[Carnet de Bord] Festival Int. du Film Grolandais 2025 • Jours 5-7


Parce-que toutes les bonnes choses ont une fin et que les fûts sont vides, attaquons ce dernier virage du FIFIGROT 2025 à pleine vitesse, risquant à tout moment une collision fatale avec des projections qui ne laisseront pas les spectateurs indemnes.

Jour 5 : Erosion du Désir

Un homme au téléphone dans Bilbao de Bigas Luna, projeté au FIFIGROT 2025.

« Bilbao » de Bigas Luna © Tous droits réservés

Bigas Luna, l’un des réalisateurs espagnols les plus sulfureux de son époque a trouvé son public de passionnés et de néophytes lors de la diffusion de Bilbao (Bigas Luna, 1978), narrant les obsessions malsaines de Léo pour une prostituée du nom de Bilbao. Débutant comme un film de serial killer, le spectateur suit à la trace la traque de Léo, plongeant dans les tréfonds de son esprit pervers et de son quotidien tournant autour de sa troublante proie et de sa compagne adepte des douches de lait… Brassant les mêmes frustrations post-Franco que dans son film suivant, Caniche (1979) l’érotisme sordide grimpe à son paroxysme avec cet homme fétichiste et voyeur, morcelant le corps de sa proie en volant des images, des sons, des objets qu’il réunit sous la forme d’un collage foutraque et terrifiant. Disposant de fragments qu’il reconstitue en un seul corps qu’il veut à tout prix posséder, l’objectivation de Bilbao va conduire Léo à la façonner à son propre désir, jusqu’à une scène qui aura causé bien des remous dans la salle…L’image crue et obscure, accompagnée de ces gestes banals du quotidien étirés au maximum qu’il commente en voix off, renforce cette sensation claustrophobique, comme toujours de la part du réalisateur agrémentée de quelques visions surréalistes et de saisis hypnotiques enfermant le spectateur dans le même délire que ce maniaque. S’ensuit un sentiment de trouble, dérangeant et malgré le sex appeal évident d’Isabel Pisano qui interprète Bilbao on se retrouve, comme Léo, à éprouver un désir refoulé, honteux et douloureux.

Une jeune femme au visage inquiet regarde un homme maquillé comme un clown, qui l'observe avec un sourire en coin ; plan rapproché-poitrine issu du film Café Flesh projeté au FIFIGROT 2025.

« Café Flesh » de Stephen Sayadian © Tous droits réservés

Ne quittons pas tout de suite de vue les corps qui se trémoussent et arrêtons-nous un instant avant de retrouver nos lits au Café Flesh (Stephen Sayadian, 1982), scène underground où défilent les positifs en capacité de faire l’amour devant un public de négatifs, rongeant un désir qu’ils ne peuvent plus assouvir. Déjà à l’honneur au FIFIGROT en 2023 avec son singulier Dr. Caligari (1989), Stephen Sayadian nous replonge dans les nuits new wave des années 80 avec ses stars de la scène punk et ses images surnaturelles ou des corps vêtus de costumes extravaguant se découpent sur des noirs profonds au milieu de volutes de fumée. Sorti exclusivement en VHS, la restauration du film s’est faite à partir d’une copie d’exploitation et non du négatif original, ce qui donne ce grain si particulier à l’image, à la fois floue et suffocante. Si aujourd’hui le long-métrage possède son petit statut culte, engendrant même des suites, il a été un véritable échec dans le circuit des salles porno et le réalisateur, même s’il n’a pu être présent lors de la projection nous en explique la raison dans une vidéo adressée au public. Si la mise en scène nous invite à retrouver ces spectacles décadents sous une musique vaporeuse, ils sont entrecoupés de longues scènes pornographiques filmés de la façon la plus froide possible, cutant au moindre soupir de plaisir. Un souhait de la part du cinéaste raisonnant bien évidement avec le contexte de l’époque. S’il anticipe les années SIDA avec ses positifs pouvant jouir du sexe et ces négatifs qui en deviennent malades, c’est aussi une façon de positionner le public dans le même inconfort que les spectateurs négatifs assistant aux ébats sur la scène du café Flesh. Les corps sans âme se métamorphosent en éléments mécaniques forcés de se donner en spectacle, créant une véritable addiction à l’acte, mais sans jouissance.

Jour 6 : Bêtes à Cornes

Javier Bardem, sur une moto, et Penelope Cruz marchant le long d'une route dans la campagne espagnole dans dans Jambon Jambon.

