The Jokers Films égaie notre rentrée avec la ressortie au cinéma de quatre films de Kenji Misumi dans un seul et même corpus : La Légende de Zatoichi, le masseur aveugle (1962), Tuer (1962), Le Sabre (1964) et La Lame diabolique (1965). Choix plutôt logique, les œuvres sont effectivement toutes traversées par la thématique du sabre et de ses effets néfastes sur les bretteurs et ceux qui les entourent. L’occasion de parler de ces sublimes films et de la carrière de celui qui était surnommé “ko-Mizoguchi” (le petit Mizoguchi).

© « Le sabre » (1964) Tous Droits Réservés
Anatomie du sabre
Né en 1921, fils d’un ingénieur et d’une geisha de Kyōto, Kenji Misumi, du fait de sa condition sociale, n’a pas vécu avec sa mère et a été élevé par une tante. Son père, travaillant à la ville portuaire à côté de Kyoto, ne peut l’élever non plus. Misumi entretient des rapports distants voire tendus avec son père. Quand, jeune adulte, il dévoile son ambition professionnelle à sa famille de devenir peintre, son père lui coupe les vivres. Misumi, dans le besoin, abandonne son rêve de peinture pour se diriger vers l’industrie cinématographique, dans laquelle il débute en faisant des petits boulots pour le compte du studio de la Nikkatsu. Les portes d’une carrière s’ouvrent devant lui. Très vite, il devient assistant-réalisateur, malheureusement, la Seconde Guerre Mondiale éclate. Misumi est envoyé au front de la Mandchourie. Il est fait prisonnier par l’armée russe et envoyé dans un camp dans le froid de la Sibérie, y reste de 1945 à 1948. Dans les bonus du coffret DVD de Baby Cart (1972 – 1974) édité lointainement par Wild Side, l’auteur de la biographie du cinéaste, Kazuma Nozawa, raconte que Misumi a été touché de plein fouet par la cruauté de l’homme et le nihilisme de la vie. Le seul espoir qui subsiste au fond de cette boîte de Pandore sibérienne est son activité théâtrale, moyen pour lui de divertir les autres soldats et de s’évader le temps des représentations.

© « Zatoichi, le masseur aveugle » (1962) Tous Droits Réservés
La fin de la guerre annonce son retour aux affaires cinématographiques. Kenji Misumi change toutefois de studio, clap de fin pour la Nikkatsu, place à la Daei. A cette époque le studio de la Daei compte quelques grands maîtres du cinéma japonais, parmi lesquels Daisuke Ito (Le Journal de voyage de Chuji, 1927), Teinosuke Kinugasa (La Porte de l’enfer, 1953 – Palme d’or à Cannes) et Kenji Mizoguchi (Les Contes de la lune vague après la pluie, 1953 ou La Rue de la honte, 1956). A mesure des années, il gravit les échelons du studio avec comme point d’orgue la réalisation de la superproduction Bouddha (1961), réponse nippone aux Dix Commandements (1956) de Cécil B. DeMille. C’est néanmoins dans les chanbaras, ou plus précisément dans le ken geki, le film de sabre que naît sa notoriété. Dès 1954, pour son premier long-métrage, il réalise une nouvelle aventure filmique de Tange Sazen. Héros très populaire qui eut droit à d’innombrables films, notamment le truculent Le Pot d’un Million de ryō de Sadao Yamanaka (1935). Misumi met pour la première fois en scène un héros handicapé – borgne et manchot – mais doté d’une redoutable science du combat. Les deux premiers volets de la trilogie du Passage du grand Bouddha (1960) – sortant prochainement aux éditions du Chat qui fume – sont une nouvelle preuve de sa maîtrise du genre, avant de construire un mythe cinématographique japonais en 1962 : Zatoichi, le masseur aveugle. Zatoichi est un personnage provenant d’une courte nouvelle dans laquelle il est fait mention d’un redoutable sabreur aveugle. Il a été incarné à 26 reprises cinématographiques par son acteur de toujours, Shintarô Katsu, avant qu’en 2003 Takeshi Kitano ne reprenne le rôle pour un unique film. L’influence du long-métrage dépasse l’archipel nippon. A Hong-Kong, la Shaw Brothers souhaite avoir sa version de Zatoichi de la part de Chang Cheh. Ainsi naît le personnage du sabreur manchot dans Un seul bras les tua tous (1967). Encore aujourd’hui, le personnage reste présent dans la culture populaire. Dans One Piece, l’Amiral de la Marine Fujitora est calqué sur le ronin aveugle et masseur à ses heures perdues.
Le premier film (1962) pose les jalons de la saga. Zatoichi arpente en long et en large le Japon de la fin de la période Edo (1600 – 1868) et devient malgré lui un personnage secondaire de la grande histoire. Le premier volet le place dans une guerre de clans qui a réellement eu lieu, une intrigue qui n’est pas sans rappeler le Yojimbo (1961) d’Akira Kurosawa. A contrario du personnage sarcastique interprété par Toshirō Mifune, Zatoichi est plutôt maladroit et jovial dans ses interactions sociales. Toutefois Zatoichi partage les qualités de bretteur de son cousin cinématographique et sa droiture quand il s’agit de venir au secours de la veuve et de l’orphelin. En revanche, il n’hésite pas à trancher ses ennemis ou à jouer des tours aux yakuzas qui croisent sa route. Il aime tester la morale des autres. Dans la première scène, il participe à un jeu de dés avec des yakuzas. Ces derniers pensent arnaquer le sabreur aveugle avant que leur fourberie ne se retourne contre eux. Misumi dévoile une partie de son art de la mise en scène avec un jeu sur le visage des bandits, la honte d’avoir perdu face à un aveugle se propageant de visage en visage, amplifiant l’émotion de la séquence et l’aspect jouissif de la victoire de Zatoichi. Là encore, Akira Kurosawa peut être convoqué. Ce savoir-faire, en plan fixe quasi théâtral, avec l’utilisation des visages d’un groupe pour donner à une scène une tout autre saveur, évoque les meilleures œuvres du maître japonais, au hasard, Entre le ciel et l’enfer (1963). Le cinéma de Misumi est surtout caractérisé par un style expressionniste, emmenant le genre, travaillé depuis le cinéma muet, vers une autre direction. Ce chemin est parcouru par des chocs visuels qui traduisent le parcours de ses protagonistes. Au moment d’un passage d’un pont par Zatoichi durant le générique, l’image passe au négatif. Le spectateur est happé dans un autre monde, celui d’un personnage qui perçoit son environnement autrement. Cette stratégie du choc démarre dès l’ouverture chez Misumi, c’est une porte d’entrée dans l’univers de ses personnages. Dans Tuer (1962) et La Lame diabolique (1965), un jeu de contrastes en noir et blanc percute la rétine pour dévoiler l’aspect dual des héros à venir : naviguant entre le monde des vivants et celui des morts. Les premières images aveuglantes du Sabre (1964) nous montrent quant à elles l’aspect divin du protagoniste. Placé au premier plan, il cache le soleil derrière sa tête, donnant l’illusion que les rayons émanent de lui. Le héros, par le cadrage, est érigé en figure solaire, presque divine, avant que Misumi ne lui rappelle comme il est difficile d’être un dieu.

