Oeuvre expérimentale infusée aux substances psychotropes sur laquelle plane l’ombre d’Andy Warhol, Liquid Sky (Slava Zuckerman, 1982) a acquis au fil des années un statut de film culte auprès d’une poignée d’initiés. Restauré en haute définition, il ressort aujourd’hui chez Le Chat Qui Fume, assorti de suppléments indispensables à la compréhension de cette curiosité cinématographique.

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Bouleversichiant
Né en Union Soviétique, Slava Zuckerman y fait ses premières armes avant d’émigrer en Israël dans les années soixante-dix où il réalise des documentaires. Il s’installe à New-York quelques années plus tard et tourne en 1982 son premier long-métrage. Faute d’un budget à la hauteur, Liquid Sky est quasiment produit en huis clos : l’entourage du metteur en scène met la main à la pâte, devant et derrière la caméra – il fait par exemple jouer son épouse et productrice Nina V. Kerova – pour mettre en boîte cette histoire d’extra-terrestres lilliputiens accros aux orgasmes humains. Leur soucoupe minuscule se pose sur le toit d’un immeuble new-yorkais entouré de gratte-ciels. Dans l’appartement du dernier étage vivent deux femmes, Adrian la chanteuse new-wave (Paula E. Sheppard) et la modèle androgyne Margaret (Anne Carlisle, qui interprète aussi le rôle de Jimmy, son antagoniste masculin). Toxicomanes, elles évoluent dans le New-York underground où se croisent une faune d’artistes plus ou moins confidentiels ou ratés et toute une basse-cour de gens creux, superficiels ou tout simplement perdus, sans illusions, des marginaux qui cherchent le salut dans les paradis artificiels. Margaret végète dans cet environnement toxique et Owen (Bob Brady), son ancien professeur d’art dramatique et amant tente de la convaincre qu’elle vaut mieux et de quitter ce milieu sans avenir, tandis que son entourage profite, voire abuse d’elle. Lorsqu’elle découvre qu’elle peut se débarrasser de ces parasites à la faveur d’un orgasme, avec l’aide des êtres venus d’ailleurs, elle voit là une porte de sortie…

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Il est délicat d’appréhender la présente chose filmique sans a priori. Il faut tout d’abord passer outre le montage haché à l’extrême qui va et vient abruptement d’une scène à l’autre, la musique ultra basique jouée au synthé et à la boîte à rythme (signée Zuckerman), les couleurs criardes et l’amateurisme de certains acteurs. Par ailleurs, sa longueur (pas loin de deux heures), sa lenteur, son côté répétitif, malsain, met à rude épreuve les nerfs du cinéphile le plus aguerri qui persévère, convaincu, sans doute à raison, que tout cela est voulu. Car derrière la lumière crue des néons et l’agressivité des maquillages et des tenues se cachent les intentions du réalisateur. Sous le couvert un peu artificiel de la science-fiction, Liquid Sky peut se voir comme un conte de fée dénaturé, dans lequel l’idéal hollywoodien de la recherche du Prince Charmant serait passé à la moulinette de la triste réalité d’une jeunesse désorientée, bien consciente de vivre dans un monde sombre et dénué d’espoir, en contraste total avec la génération précédente pour qui le Rêve Américain semblait à portée de main. Dès lors, le film de Zuckerman devient un tableau au trait à peine forcé de cette vaine quête de l’insouciance perdue, celle de l’enfance, une fuite immobile où la recherche de l’euphorie à tout prix se nourrit de pis-aller, d’illusions chimériques, drogues et sexe. Plus lucide que ceux qui gravitent autour d’elle, Margaret fait de sa passivité une forme de rébellion, de résistance féministe face à ceux qui se servent d’elle, y compris Adrian, sa compagne de circonstance. Noyées dans un bruit de fond parfois laborieux, certaines scènes irradient pourtant de perfection formelle et de justesse, à l’image de celle où le visage de Margaret se dessine peu à peu dans le noir tandis qu’elle se maquille et énumère tous les mensonges dont elle a été victime depuis qu’elle a quitté son Connecticut natal.
Dialogue entre Johann, un scientifique allemand qui étudie les extra-terrestres et une habitante de l’immeuble dans lequel il veut établir son poste d’observation. « Vous avez un télescope avec vous ? – Oui dans mon étui. – Eh bien sortez-le. J’ai toujours rêvé de voir un ovni ». Pour pesante qu’elle soit, l’atmosphère de Liquid Sky est régulièrement traversée par un humour qui peut être aussi scabreux que subtil. Les dialogues à double sens comme celui-ci abondent. Des symboles de toutes sortes parsèment également le film, celui du miroir par exemple, omniprésent, qui peut être interprété ici de nombreuses manières : la quête de l’identité, le narcissisme hypertrophié caractérisant la plupart des personnages, le désir réfréné de passer de l’autre côté…Le documentaire Liquid Sky Revisité nous en apprend un peu plus sur les objectifs du réalisateur, mais il retrace surtout dans le détail la genèse du long-métrage et rectifie quelques idées
préconçues. Ainsi, Liquid Sky n’était pas encore selon Zuckerman un autre nom pour l’héroïne pure comme on peut le lire un peu partout, mais plus prosaïquement une métaphore ancienne pour qualifier l’euphorie. Par ailleurs, les scènes n’étaient pas improvisées mais au contraire longuement répétées (et enregistrées sur bande, dont il subsiste des extraits). Petite anecdote macabre enfin : Deborah Jacobs Wesh, qui joue un petit rôle dans le film, travaillait pour la compagnie aérienne à bord du vol UA 93 qui s’est écrasé dans un champ le 11 septembre 2001 après que les passagers otages se sont révoltés contre les terroristes.
Des entretiens, des scènes coupées, une introduction alternative, des photos, une bande annonce et la musique intégrale du film (pour ceux, masochistes, qui souhaitent se l’infliger encore une fois) complètent les suppléments d’une œuvre qui tient autant d’un gros foutoir arty et abscons que d’une construction méticuleuse et avant-gardiste. A chacun de se faire sa propre idée.