« Jambon Jambon » de Bigas Luna © Tous droits réservés

Les plaisirs de la bouche font saliver les spectateurs en ce début d’après-midi avec la projection de Jambon Jambon (Bigas Luna, 1992) toujours dans la rétrospective consacrée au réalisateur espagnol. Santiago Fouz Hernandez, auteur de The Films of Bigas Luna nous fera le plaisir en fin de séance de décortiquer cette histoire de double triangle amoureux composé de membres qui s’entrelacent les uns les autres sous le chaud soleil du désert. Premier volet de sa trilogie ibérique, nous y suivons Silvia, toute jeune Penélope Cruz en émoi devant la demande en mariage de son petit ami, José Luis. C’est sans compter sur la mère de ce dernier, Conchita, qui va semer le trouble dans leur relation en embauchant Raul, magasinier dans une usine à jambons, pour séduire Silvia. Loin des intérieurs exigus et claustrophobes de Bilbao, Bigas Luna filme les corps torrides de ses acteurs dans des paysages désertiques sans fin, sous des couleurs chaudes calcinant un érotisme débridé. Si les métaphores sont moins prononcées que dans ses précédents efforts, le réalisateur se sert encore une fois des animaux pour parler des humains, notamment avec cette image récurrente du taureau et du porc qui en dit long sur la nature des relations entre les personnages. D’où l’intervention de Santiago nous expliquant ainsi la présence importante des mouches, autre animal fétiche de Bigas Luna, dans le long-métrage, à la fois symbole de vie mais aussi de pourriture lorsqu’elles se multiplient. Cette opposition se retrouve aussi chez les deux amants de Silvia, José Luis représentant l’Espagne plus urbaine en accord avec son temps tandis que Raul est plus traditionaliste, exacerbant les clichés que l’on peut avoir de l’Espagne, avec ses taureaux et son jambon ibérique. Les deux ne pouvant coexister ou s’aimer, cette histoire passionnelle s’achèvera sur un drame, réunissant une dernière fois ses protagonistes, mêlés dans une même douleur dans un ultime tableau pittoresque.

Un homme tente de se frayer un chemin dans la jungle, lampe frontale imposante sur le front ; scène de nuit du long-métrage Jalikattu.

« Jalikattu » de Lijo Jose Pellissery © Tous droits réservés

Partons chasser la bête dans Jallikattu (Lijo Jose Pellissery, 2019), course effrénée dans la jungle à la poursuite d’un buffle ayant échappé à ses bourreaux et détruisant tout sur son passage. Furieusement rythmé, on ne pouvait détacher le regard de cet attroupement masculin traquant le puissant animal, formant au fur et à mesure une masse presque informe dont l’individualité disparait petit à petit. Le buffle cristallisant les rancœurs et les querelles de chacun, chaque confrontation avec ce dernier devient un prétexte pour une démonstrations de virilité vaine. Une division qui ralentit la chasse et accélère la barbarie lors de scènes pleines de sauvagerie, remarquablement bien éclairés, durant lesquelles les torches des villageois se mêlent à la forêt pour une véritable chasse aux sorcières. Quittant le village et laissant à l’abandon femmes, vieillards, enfants et civilisation, les plus bas instincts referont surface dans une dernière scène à la limite du surnaturel. Alors entre le buffle et l’humain, qui est le véritable animal ?

