C’est la rentrée des crasses pour le FIFIGROT, Festival du Film Grolandais qui se tient du 15 au 21 2025 septembre à Toulouse ! 14 ans au compteur, nous pouvons dire sans alimenter les clichés que nous rentrons en plein dans l’âge ingrat, celui de l’humour potache, des rires gras et des doigts d’honneur aux prof. Mais au fond, est ce que le FIFIGROT n’a pas toujours eu 14 ans sa tête pleine d’idées saugrenues et de pensées inappropriées ?
Jour 1 • L’Ordre et le Chaos

« Orwell 2+2 = 5 » de Raoul Peck © Tous droits réservés
Comme l’an dernier et chaque année, la salle pleine de joyeux grolandais s’agite à l’annonce du programme du festival lors de la cérémonie d’ouverture, impatiente d’organiser sa semaine de projections entre nouveautés et films de patrimoine. L’effervescence retombe cependant quelque peu lors de l’hommage rendu à Jean-Pierre Bouyxou, journaliste épicurien et figure incontournable du FIFIGROT, célèbre pour ses attentats pâtissiers, disparu il y a quelques jours. Un douloureux rappel, comme celui de l’année précédente pour Jean-Henri Meunier, que si la flamme grolandaise perdure, ses braises s’éteignent petit à petit. Des sourires réapparaissent jusqu’à des éclats de franche rigolade lors de la projection d’un film hommage dans le plus pur esprit grolandais où humour grivois et politique se mêlent dans une explosion subversive. On ne pourra pas en dire autant da la projection d’ouverture, Orwell 2+2=5 (Raoul Peck, 2025) plongeant le spectateur dans un brouillard asphyxiant dénué de tout humour. Une succession d’images d’archives regroupant tout ce que l’humanité a fait de pire, ponctuée de chiffres assommants et en filagrammes, la vie de Georges Orwell, le célèbre auteur de 1984 et de La ferme des animaux. Si le parallèle est plus qu’évident, Orwell prédisant en voix off la déliquescence d’un monde en perte de repères moraux, le documentaire prend aussi le soin de réfléchir à la condition même de l’être humain et de son rapport à l’art. L’idée que l’Art devrait s’affranchir de la politique est déjà en soi une idée politique. En somme, l’art et la politique se retrouvent foncièrement liés. Mieux, l’Art pourrait aider l’humanité à se prémunir de tout fascisme ou concept immoral. S’il ne devient pas lui-même un outil de propagande ayant atteint son apogée aujourd’hui avec l’IA. Si l’on a toujours manipulé les images pour façonner les pensées, Raoul Peck nous contraint, en nous abreuvant d’images intolérables et de paroles écœurantes, à aller au-delà du concept de pensée unique et de rester toujours persuadé que 2+2 font bien 4 et non 5, malgré toutes les formes d’oppression du passé et à venir.

« Cuadrilàtero » de Daniel Rodriguez Risco © Tous droits réservés
La tension ne redescendra décidément pas lors de cette soirée avec le premier film en compète gro’longs, Cuadrilàtero (Daniel Rodriguez Risco, 2023) conte acerbe sur la cellule familiale étouffante et le marginalisme. Imaginez l’harmonie ultime d’une famille comptant 4 membres, s’imbriquant parfaitement autour d’une table carrée, assis en ligne droite sur les 4 coussins du canapé et partant travailler dans une voitures 4 places. Que faire alors lorsqu’un cinquième membre vient pointer le bout de son nez ? Ignorer purement et simplement son existence pour ne surtout pas rompre ce ballet parfaitement calibré au risque de déclencher une véritable révolution dans la sphère familiale. Ce paysage totalement quadrillé et refermé sur lui-même n’est pas sans rappeler l’atmosphère malsaine et dysfonctionnelle de Canine (Yorgos Lanthimos, 2009) qui mettait lui aussi à mal l’environnement parfois destructeur de la maison. Loin d’être le foyer réconfortant que l’on attend en rentrant chez soi, la structure très mathématique de la bâtisse, anguleuse et froide est à l’image d’une famille aux gestes robotiques, dénués de la moindre émotion. Sans véritables liens entre les membres, ces derniers deviennent interchangeables, incapables d’évoluer dans leurs interactions et en cherchant au contraire à rentrer dans le moule plutôt que d’en façonner un nouveau. Ces règles familiales strictes empêchant un développement personnel satisfaisant dans lequel il faut littéralement se battre pour exister, il devient évident que ce jeu pervers de chaises musicales se terminera de la façon la plus désespérée et nihiliste possible.
Jour 2 • Foules Sentimentales

