Poursuivons notre pérégrination en terres grolandaises, au FIFIGROT 2025, accompagnés des sons lointains du Gro’village nous guidant jusqu’aux salles obscures et posant dans notre main comme par enchantement une boisson régénératrice qui nous permettra de continuer jusqu’au bout de la nuit…Plus ou moins.

© « Dead lover » de Grace Glowicki Tous Droits Réservés
Jour 3 : Sang pur

© « Gérald le conquérant » de Fabrice Éboué Tous Droits Réservés
Nous serons escortés pour cette journée par des personnages de joyeux loosers et typiquement made in France s’il vous plait ! Et le premier d’entre eux, Gérald le Conquérant (Fabrice Eboué, 2025) est probablement le plus flamboyant de tous. Sous forme de faux documentaire, la caméra y suit Gérald, un Normand peut-être un poil trop chauvin qui a pour objectif de construire un parc d’attraction à la gloire de Guillaume le Conquérant. Accoutumé aux personnages stéréotypés, Fabrice Eboué nous campe un plouc pugnace et belliqueux, adepte des solutions extrêmes lorsqu’il sent sa corde patriotique touchée. On a tous dans notre entourage notre propre Gérald, un doux dingue pas vraiment méchant qu’on aime bien ridiculiser mais le réalisateur va pousser les curseurs jusqu’à une montée de violence que personne n’avait vue venir. Toujours avec cet humour politiquement potache, le traditionalisme limite raciste de Gérald donnera lieu à quelques répliques raisonnant fortement avec l’actualité et avec une salle qui ne manquera pas d’éclater de rire à chaque nouvelle excentricité du Normand. Sous ce vernis volontairement grotesque, Fabrice Eboué nous interroge aussi sur la notion d’identité et sur ce besoin viscéral d’appartenir à un groupe pour exister. Le côté autobiographique du long-métrage offre une interprétation touchante de ce métis normand excédé des blagues concernant sa couleur de peau, alimentant une honte de lui-même lié au flou de ses origines. Gérald ne pouvant vraisemblablement pas sortir de ces carcans communautaires, Fabrice Eboué soulignera le ridicule de ces besoins de reconnaissance ethniques dans une dernière scène frôlant l’absurde.

© « Vade Retro » d’Antonin Peretjatko Tous Droits Réservés
Quittons la Normandie pour les sombres châteaux gothiques français avec Vade Retro (Antonin Peretjatko, 2025), comédie vampirique surprenante plus proche de Mel Brooks que de Francis Ford Copola. Norbet, jeune apprenti vampire n’a pas encore trempé ses canines dans le cou chaud et désirable d’une victime consentante – nous sommes en 2025, les temps changent, n’est-ce pas Luc Besson – au grand dam de ses parents qui ne savent plus quoi faire avec un fils terrorisé par la gent féminine depuis qu’une chasseuse de vampire lui a méchamment arraché une de ses canines. A la recherche de sang pur, ils décident de l’envoyer lui et le gardien du château au Japon mais suite à une erreur d’aiguillage, les voilà accostant à Boulets Rouge, une île regorgeant de chasseurs de vampires, de religieux fanatiques et de savants fous…Le film ne va pas vous prendre par la main pour remettre un peu d’ordre dans ce résumé foutraque mais au contraire vous pousser violemment dans un courant violent filant à toute vitesse -littéralement, puisqu’il a été tourné à 22 images par seconde -mélangeant grand guignol et cartoon dans une ambiance hammerienne. Ici, les vampires zozotent, les chasseuses de vampire sont hystériques, les membres coupés ont leur propre volonté et les scientifiques se rapprochent bien plus de la figure vampirique que les vampires eux-mêmes. Si tous les clichés horrifiques sont détournés pour mieux provoquer l’hilarité, il est étonnant de constater suite à l’échange avec Antonin Peretjatko que ce dernier n’a pas été influencé par les films de monstres. Au départ film de commande qui devait être réalisé au Japon, le tournage s’est retrouvé finalement déporté à la Réunion suite au COVID, entrainant des difficultés supplémentaires. Si l’aspect débrouille est plus que visible à l’écran et confirmé par un cours dispensé par le réalisateur lui-même sur l’utilisation du sang sur un plateau de tournage, il ne manque pourtant pas de faire réfléchir le spectateur en collant ce filtre grossissant sur les travers de la société. Parce que la comédie est un mensonge qui dit la vérité.
Jour 4 : la nature profonde de l’homme

