Le clan des bêtes


Sous ses airs de western moderne dans l’Irlande rurale contemporaine, Le Clan des Bêtes (Christopher Andrews, 2025) est passé injustement inaperçu lors de sa sortie en salles, mais pourrait séduire un nouveau public à l’occasion de son édition DVD assurée par Blaq Out. C’est tout ce que l’on souhaite à cette œuvre d’une rare intensité…

Barry Keoghan, vêtu d'une doudoune, regarde l'horizon dans un vaste paysage irlandais, lors du crépuscule, dans le film Le clan des bêtes.

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Duel sous la pluie

Il est intéressant de voir comment l’Europe se ré-approprie depuis quelques années les codes du western – genre ô combien américain – par le biais du film « de ferme ». On pense à l’espagnol As Bestas (Rodrigo Sorogoyen, 2022), aux français La Terre des hommes (Naël Marandin, 2020) et Petit Paysan (Hubert Charuel, 2017), au belge Bullhead (Michaël R. Roskam, 2011) et à bien d’autres qui prennent pour cadre les métiers de l’agriculture avec tout ce que cela draine de tensions quotidiennes bien réelles pour y apposer des intrigues d’enquête ou de vengeance. L’Irlande propose aujourd’hui une nouvelle variante avec Le clan des bêtes qui assume plus que jamais la filiation avec le western. Michael, un berger irlandais responsable de la mort de sa mère, est entrainé dans un conflit violent avec Gary et son fils Jack, gérants d’une ferme voisine, après que ses moutons ont été attaqués mortellement. Nul besoin d’en dire davantage tant ces quelques lignes résument grandement les contours d’une intrigue qui mise davantage sur son ambiance, sur la place donnée aux acteurs et sur la question des points de vue. Ainsi, le film est taiseux, âpre et sans concessions lorsqu’il s’agit de montrer comment la violence gangrène les hommes de pères en fils.

Christopher Abbott se promène avec son chien au sommet d'une haute colline dans le film Le clan des bêtes.

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Car Christopher Andrews, dont c’est ici le premier long-métrage après quelques courts remarqués, ne parle que de ça : la transmission dans tout ce qu’elle a de plus rebutant. En l’occurrence, la masculinité toxique est abordée de façon subtile, qu’il s’agisse de Michael ou de Jack, esclaves sans chaînes de leurs pères et de leurs préceptes nauséabonds. Dès la première scène où la colère obéit à l’honneur du père et agit hors-champ, le message est donné et se poursuivra à mesure que le film avance, voyant le patriarche humilier et s’imposer à Michael comme un poids, littéralement, sur ses épaules. Ainsi, Andrews ne juge pas des personnages qui sont à la fois coupables et victimes d’un système de reproduction sociale impitoyable où les femmes sont soit effacées – la mère en introduction – ou mises à l’écart et entretenant malgré elles le modèle patriarcal – la femme de Gary qui refuse qu’il se montre en larmes devant son fils. Au spectateur, au gré des changements de point de vue, de se faire une idée sur qui a raison et qui a tort si tant est que le long-métrage propose une quelconque solution à cette histoire dans laquelle, in fine, le dialogue rompu entre les protagonistes est le principal danger. 

Le cinéaste prend le temps de poser son cadre et ses personnages dans des décors non pas de carte postale, mais où la beauté des paysages enferme et condamne, paradoxalement, Michael, Gary et Jack. Comme en témoigne cette scène où Jack demande à son père où il aimerait vivre dans ses plus grands rêves, l’ambition est éteinte dans cet endroit hors du monde et dépeuplé. La nature est donc filmée comme un protagoniste à part entière, sauvage et aride. Christopher Andrews fait le choix d’y faire exister le silence en renonçant presque à toute musique autre que des percussions dans les moments de tension, comme un écho de ces hommes qui ne se parlent pas. C’est notamment là que Le clan des bêtes se rapproche de l’austérité de certains westerns, par son économie de mots et la place donnée aux grandes étendues forcément menaçantes. Le réalisateur prend également le parti de l’anti-spectaculaire : quand le récit s’emballe et que les personnages doivent régler leurs comptes, la mise en scène d’Andrews se veut soit décousue, soit pathétique comme lors de cette poursuite où le désespoir de Jack le pousse plus à trébucher lamentablement qu’à avancer. Pas d’héroïsme ici, juste des corps engoncés dans une certaine fatalité.   

Si la mise en scène d’Andrews s’avère pertinente de bout en bout, jonglant entre plans larges posés et plans rapprochés surdécoupés pour ajouter du chaos au chaos, sa direction d’acteur est en tout point remarquable. Christopher Abbott, qui incarne Michael, ce fils décidé à laver l’honneur d’un père omnipotent, est parfait d’ambiguité et de colère étouffée, mais c’est surtout Barry Keoghan dans le rôle de Jack – vu dans Mise à mort du cerf sacré (Yorgos Lanthimos, 2017), Dunkerque (Christopher Nolan, 2017) ou plus récemment dans le magnifique Bird (Andrea Arnold, 2025) – qui crève l’écran. Le trentenaire compose ce fils, lui aussi torturé entre ses obligations familiales et d’autres aspirations esquissées, avec retenue et puissance. On notera également la présence du vétéran Colm Meaney, spécialiste des bougons en tous genres, sous les traits d’un père autoritaire par nature. Nora-Jane Noone et Paul Ready complètent formidablement la galerie et tout ce beau monde est absolument bien dirigé par un cinéaste sachant doser ses silences et ses moments d’explosivité. C’est la grande force de ce premier long-métrage envoûtant, quelque part entre La Bête Humaine d’Émile Zola, La Prisonnière du désert (John Ford, 1956) et Rashomon (Akira Kurosawa, 1950). Un cinéaste est né et nous le suivrons de près !  

DVD du film Le clan des bêtes édité par Blaq Out.Blaq Out s’occupe donc de distribuer le film sur le marché vidéo avec pour seule édition un DVD. L’ensemble est soigné, on regrette néanmoins l’absence de copie Blu-Ray qui aurait pu magnifier davantage les décors ou les séquences nocturnes qui ne sont clairement pas optimisées en l’espèce. Reste que cette édition du Clan des bêtes est la seule sur le sol français et qu’il faut déjà se réjouir que Blaq Out s’en soit occupé ! D’un point de vue technique, la copie tient la route, c’est déjà ça. Seule une piste audio en anglais sous-titrée est disponible – et honnêtement, pour profiter de l’accent des comédiens, c’est la meilleure façon de découvrir le film ! – et l’aridité de l’œuvre se poursuit jusqu’aux bonus de son édition DVD puisqu’une seule interview d’Aurélien Allin, rédacteur en chef-adjoint de Cinémateaser vient garnir les suppléments. On aurait aimé avoir des coulisses du tournage ou un propos du réalisateur, mais ce DVD a le mérite de faire exister ce film et qu’il faut absolument découvrir Le clan des bêtes qui trustera nos coups de cœur de l’année 2025 !


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

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