« A mort l’arbitre » de Jean Pierre Mocky © Tous droits réservés
Parce que c’est un thème visiblement actuel dans le paysage grolandais cette année, quoi de mieux qu’un bon vieux Jean-Pierre Mocky pour parler de l’effet de foule ? Dans A mort l’arbitre (1984), nous assistons à un duel sanglant entre un supporter fou furieux joué par l’outrancier Michel Serrault et l’arbitre qui a fait perdre son équipe favorite, campé par un Eddy Mitchell droit dans ses bottes. Un duel qui se serait aussi joué en coulisses à en croire Alex Masson, critique de cinéma, qui affirmera que Michel Serrault n’était pas ravi de jouer en compagnie du chanteur de La Dernière séance. Visiblement inspiré d’un incident qu’il aurait lui-même vécu lors d’un match, Mocky ne parle pas véritablement de football dans ce film mais d’un phénomène de foule qui conduit à la manipulation de masse. L’ambiance gentiment paillarde de début de match, bien qu’extrêmement bruyante et un brin machiste va lentement glisser vers une violence sourde et masculiniste, entrainant tous les participants dans un crescendo de violence que seules la mort ou la perte totale de raison pourra stopper. « C’est con une foule » nous dira l’inspecteur Granowski interprété par Jean-Pierre Mocky lui-même, dirigeant ses gueules de cinéma dans un bordel maitrisé et un rythme effréné. On ne s’ennuie jamais devant cette poursuite enragée, convoquant à la fois la lutte des classes et la lutte des sexes.

« Qui êtes vous Polly Magoo » de William Klein © Tous droits réservés
Retour à une ambiance plus sophistiquée et un rythme plus aléatoire dans Qui êtes–vous, Polly Magoo ? (William Klein, 1966) titre du faux documentaire consacré à un mannequin star et mené de main de maître par un Jean Rochefort toujours aussi exquis dans le rôle d’un journaliste appliqué. Difficile de résumer un film qui n’a pas vraiment de temporalité ou de fil conducteur. A l’instar de son réalisateur touche à tout, à la fois sculpteur, peintre, graphiste mais principalement connu en tant que photographe pour le magazine Vogue dans les années 50/60, ce long-métrage pop et avant gardiste mélange plusieurs esthétiques à l’image de son héroïne Polly, mannequin au portrait fragmenté, aussi insaisissable que le sens même du film. Débutant comme un documentaire ou chaque intervenant semble surjouer son propre rôle, l’image glacée dans un sublime noir et blanc se fige parfois dans des positions très photogéniques, loin du naturel recherché du documentaire. La jolie mannequin au physique de poupée qui fait tourner la tête de tous les hommes dissimule son sourire de petite fille et une intelligence émotionnelle qui fera vaciller les certitudes d’un journaliste qui pensait la manipuler. Critiquant la célébrité éphémère et tout ce qu’on prête comme clichés à l’industrie de la mode, Polly Magoo ne sera finalement pas la Cendrillon tant espérée. Au pire, une princesse qui pourra changer une grenouille en prince. Au mieux… Une fusée ?
Terminons cette seconde journée avec le documentaire Le retour du projectionniste (Orkhan Aghazadeh, 2024), dans lequel nous suivons le parcours de Samir, vieux projectionniste prêt à tout pour ré-ouvrir son cinéma dans son petit village en Azerbaïdjan. Malgré l’incompréhension de certains, il sera soutenu par le jeune cinéphile Ayaz, petit maître de la débrouille et des effets spéciaux maison. Véritable ode à l’amour du cinéma et à tout ce qu’il peut provoquer comme émotions communes, le documentaire ne tait pas non plus les conditions difficiles des villageois ni la relative pauvreté qui les entoure. Expérience sociale qui permettra de les souder les uns aux autres, le réalisateur nous prouve une fois encore que jamais la télévision ou internet ne remplacera le regard ébahi des jeunes et moins jeunes devant un écran de cinéma.



