Début juillet est sortie chez ESC Distribution de Blood Feast (1963, Herchell Gordon Lewis) une réedition collector Blu-Ray et DVD. L’occasion de revenir sur le « premier film gore de l’histoire du cinéma », qui en vient à requestionner la place laissée à l’infusion de sang dans une période post-Code Hays.

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Qui a tué le Code Hays ?
Alléchante description, qui donne à tous amateurs et amatrices de série B l’irrésistible envie de plonger dans ce festin sanguinolent, Blood Feast semble apparaître comme une bouffée de fraicheur après des années sous l’égide du Code Hays et de la censure des mœurs. Cette page sombre de l’histoire de l’art américain – et par extension du cinéma américain – obligeait les réalisateurs et réalisatrices à restreindre leurs thématiques et empêchait des mentions claires d’éléments qui seraient une menace pour la société prude de l’époque. Comprenez par cela : pas de sexe, pas de sang, restons bon chrétien ! L’idée derrière ce Code Hays, décidé par le sénateur Hays dans les années 30, c’était de faire un cinéma lisse et en accord avec la moralité américaine de l’époque. Exit les crimes violents qui pourrait être copié, comme la monstration claire de nudités. Si certains auteurs du cinéma parvenaient à montrer ce qu’ils souhaitaient par des biais détournés, il n’empêche que la liberté créative n’était pas assurée. Le cinéma d’horreur – ce qui nous intéresse dans le cas de Blood Feast – n’en est pas moins touché, bien qu’on considère que le Code Hays a fait plus de mal au film de gangsters. Le film d’horreur classique, interne à cette période de censure du cinéma américain, tend alors à se lisser, donnant par exemple L’Étrange Créature du Lac Noir (1954, Jack Arnold) – certes un grand classique ! – qui s’approche plutôt d’un film d’aventure avec une créature menaçante et kidnappeuse dans l’équation.

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Or voilà que dans les années 60, le Code Hays s’effondre, la menace de la censure ne tend plus à avoir un quelconque impact sur le succès des films, et éventuellement, il sera abandonné pour laisser à priori une forme de liberté pour la poésie cinématographique, qui fait émerger évidemment tout un nouveau cinéma d’horreur et ainsi qu’un cinéma pornographique. Blood Feast, sorti en 1963, arrive donc dans une période de transition entre le code Hays et son déclin. Alors affublé de son titre de « premier film gore de l’histoire du cinéma », le film de Lewis questionne sur la possibilité presque précoce de se lancer dans un film jouissif en termes de viscères et d’effusions d’hémoglobine. N’oublions pas non plus que Lewis a fait ses armes dans les nudies, des films profondément pornographiques : un homme tout à fait compétent pour le rôle qui va lui être attribué.
Mais c’est là que nous entrons clairement dans le problème du film. De son statut de film qui se situe dans une période charnière pour le cinéma américain, il souffre en vérité énormément de son contexte de production. Lewis le dit lui-même, quand il a fait ce film, son objectif est de faire en sorte que les victimes « gardent les yeux ouverts » au moment de mourir. L’idée est clairement de choquer jusqu’à que ça en devienne grotesque. Les effets qui sont censés représentés des membres déchiquetés, s’approchent plutôt d’une mauvaise bouillie beaucoup trop flashy, sans parler de la motivation du tueur qui au mieux arrive comme un cheveu sur la soupe, au pire est un honteux cliché raciste.
Mais que ce passe-t-il donc d’affreux dans ce film ? Plusieurs meurtres de jeunes femmes sont constatés, tous plus horribles les uns que les autres : le meurtrier leur arrache des membres pour les faire cuire pour des festins au nom de sa déesse. Parallèlement, la mère d’une prodigieuse étudiante en égyptologie s’apprête à lui préparer un grand repas, en demandant l’aide d’un traiteur, qui n’est autre que le tueur lui-même… Un scénario simple qui n’est pas sauvé par sa mise en scène, d’une simplicité terrible et qui souffre encore des mauvaises habitudes du cinéma classique. L’exemple typique reste l’engagement de l’espace dans le film : chaque lieu est associé à un ou plusieurs personnages, comme un tableau, il n’y a que très peu de passages intermédiaires dans des ruelles, ou elles brillent par leur rapidité. Cette tendance à l’économie rend finalement le film particulièrement vide d’intérêt et le trio chambre de la victime – autel sacrificiel – commissariat façon cheap devient vite très lassant. De plus, à force de cœur de poulet imbibé de faux sang gluant, nous en venons à être dégoutés, non pas par le réalisme de ces effets, mais bien par la sur-utilisation de ces derniers, s’apparentant plutôt à une volonté de Lewis de s’affranchir des codes moraux de l’époque avec un sourire vicieux, et l’objectif presque louable à cette époque de choquer en devient fatiguant. C’est dans ces cas-là qu’on en vient à penser des absurdités inavouables : parfois le Code Hays avait du bon.
Dans tout cela reste à retenir que Lewis et son confrère producteur David Freeman sont des hommes passionnés par ce qu’ils font. Avec un terrible manque de budget, alors même qu’ils créent Blood Feast dans le même lieu de tournage que leur dernier nudies, ils sont tout de même parvenus à se faire un nom dans l’industrie du cinéma, et à créer un engouement particulier pour le film – mais peut-être pas au point d’inspirer d’autres grands slashers comme le prétend Lewis – . C’est ce que les différents bonus de l’édition d’ESC nous révèlent, que ce soit le commentaire audio des deux amis ainsi que la conversation entre Yal Sadat et Philipe Rouyer, tous deux rédacteurs pour respectivement les Cahiers du Cinéma et Positif : en vérité Lewis et Freeman sont des grands débrouillards ! C’est notamment Lewis qui s’est également occupé de la plupart des effets spéciaux – notamment l’écran titre dont il se vante beaucoup pendant le commentaire audio – et cela prouve à quel point ils étaient chacun très impliqués dans le projet. Et malgré les faiblesses du film qui sautent aux yeux, nous ne pouvons pas totalement détester le film, car nous devons reconnaître cette patte légèrement home-made, qui nous amène à avoir un léger rapport sympathique à l’œuvre, comme quand nous sommes face à la première création artistique d’un enfant en maternelle.



