En 2008, Lake Mungo sortait sur les écrans sans faire de bruit. Encore aujourd’hui, si le film a acquis une petite notoriété dans son genre, faux documentaire et found footage, il reste sous les radars. Pourtant, disons-le d’emblée, le film de Joel Anderson est l’une des productions australiennes les plus importants de ces dernières décennies et un grand chef-d’œuvre de l’épouvante et du drame. Il ressort ce mois-ci en Blu-ray et DVD chez ESC.

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Chambre noire
En 2005, à Ararat, dans le sud de l’Australie, une tragédie bouleverse la vie de la famille Palmer. Leur fille, Alice, âgée de 16 ans, se noie dans un lac. Le corps est repêché quelques jours plus tard, leur deuil peut commencer. C’est alors que Mathew (Martin Sharpe), le fils, remarque une étrange silhouette de jeune femme sur l’une de ses photos : c’est sa sœur. Lake Mungo sera donc le récit « documentaire » de cette histoire de fantôme en apparence plutôt classique. Recueillant d’une part les témoignages des proches à mesure que des révélations sur le drame sont mises à jour, le film alterne entre de nombreux documents : dossiers de police, photos et vidéos familiales, puis des archives toujours plus intimes qui dévoilent peu à peu ce qu’a pu être la vie d’Alice, la fille que tout le monde pensait connaître. Cela vous semble familier ? Le canevas s’inspire ouvertement, jusque dans le nom des protagonistes – Palmer –, de la mythique série Twin Peaks, créée à l’aube des années 1990 par David Lynch et Mark Frost. Lake Mungo retient de son modèle le principal : l’important dans un fait divers, ce n’est pas tant le drame, mais tout ce qui se déploie à partir de là, en avant et surtout en arrière. Le film prend alors une ampleur vertigineuse. La trivialité du fait divers, redoublée en cours de route par de nouveaux éléments sordides, n’est pas mise de côté et laisse la place à une réflexion sur le deuil, sur la solitude et sur la famille qui dépasse largement l’histoire racontée. Et l’on finit par comprendre qu’Alice n’existe pas vraiment. Elle est une trace photographique, un souvenir pour ses proches. Plus on parle d’elle et plus elle recule au fond de l’image. Pourtant photographiée et révélée aux yeux de tous, la véritable Alice ne cesse de disparaître, ensevelie par les archives. Elle était un fantôme bien avant sa mort. C’est d’autant plus flagrant dans les scènes coupées, présentes en bonus. Alice y cherche plus explicitement l’attention de sa famille, or le réalisateur les a sans doute élaguées pour que même cette voix, qui implore qu’on la regarde, soit rendue muette par sa propre image photo. Lake Mungo engage, jusqu’à sa toute fin, notre responsabilité collective face aux images que nous produisons. Nous les accumulons, mais sommes-nous capables de bien les regarder ?

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Au milieu de ces réflexions, le film reste, avant tout, incroyablement flippant. Le dispositif, simplissime, qui consiste à zoomer sur l’image pour faire émerger, implacablement, une silhouette au fond de la pièce, hante profondément le long-métrage et le spectateur. A ce niveau-là, la qualité du Blu-Ray fait honneur à l’extraordinaire ouvrage, tout en ombre, du directeur de la photographie John Brawley qui travaillera tous les supports : pellicule, VHS, DV…Ce n’est pas qu’une ombre qui se détache peu à peu de l’arrière-plan, mais mille visages que notre œil hallucine dans le fourmillement des pixels. La multiplicité des supports donne au film une allure de grande rétrospective sur l’histoire qui unit la photographie et la figure du spectre. Une histoire qui commence dès les premiers trucages au XIXeme siècle, passe par le cinéma et s’ouvre désormais à l’horreur analogique des images numériques, dont l’esthétique brouillonne de basse qualité commence en 2008 à envahir Internet.
Après Twin Peaks, le film fait aussi écho à une autre réalisation australienne, le sublime Picnic at Hanging Rock de Peter Weir, sorti en 1975. Ce récit romantique de quatre jeunes filles disparaissant lors d’une sortie scolaire dans une formation rocheuse. Les vallons sableux du lac Mungo sont les reflets inversés des envoûtantes collines d’Hanging Rock. Désespérément vides, comme en attente, ces lieux vibrent d’une étrange énergie oubliée. Car en creux, une autre « disparition » s’admet à peine, quoi qu’elle pèse sur tout le film. Le lac Mungo, asséché il y a des milliers d’années, est un important site archéologique australien. C’est dans ce territoire désertique aux formations pierreuses sinueuses que l’on a retrouvé les plus vieux ossements humains du continent. C’est un lieu essentiel dans la culture des aborigènes de la région. Mais d’eux, aucune trace dans le film. Les événements du lac Mungo, les « rencontres » que l’on y fait, sont pourtant
l’épicentre du récit. Or les paysages désertiques, les villes vides, les personnages endeuillés qui jalonnent le film portent tous en eux cette absence. Un récit fantôme, inachevé, qui continue de revenir, invisible. On compte de nombreuses tentatives dans l’histoire du cinéma australien pour renouer ce lien, notamment par Peter Weir, encore lui, en 1977 avec La Dernière Vague. Rien n’y fait, de Picnic at Hanging Rock à Lake Mungo, les paysages australiens portent cet inquiétant sentiment : ce sont des lieux vidés. Un étrange malaise s’en dégage, la complainte de voix que l’on n’entend plus. Les jeunes filles y disparaissent, en reviennent changées. Leurs drames intimes se mêlent au deuil que portent les pierres.
En plus du très bon master vidéo et audio, ce coffret Blu-Ray + DVD propose une interview du critique Antoine Desrues revenant notamment sur les influences de Lake Mungo ainsi que plusieurs scènes coupées. A noter également la présence d’un commentaire audio du producteur David Rapsey et du directeur de la photographie John Brawley. Attention, ce commentaire audio est en VO non sous-titrée !
