Décédé en 2024, Clarence Fok est un réalisateur à la fois touche-à-tout et aisément reconnaissable. Essentiellement connu pour son thriller sulfureux Naked Killer (1992) et son adaptation non officielle du manga Crying Freeman, Dragon from Russia (1990), sa palette est large, du drame social au pur film d’action. Présenté dans sa version longue et en haute définition par Le Chat Qui Fume, Les Guerriers du temps (1989) fait partie de la seconde catégorie, bien qu’il contienne nombre d’autres thèmes en filigrane.

© Tous Droits Réservés
What the Fok ?
Alors que la princesse Nan Cheong s’amuse avec ses demoiselles de compagnie au bord d’un bassin, un renégat nommé Fung San fait irruption et noie la jeune femme après avoir abusé d‘elle. Membre de la Garde Royale, Feng Sau-Ching doit se racheter et retrouver l’ignoble bandit. Il réussit à mettre la main sur lui au moment où le traître tente de s’échapper à l’aide du pouvoir d’un Bouddha de Jade qu’il a dérobé. Ils sont ainsi tous deux propulsés à notre époque. Après un combat acharné – dont Yuen Biao garde un bien mauvais souvenir, ainsi qu’il l’évoque dans l’entretien présenté en complément – les deux adversaires tombent du haut d’un précipice et sont prisonniers de la glace. Les deux Hibernatus sont retrouvés par une équipe de scientifiques des siècles plus tard : décongelés et revenus à la vie, ils vont chacun suivre leur voie dans le monde moderne avant la confrontation finale. Les Guerriers du temps s’inscrit donc à la fois dans une certaine tradition du cinéma hongkongais d’aventure où l’action se situe dans le Chine impériale – la Shaw Brothers s’en est fait une spécialité dans les années 60 et 70 notamment – et dans une modernité et un dynamisme qui se sont affirmés à partir des années 80 permettant aux films de ce qui était à l’époque encore une colonie britannique de dominer toute l’Asie du sud-est et même de mettre un pied dans les pays occidentaux.

© Tous Droits Réservés
Clarence Fok a engagé quelques pointures de la cascade et du combat. Biao Yuen, qui joue Feng Sau-Ching, fut l’un des Sept Petits Prodiges aux côtés de Jackie Chan, puis doublure de Bruce Lee avant de mener sa propre carrière au travers d’une pléthore de films comme Tigre Blanc (Yuen Woo-Ping, 1981). Wah Yuen, qu’on a pu apercevoir dans Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux (Destin Daniel Cretton, 2021) interprète le vilain Fung San tandis que la superbe Maggie Cheung (surtout connue chez nous pour son rôle de Mme Chan dans In The Mood For Love de Wong Kar-Wai, 2000) joue Polla, une prostituée au fort caractère qui se démène comme elle peut dans cet univers brutal et essentiellement masculin. Ça parle vite, ça parle fort, ça ne reste pas en place, les personnages sont bien campés et totalement caricaturaux. Fung San passe son temps à rire sardoniquement pendant que Feng Sau-Ching rumine inlassablement sur sa faute et que Polla se sert de lui sans vergogne. Combats démesurés, jeu excessif, situations burlesques, effets spéciaux pop, montage épileptique… Les Guerriers du temps, où se percutent la comédie loufoque, le film d’arts martiaux et le fantastique, illustre parfaitement le cinéma hybride de Clarence Fok. Le portrait qu’en dresse Julien Sévéon dans l’un des bonus insiste sur le caractère hétérodoxe, provocateur parfois, de son cinéma, des caractéristiques qu’on retrouve ici dans ses aspects formels tout d‘abord. Le réalisateur utilise une abondance de procédés comme la saturation des couleurs, des éclairages criards, des halos, des images granuleuses, et délaisse les plans fixes pour privilégier une mise en scène agressive. Les combats sont soigneusement stylisés, usant de câbles, de trampolines et d’autres dispositifs qui rendent les affrontements extravagants et spectaculaires.
Par moments, le film n’est pas sans rappeler sans rappeler Les visiteurs (Jean-Marie Poiré, 1993) : lorsqu’il arrive dans le Hong-Kong contemporain, Feng Sau-Ching est désorienté, ce qui donne lieu à quelques scènes cocasses : il boit l’eau des toilettes et s’en sert pour ses ablutions, il sermonne une jeune femme lascive à la télévision… Fung San, qui ne s’encombre pas de conventions ou de règles, s’adapte bien plus vite que son adversaire à un monde qu’il veut mettre à ses pieds. Devenu cambrioleur, il ne tarde pas à se débarrasser de son patron et de sa femme qu’il viole auparavant. Ce choc des civilisations permet à Fok d’injecter dans un film avant tout divertissant des thèmes socio-politiques qui lui sont chers. Feng Sau-Ching doit à la fois se conformer aux normes en vigueur dans la société où il a été propulsé et mettre de côté sa masculinité et ses codes de conduite, mis à mal par Polla, seule personne à même de l’aider. Exploité par son hôte, il se retrouve dans la position de la femme – aux tâches ménagères et derrière les fourneaux – tout en devant assurer la « protection » de la jeune femme qui détrousse ses clients. Le réalisateur s’amuse ainsi à tourner en dérision la virilité et bouscule les stéréotypes du Hong-Kong de son époque, lorsque les deux guerriers sont retrouvés congelés et enlacés, un scientifique conclut que c’est la preuve que l’homosexualité existe depuis de nombreux siècles. Clarence Fok n’hésite pas non plus à utiliser ses personnages pour distiller des messages politiques, la plupart du temps
sous les traits de l’humour. Quand il s’agit de décongeler leur trouvaille, toute l’équipe scientifique est partante pour aller aux États-Unis, « où les équipements sont plus avancés ». Li Peng est d’ailleurs nommément cité et le Parti taclé en bonne et due forme.
Fok utilise donc au maximum l’histoire pour faire dévier ce qui devrait être une simple comédie d’action vers un film dont la forme et le fond s’éloignent régulièrement des clichés du genre. La rencontre entre la Chine impériale avec ses figures archétypales régies par des codes d’honneur manichéens, ses maîtres en arts martiaux, ses croyances, et le Hong-Kong des années 80, gris, bruyant, immoral, permet de glisser çà et là des scènes satiriques et de donner libre cours à une liberté visuelle qui tient autant de la danse du dragon que du clip vidéo.
