grotesques et sanglantes. Ici, par de meurtre discret ni de suspense hitchcockien – on parle de jeux de torture avec écartèlement façon rodéo, tonneau clouté en descente de colline ou d’un gros rocher utilisé à des fins pas très catholiques. Un vrai carnaval gore où la structure est limpide ; chaque invité y passe un par un, dans des sketchs macabres qui se succèdent comme autant d’attractions foraines. Alors c’est répétitif, oui, mais c’est exactement ce que Lewis souhaitait offrir à son public : un programme de massacre à la chaine, gentiment paillard, avec juste ce petit rien de liant narratif pour que l’on appelle ça un film de cinéma. 

Si 2000 Maniacs se contentait d’aligner les mises à mort de figurants anonymes dans des giclées de ketchup rouge vif, il aurait probablement sombré dans l’oubli comme tant de bisseries, mais ce qui le distingue, dans le fond, c’est son décor et son sous-texte. Les habitants de Pleasant Valley ne sont pas juste des rednecks sadiques, ce sont les fantômes d’un Sud confédéré se sentant humilié et qui refuse d’admettre leur défaite à la Guerre de Sécession. Leur grand barnum sanglant est une revanche symbolique – et un poil injuste – contre les nordistes. Autrement dit, chaque exécution est une punition historique, une façon tout à fait grotesque de réécrire le passé. C’est là, de façon sincère ou non, que le cinéaste touche un point sensible. Derrière le folklore grotesque se cache une Amérique toujours fracturée, incapable d’oublier ses guerres intestines. On est en 1964, en pleine lutte pour les droits civiques ; un moment où le Sud se crispe et où la mémoire confédérée ressurgit. 2000 Maniacs est presque une parodie sanglante de cette rancune qui, d’une certaine manière, persiste encore aujourd’hui. Pleasant Valley, c’est déjà l’Amérique trumpiste qui préfère transformer ses rancunes en orgie macabre.

Deux hommes tiennent une femme horrifiée allongée sur une table, dont l'un des bras a été arraché ; scène du film 2000 maniacs.

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Mais ne soyons pas dupes, Herschell Gordon Lewis n’était pas un poète engagé mais un businessman opportuniste. Ce qui l’intéresse en premier lieu, ce n’est pas de faire une fresque sur la mémoire américaine, mais de vendre du sensationnel à coup d’hectolitres de faux sang. Son arme, c’est le gore. Avec Blood Feast (1963) – premier volet d’un triptyque dont 2000 Maniacs est la suite spirituelle, avant la conclusion Color Me Blood Red (1965) – il avait déjà dégoûté son petit monde avec des scènes de mutilations inédites pour l’époque. Ici, il va plus loin encore en s’asseyant une bonne fois pour toutes sur la suggestion. Notre regard du XXIe siècle fait que ces effets font sourire aujourd’hui, mais en 1964, c’était tellement du jamais-vu que le film a été considéré comme pornographique ! Hitchcock avait choqué avec une douche, Lewis, lui, l’a fait avec un tonneau clouté lancé à toute berzingue. Pas le même raffinement, mais un même objectif au fond, tordre l’estomac du spectateur. Et tant pis si le long-métrage est mal filmé – des personnages sont parfois complètement coupé par le cadre ou flouté par une mise au point aléatoire – longuet ou carrément amateur sur les bords, le plaisir régressif est assumé et communicatif. 

2000 Maniacs oscille en permanence entre comédie et horreur, entre cartoon et barbarie. Les villageois sont ridiculement exubérants – le maire semble tout droit sorti des Looney Tunes – tandis que les mises à mort sont filmées avec un sérieux macabre. Résultat : le spectateur ne sait jamais s’il doit rire ou grimacer. On rigole devant la bêtise ambiante mais certaines scènes de meurtres peuvent nous faire serrer les dents. Cette ambiguïté crée un malaise persistant qui fait, au fond, le sel du film. Herschell Gordon Lewis cherchait le choc, et à force de bricolage, il atteint une forme de surréalisme involontaire : Pleasant Valley devient un espace hors du temps où le folklore confédéré devient charnier. Les acteurs débitent leurs répliques soit comme dans un soap de troisième zone, soit comme dans une pièce de théâtre scolaire boostée à l’acide. Mais là encore, cela contribue à ce sentiment grotesque souhaité ou non par le réalisateur. Au final, 2000 Maniacs ouvre même la voie à un sous-genre entier, l’horreur rurale, où des étrangers deviennent les proies d’une communauté dégénérée. Tobe Hooper reprendra la formule dans Massacre à la tronçonneuse (1974) et Wes Craven suivra avec La Colline a des yeux (1977), avec bien plus de maitrise technique et de puissance symbolique.

Blu-Ray du film 2000 Maniacs édité par ESC.Mais Lewis a planté une graine : l’idée que l’Amérique profonde, repliée sur ses traditions, puisse devenir un monstre collectif. Et si à sa sortie 2000 Maniacs a été snobé par la critique, le film a trouvé son public dans les circuits grindhouse et a fini par gagner le statut de film culte. Si bien qu’un remake sera produit, 2001 Maniacs (Tim Sullivan, 2005) avec le mythique Robert Englund, preuve que des années après, le long-métrage originel a eu un écho certain. Malgré ses grandes imperfections, son rythme bancal et ses effets cheap, le film de Herschell Gordon Lewis est un cas d’école, un jalon non négligeable du cinéma d’horreur américain que le Blu-Ray conçu par ESC Éditions permet de redécouvrir dans un joli écrin. Le coffret digipack y est composé d’un livret de vingt-quatre pages revenant sur le tournage de quatorze jours et sur l’héritage du film, ainsi que des galettes DVD et blu-ray. L’image est magnifiquement restaurée, permettant d’apprécier les différents défauts du film dans une définition que n’aurait jamais imaginé le réalisateur, mais le son est un peu plus aléatoire, la faute à de mauvaises prises sonores à l’époque. Au rayon des bonus, un commentaire audio du producteur David Friedman et du réalisateur livre quelques anecdotes croustillantes, tandis qu’une conversation entre Philippe Rouyer de Positif et Yal Sadat des Cahiers du Cinéma et une interview de Herschell Gordon Lewis reviennent sur la conception et la réception de 2000 Maniacs. Quelques scènes coupées s’ajoutent à cette belle édition. Amateur de Leatherface, n’hésitez pas à vous jeter sur l’un des films séminaux du genre…     


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

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