Six jours


Troisième long-métrage de Juan Carlos Medina et remake d’un film coréen toujours inédit en France, Six jours (2025) est désormais disponible en VOD. L’occasion de découvrir ce polar « à la française » teinté d’influences diverses et variées, porté de bout en bout par un Sami Bouajila toujours excellent.

Sami Bouajila, en deuil, pensif, le long d'un canal, dans le film Six jours.

© Tous Droits Réservés

It’s raining men

Nous étions prévenus dès la découverte de sa jolie affiche rappelant celle du très bon Une Pluie sans fin (Dong Yue, 2017), Six jours (Juan Carlos Medina, 2025) allait piocher dans différents cinémas, notamment asiatique, pour bousculer l’imagerie parfois sclérosée du polar français. L’ambition est grande : transposer les pluies diluviennes qui nappent certaines enquêtes retorses japonaises ou coréennes dans le nord de la France. En l’occurrence, Juan Carlos Medina adaptant ici le coréen Montage (Jeong Geun-seop, 2013), la filiation est d’autant plus évidente. Direction donc le nord de la France, en 2005 d’abord, où Malik, inspecteur de police, assiste impuissant à la mort d’une petite fille suite à un rapt et une demande de rançon. Le ravisseur s’échappe et dix ans plus tard, à quelques jours de la fermeture du dossier qui s’apprête à être classé, la mère de l’enfant ressurgit dans la vie de Malik pour lui demander de résoudre l’enquête dans ce court laps de temps. L’inspecteur, contre sa hiérarchie, va tenter le tout pour le tout pour éviter la prescription et se heurter à des secrets enfouis depuis des années. Une enquête labyrinthique comme on les aime !

Dans un grand salon moderne, avec une large porte-fenêtre donnant sur un petit jardin, Julie Gayet pose une main réconfortante sur le bras de Sami Bouajila, assis tous les deux ; scène du film Six jours.

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Autant commencer par les défauts évidents de Six jours pour terminer ce papier sur une bonne note, le film s’étant fait éteindre par la critique française, il nous parait important de le défendre un minimum. D’abord, le scénario peine à totalement convaincre. Alors oui les auteurs ont pris soin de situer l’intrigue avant 2015 et l’allongement des délais de prescription, mais les rebondissements sont rapidement identifiables et lorgnent parfois vers les limites du crédible. Ensuite la représentation de la police française dans les œuvres de fiction est, comme souvent, assez ridicule. À vouloir la jouer « à l’américaine » avec des ambiances et dialogues ténébreux – méthode dont Olivier Marchal est le plus illustre représentant – notre perception de public franchouillard ne s’y trompe pas. Pas de chance pour elle car c’est une excellente actrice au demeurant, Marilyne Canto, dans un rôle très similaire à celui qu’elle tenait dans Follow (Victoire d’Aboville, 2023), est à ce titre la plus parfaite des illustrations de ce mal qui ronge tant de productions policières hexagonales. On peut finir la liste des travers en évoquant la musique de Johan Söderqvist, compositeur de Morse (Tomas Alfredson, 2008), qui est bien trop présente.

Les défauts sont contrebalancés par de bien meilleures réussites au niveau de la réalisation. Juan Carlos Medina dont c’est ici le troisième long-métrage après Insensibles (2012) et Golem, le tueur de Londres (2016) signe une réalisation soignée, ne manquant pas d’idées de mise en scène. On retiendra notamment la scène illustrée sur la fameuse affiche de Six jours où l’inspecteur et le suspect jouent au jeu du chat et de la souris sous une pluie battante, ou encore des montages alternés rappelant, toutes proportions gardées, certaines séquences de The Dark Knight (Christopher Nolan, 2008), la musique allant dans ce sens. Car de cinéma US, il en est aussi question quand le film cite, par exemple, ouvertement Seven (David Fincher, 1995) et sa course poursuite entre les enquêteurs et John Doe sous une averse. En fait, le cinéaste a totalement digéré ses nombreuses influences, d’où qu’elles viennent – on pense également à l’espagnol Que Dios nos perdone (Rodrigo Sorogoyen, 2016) ou au cinéma de Jean-Pierre Melville – et parvient à faire la jonction, à Roubaix, de Séoul, New-York ou Madrid, offrant à son long-métrage une atmosphère unique et pesante.         

Sami Bouajila dans une sombre salle d'interrogatoire, observe son interlocuteur, vu de dos, de manière très méfiante ; scène du film Six jours.

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Juan Carlos Medina peut également compter sur la solidité de l’interprétation de Sami Bouajila qui en impose en inspecteur hanté par ce cold case. Si l’écriture du personnage de Julie Gayet en mère endeuillée, n’arrive pas toujours à retranscrire la peine et la douleur d’une telle déflagration, Bouajila arrive à rééquilibrer l’émotion en jouant de toute son humanité. On devine à tout instant ses fantômes et son empathie. C’est d’ailleurs l’un des points fort de Six jours : arriver à donner vie au lien qui unit les fonctionnaires de police aux familles des victimes. Et cela marche en grande partie grâce à Sami Bouajila, même si Julie Gayet, excellente actrice, fait ce qu’elle peut avec son personnage. On saluera également la performance de Philippe Résimont, vu chez René Manzor, Lucas Belvaux ou Fabrice Du Welz, en grand-père éploré. Sa gueule taillée à la serpe et sa voix suave – l’homme est comédien de doublage – viennent redynamiser le récit pour sa deuxième partie. Pour le reste, le casting allant d’Anne Azoulay à Yannick Choirat en passant par Manon Azem ou Olivia Bonamy, s’en sort plutôt bien malgré quelques dialogues surexplicatifs ou des situations trop alambiquées.

En deux mots, Six jours ne réinventera pas le genre du film policier, mais était-ce vraiment le but ? Juan Carlos Medina semble plutôt occupé à se faire plaisir à synthétiser ses références avec un talent évident, et participant à re-dynamiser un polar à la française qui est actuellement en pleine mutation – La Fille au bracelet (Stéphane Demoustier, 2019) ou La Nuit du 12 (Dominik Moll, 2022) sont déjà passés par là. Un long-métrage loin d’être parfait mais qui vaut le coup d’œil, ne serait-ce que pour son esthétique travaillée et l’interprétation touchante de Sami Bouajila. 


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

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