© « Mister Freedom » de William Klein (1969) Tous Droits Réservés
En cette journée un peu spéciale de mobilisations, j’avais quelques craintes de ne pouvoir rencontrer Mister Freedom (William Klein, 1969) un personnage grandiloquent et hautement symbolique qui aurait probablement adoré entendre les cris des manifestants ! Long–métrage satirique mixant images documentaires et fiction, il dévoile les aventures de Mister Freedom, un Captain America en carton regroupant à lui seul tous les stéréotypes connus du mâle alpha américain dans un corps bodybuildé. Bruyant, macho, prétentieux, quittant rarement son chapeau de cow-boy, il ne manque jamais de rappeler la grandeur de l’Amérique et tout ce que les autres nations lui doivent. La preuve de son indispensabilité ? La France, faible petit territoire, compte sur lui pour être sauvé de la menace rouge et du péril jaune. Accueilli en héros, il va pourtant bien vite réaliser que le pays des droits de l’homme est un peu moins manichéen qu’il ne l’aurait pensé. Ce joyeux foutoir, croisant les figures de Philippe Noiret ou Serge Gainsbourg, détourne le regard du public sur des explosions de cotillons et des danseuses sexy afin de ne pas s’attarder sur des discours patriotiques vides de toute substance. Des images d’un film daté qui raisonnent encore fortement aujourd’hui avec les apparitions tintamarresques de Donald Trump clamant des slogans pour manipuler des masses en manque de combats idéologiques. Espérons seulement que malgré son côté furieusement actuel, la conclusion sera différente de celle du long-métrage.
Changement total d’ambiance avec Dead Lover (Grace Glowicki, 2025), histoire d’amour déjantée et contrariée entre une fossoyeuse empestant la mort et un jeune homme aimant renifler ses effluves funèbres…Tout ne serait qu’orgasmes à la pleine lune si le destin n’avait pas décidé d’arracher son seul amour à la pauvre croque-mort solitaire. Heureusement, l’amour est plus fort que la mort, mais la science le sera-t-elle aussi ? Ce petit théâtre des horreurs éclairé comme une production Hammer est réjouissant de spontanéité et d’inventivité. Il y a un peu de DellaMorte DellAmore (Michele Soavi, 1994) dans ces décors de pierres tombales et un côté délirant à la Frankenhooker (Franck Henenlotter, 1990) dans ce retour à la vie défiant toutes les lois de la bienséance. Les décors resserrés, ces visages grimaçant dans des mimiques ridicules que l’on reconnait plusieurs fois sans se figer dans un genre particulier participent grandement à cette atmosphère résolument camp où se sont les hommes qui dansent dans des chemises de nuit vaporeuses. Un petit bonbon poivré au coulis libidineux qui a parfaitement sa place dans la compète gro’longs.

© Charlotte Viala
Les contes de la crypte laissent place au conte écologique de Benoît Delépine qui suit le road-trip de Darius, homme en costume chic menotté à sa valise dans Animal Totem. Ce drôle d’énergumène va en croiser beaucoup d’autres lors de sa quête philosophique, trouver son animal totem. Ou peut-être y a-t-il plus que cela… Cadrant son personnage perdu au milieu de décors étirés un maximum, le réalisateur nous invite à véritablement communier avec la nature en observant les alentours à travers ses yeux. Dans un phrasé lyrique, Darius touche de sa grâce chaque personne qu’il croise, prodigue des leçons sur la vie et l’importance de sentir passer celle-ci en accord avec soi-même. Seuls les vrais poètes voient clame-t-il comme une sentence à un marginal croisant plusieurs fois sa route, sublime apparition de Patrick Bouchitey qui semble être le seul à véritablement regarder Darius. Il est assez surprenant que pour le premier long-métrage réalisé entièrement seul par Benoit Delépine, venu à la rencontre du public à la fin de la séance, le registre habituellement humoristique qui le caractérise se rapproche plus cette fois-ci d’un idéalisme naïf. Pourtant, selon ses dires, de nombreux signes ont contribué à cet alignement des planètes, à commencer par un animal à plumes. Un joli conte sur un pigeon voyageur raconté par Darius à un enfant patientant à l’arrêt de bus a été illustré par Delépine lui-même. Mais il n’arrivait pas à trouver l’oiseau idéal pour représenter Totor, le pigeon voyageur parcourant le pays à pattes jusqu’à ce que le parfait volatile se pose sur sa fenêtre, scellant le physique rondouillard de Totor dans le coup de crayon du réalisateur. Touchant dans sa forme et dans son fond, cette petite bulle d’optimisme éclate en répandant son oxygène dans un monde décidément trop anxiogène.