© « La lame diabolique » (1965) Tous Droits Réservés
Hormis Zatoichi, les trois héros du reste du corpus connaissent une fin tragique, malgré leur don pour l’art du sabre. Cette qualité agit comme une malédiction. Dans Tuer, le héros est condamné à vivre en boucle la mort de ses parents à travers les personnages qu’il croise. Le sabreur de La Lame diabolique attise la haine et la rancune et une horde de bretteurs finit par se venger de ceux tombés sous sa lame. Pourtant, ces personnages, tous interprétés par la star de la Daei, Raizo Ichikawa, respectent à la lettre les valeurs du bushido : droiture, courage, compassion, loyauté. Cela ne suffit pas dans une société hiérarchisée et excluante pour celles et ceux qui sortent de la norme. Les personnages de Misumi sont bien des marginaux, des exclus du monde, contraints de se surpasser pour survivre. Les affrontements entre samouraïs sont aussi inventifs que cruels. La sueur, les tremblements et le doute des combattants s’imposent en gros plan. Le cinéaste fait voler en éclat le vernis du héros chevaleresque sans peur et sans reproche. L’angoisse de la mort rôde ainsi en permanence autour des samouraïs, ceux de l’ère Edo, comme de l’ère moderne.
Le Sabre, adaptation d’une nouvelle de Yukio Mishima, se déroule à l’époque contemporaine et narre l’histoire d’un capitaine d’un club de kendô universitaire, pratiquant cette discipline avec la ferveur d’un samouraï de l’époque féodale. Le héros est chaste, droit, frugal. Il représente en somme les valeurs du Japon éternel comme il est fantasmé par Mishima. Rappelons qu’en novembre 1970, Mishima et sa milice tentent un coup d’État afin d’appeler les forces d’autodéfense à restaurer les pleins pouvoirs de l’empereur. Celui-ci échoue et l’écrivain se donne la mort par seppuku. La différence entre le récit de Mishima et son adaptation tient en la présence du personnage féminin de Eri. Elle porte en elle tout ce que l’auteur déteste de cette époque : américanisation, industrialisation, liberté sexuelle, etc. Misumi trouve dans le personnage du capitaine du club, Kokubu, des affinités morales avec ses héros. Logique, ils suivent tous le bushido. Toutefois, une différence majeure les séparent : après un entraînement, il trouve un oiseau blessé à l’aile. Le volatile ne peut plus voler et ne peut subsister sans aide. Au lieu de lui porter secours, il s’apprête à l’achever, révélant la dérive idéologique et autoritaire vers laquelle le sabre le dirige. Tout corps abîmé n’est plus utile et n’a, par conséquent, plus d’égard à ses yeux. Fort heureusement, Eri fait son apparition pour arrêter Kokubu dans son cruel dessein. Les protagonistes principaux de Tuer et de La Lame diabolique, eux, n’oublient pas leur compassion et ne succombent pas à la violence militariste. En revanche, ils finissent tous aliénés par leur pratique du sabre. Après tout, qui vit par l’épée périra par l’épée. A la fin de Tuer, le héros, à la recherche de son maître, traverse des espaces vides, quasiment labyrinthiques. Il est voué à revivre la même chose : tuer ses adversaires. Le Sabre du mal (1966) de Kihachi Okamoto, reprend le même procédé final. Le samouraï interprété par Tatsuya Nakadai tue ad libitum des hordes de bretteurs, traduisant la folie de ceux qui se livrent aux affres de la guerre. Kenji Misumi a toutefois la clémence d’abréger les souffrances de son héros. Il se donne la mort, ne trouvant aucun adversaire pour l’arrêter. Ilcontinuera de travailler des personnages contaminés par le sabre. Nos pensées vont immédiatement vers son dernier héros, le très emblématique Ogami Itto, condamné à errer avec son jeune fils en poussette et à se livrer à des joutes sanglantes dans la saga dantesque des Baby Cart.



