Basic


Basic (2003), l’ultime œuvre de John McTiernan – avant un retour que l’on espère encore et toujours – est réédité par ESC Éditions : l’occasion parfaite pour redécouvrir un film souvent oublié lorsque l’on parle du grand McT, mais qui, faute de nouvelles sorties, fait figure de testament cinématographique.

Samuel Jackson, hurlant, tient d'une main un soldat américain, agenouillé ; de l'autre il dégaine son revolver ; scène sous un abri, dans la jungle, issue du film Basic.

© Tous Droits Réservés

La forêt des hommes perdus

John McTiernan, c’est Predator (1987), Die Hard : Piège de cristal (1988), À la poursuite d’Octobre Rouge (1990), Last Action Hero (1993) ou encore Die Hard 3 : Une journée en enfer (1995), soit l’un des plus grands réalisateurs du cinéma d’action. Capable de réinventer les genres qu’il aborde, de cartographier des espaces dont il tire à chaque fois le meilleur parti.  Mais John McTiernan, c’est aussi Le 13ème Guerrier (1999) ou Rollerball (2002) soit une fin de carrière compliquée durant laquelle l’interventionnisme des producteurs l’auront obligé à charcuter ses montages et, surtout, à mettre ceux-ci sur écoute téléphonique, ce qui lui vaudra un séjour en prison et une retraite hollywoodienne anticipée. Libéré depuis plus de dix ans, on attend toujours le grand retour de cet architecte du grand cinéma d’action et on reste avec ses onze films constituant une œuvre fascinante. Le dernier long-métrage de cet édifice impressionnant est Basic (2003), un thriller mené par John Travolta, Connie Nielsen et Samuel L. Jackson et qui a très longtemps été sous-estimé ou en tous cas considéré comme un McT mineur. À tort : cet ultime film renferme tout ce qui fait la singularité du cinéma du réalisateur tout en faisant un léger pas de côté, comme pour en analyser la teneur.

Connie Nielsen chuchote à l'oreille d'un prisonnier qu'elle interroge dans le film Basic.

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Aux alentours du canal de Panama, la base militaire de Fort Clayton constate au petit matin qu’une troupe de Rangers manque à l’appel. Cette unité commandée par le tyrannique sergent West est partie la veille pour un entrainement et quand le colonel Styles les retrouve, il n’en récupère que deux dont l’un est gravement blessé. Styles fait appel à son vieil ami Tom Hardy pour l’associer à Julia Osborne afin d’interroger les rescapés et comprendre ce qui s’est passé sur place. L’histoire imaginée par James Vanderbilt, capable du meilleur – Zodiac (David Fincher, 2007) – comme du pire – X-Men Origins : Wolverine (Gavin Hood, 2009) – comme du gentiment moyen – Scream VI (Tyler Gillet & Matt Bettinelli-Olpin, 2023) – repose sur une question de points de vue se contredisant et sur lesquels nous, spectateurs, nous basons. Un schéma à la Rashomon (Akira Kurosawa, 1950) qui nous balade constamment et qui interroge perpétuellement nos propres croyances. On peut dire que le scénario de Vanderbilt sait nous tenir en haleine puisque, à quelques petites épaisseurs près, l’effet Rashomon fonctionne à plein jusqu’à ce que vienne le temps des révélations et que le tout dernier acte s’avère décevant. Ce n’est pas tant le fait d’avoir été manipulé qui est dérangeant, mais, sans spoiler, l’idée que les choses aient pu aller en ce sens est un poil capillotracté. 

Reste que ce scénario somme toute basique – rires – est sublimé par la mise en scène de John McTiernan qui, un an après le désastre Rollerball, a retrouvé du poil de la bête. Le cinéaste a l’intelligence de ne pas miser sur l’action pure et de retrouver une forme de tension brute telle qu’il avait pu l’aborder dans Octobre Rouge. Finalement la seule véritable scène d’action de Basic est celle de la mutinerie et de par le récit fragmenté du film, elle est un puzzle que nous essayons sans cesse de recomposer. On peut alors penser que McTiernan ait voulu, par ce quasi renoncement à ce qui a pu faire le sel de ces plus grands classiques, interroger son propre rapport au septième art et au genre qui l’a fait connaitre. Le réalisateur dissèque la séquence d’action, questionne son point de vue – donc l’idée même de filmage et du positionnement du cadre – et la notion de vérité dans ce qui est dit/montré. En fait – et c’est facile de le dire a posteriori, vu qu’il n’a plus repris le chemin des plateaux depuis et que ce n’était sûrement pas volontaire – il y a quelque chose de testamentaire dans cet ultime long-métrage, comme si McTiernan livrait une notice pour comprendre tout son cinéma, sa richesse thématique comme sa technicité.