Jour 7 : Et Dieu créa la révolte

© Charlotte Viala

Allons tout de même voir si toutes ces propositions artistiques ont reçu ce qu’elles méritaient lors de la traditionnelle cérémonie de clôture, récompensant tout ce que le cinéma et l’art en général ont fait de mieux. Les remerciements habituels adressés aux bénévoles et partenaires avaient un je-ne-sais-quoi d’alarmiste sur l’état actuel de la culture, tout en étant conscients de pouvoir chaque année célébrer un festival toujours plus riche, comptant son lot d’habitués et de nouveaux spectateurs. Et quelle ne dût pas être leur surprise en assistant à un tel chambardement ! Comme à son habitude, les invités et les organisateurs ont fait le show, à commencer par un Benoît Delépine adressant le prix Michael Kael à un film qui n’était même pas sur le programme du festival ! Chat chat show (Xavier Tesson, 2025) que probablement une très petite minorité des invités ont vu serait un film de tueur en série mettant en scène des chatons…Réunissant mes deux passions dans la vie, j’ai hâte de voir si ce long-métrage valait vraiment l’Amphore. Heureusement, les autres prix ont nécessité plus de réflexion, réunissant plusieurs cerveaux un poil plus neufs, notamment le prix de la petite Amphore des Jeunes décernée au court-métrage La mort d’un héros (Karin Franz Korlof, 2024) ainsi que l’Amphore des étudiants de l’ENSAV remise à Kika (Alexe Poukine, 2025) qui a fait carton plein cette année en récoltant aussi l’Amphore d’Or de la part du jury composé de Helen Buday, Stephan Castang et Alanté Kavaïté. Mais dans ce festival résolument démocratique, le peuple avait aussi le doit de faire entendre sa voix en choisissant Baiseen-ville (Martin Jauvat, 2025) comme Amphore du peuple/Prix Tisséo remise comme chaque année par notre président bien aimé Micron en compagnie de sa petite sœur l’Amphorette pour le court-métrage Lumen (Stéphanie Bélanger, 2024). Et parce qu’il n’y a pas que le cinéma dans la vie, le Gro’prix littéraire a été décerné au livre Le chien des étoiles de Dimitri Rouchon-Borie. Est-il utile de préciser que comme chaque année je n’ai vu aucun des films gagnants ? Heureusement, Martin Courgeon et Pierre-Jean Delvové vous en parleront mieux que moi dans leurs comptes-rendus sur Cannes.

Un policier tient en joue un homme devant lui, complètement recroquevillé, au beau milieu du bush australien ; scène du film Punishment Park de Peter Watkins, projeté au FIFIGROT 2025.

« Punishment Park » de Peter Watkins © Tous droits réservés

Parce-que le dimanche c’est non seulement la fin du festival mais en plus la veille du lundi et que pour couronner le tout la pluie est au rendez-vous, conservons cette ambiance démoralisante avec une rétrospective sur Peter Watkins avec Les Gladiateurs (1969) et Punishment Park (1971). Deux films aux histoires différentes mais aux finalités similaires. L’un se déroule dans une sorte de jeu télévisé où chaque pays recrute ses gladiateurs pour se faire la guerre tandis que l’autre mélange parodies de procès entre jeunes révolutionnaires et vieux conservateurs mêlés d’images violentes de prisonniers tentant de survivre dans le fameux punishment park. L’ambiguïté entre documentaire et fiction réduit la distance entre les spectateurs et le sujet, entrainant un cinéma radical et complètement visionnaire. Les images crues et le reportage journalistique faisant office de documentaire dans le documentaire conduisent à une réflexion sur la manipulation des images à une époque où les médias en ont justement perdu le contrôle. En pleine guerre du Viêt-Nam, les spectateurs traumatisés par les massacres vus à la télévision vont se désengager et manifester, se rebeller contre les institutions mises en place. Très politisé, il est évident que le cinéma de Watkins n’a pas plu à tout le monde lors de sa sortie, comme nous le confirme Maylis Bouffartigue, spécialiste de Peter Watkins venue débattre avec un public passionné par des questions sociétales qui raisonnent encore aujourd’hui. Même si personnellement je ressors de ces projections résignée concernant l’avenir, certains des spectateurs y ont au contraire trouvé un esprit révolutionnaire, une volonté de contrer le système. Mais n’est-ce pas ce que font justement les prisonniers de Punishment Park ? Choisir de se battre dans un combat perdu d’avance plutôt que de croupir en prison, l’esprit vidé de toute substance et le corps de toute volonté ? Peter Watkins a peut-être raison, le cinéma peut changer le monde. N’ayant pas vu les heures défiler lors de ces derniers échanges passionnants ou souhaitant inconsciemment prolonger la fête, me voilà quittant la scène à une heure déjà avancée de la nuit, m’éloignant des derniers murmures d’un festival qui s’éteint mais que je garderai au chaud jusqu’à l’année prochaine, pour une édition encore plus enflammée que celle-ci. Banzaï !


A propos de Charlotte Viala

Vraisemblablement fille cachée de la famille Sawyer, son appétence se tourne plutôt vers le slasher, les comédies musicales et les films d’animation que sur les touristes égarés, même si elle réserve une place de choix dans sa collection de masques au visage de John Carpenter. Entre deux romans de Stephen King, elle sort parfois rejoindre la civilisation pour dévorer des films et participer à la vie culturelle Toulousaine. A ses risques et périls… Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/riRbw

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

un × 3 =

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.