Les rangers du film Basic posent, armes à la main, dans la jungle.

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Le réalisateur est réputé pour sa gestion des espaces et le fait de ne jamais nous perdre géographiquement en tant que spectateur. C’était par exemple le cas dans Piège de cristal où de simples repères et une mise en scène au cordeau permettaient de toujours s’y retrouver dans les nombreux étages du Nakatomi Plaza. Ici, il exécute un double mouvement : on retrouve cette façon ample et précise de représenter l’espace dans la partie se déroulant sur la base militaire, mais la partie dans la jungle est volontairement plus floue et indéterminée, comme pour souligner le chaos sur lequel nous sommes invités à enquêter. Sa caméra est toujours au bon endroit, au bon moment – pas comme John McClane – pour souligner la tension comme l’émotion, et son découpage d’une précision exemplaire. Tant pis si certains effets peuvent paraitre datés. Là encore, après les déconvenues du 13ème Guerrier et de Rollerball, on sent que l’on n’a plus à faire au McT des grandes années – de 1987 à 1995, en gros – et qu’il n’a plus les coudées franches pour éviter certains écueils, mais, au milieu de la pluie battante et de la nuit interminable, il est permis d’y voir le geste crépusculaire d’un très grand cinéaste.     

Côté casting, John McTiernan s’est entouré d’une belle brochette de comédien.nes puisqu’il reforme le duo John Travolta/Samuel L. Jackson de Pulp Fiction (Quentin Tarantino, 1994), accompagné de Connie Nielsen vue dans Gladiator II (Ridley Scott, 2024) récemment, de Giovanni Ribisi ou de Timothy Daly. Travolta, qui n’a jamais brillé par la sobriété de son jeu, en fait des caisses quoique cela sied plutôt bien à son personnage de mercenaire en décrépitude. Jackson, que McTiernan avait déjà dirigé en Zeus dans Une journée en enfer, est lui étonnamment plus austère qu’à l’accoutumée. Certes il aligne les punchlines, mais une forme de gravité est bâtie autour de son personnage : il est ici celui dont on parle plutôt que celui qui parle, ce qui le rend mystérieux. Connie Nielsen, quasi seule femme dans ce monde testostéroné, tient la dragée haute à ses homologues et dessine à elle seule un autre sous-texte intéressant sur les dérives masculinistes du corps des armées. Son personnage est d’abord mis en question par la hiérarchie – d’où la venue d’Hardy – et c’est finalement elle qui résout l’énigme. Même si les femmes ont toujours existé dans le cinéma de McTiernan, on pense à Holly de Piège de cristal, Rae de Medicine Man (1992) ou à Catherine de L’Affaire Thomas Crown (1999), elles n’ont jamais été si bien dépeintes et si fortes que dans Basic.

Blu-Ray du film Basic édité par ESC Distribution.La sortie du combo DVD/Blu-Ray de ce dernier film de McTiernan est une occasion trop belle pour ne pas le redécouvrir et espérer tous en chœur que le cinéaste revienne un jour égayer le cinéma d’action d’aujourd’hui. La copie HD est excellente, assurant un piqué et une définition exemplaires sans renier ses textures argentiques avec un grain agréable au visionnage. Le son, quant à lui, offre une dynamique remarquable entre les voix, le sound design et la bande-originale du très bon Klaus Badelt. Le coffret contient également le commentaire audio de John McTiernan ainsi qu’un making-of d’époque. On peut y voir aussi un entretien avec le cinéaste et deux petits témoignages datant de 2003 revenant sur les thématiques du long-métrage et, justement, sur la question du point de vue. Plus d’une heure de bonus permettant de resituer Basic dans son époque et dans la filmographie de John McTiernan, et qui ne font qu’accentuer notre regret que le réalisateur n’ait pas encore pu faire financer de nouveaux projets à l’heure où nous écrivons ces lignes. Ce qui reste, pour tout cinéphile qui se respecte, une perte immense…


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

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