Carlotta Films met en lumière la part la plus méconnue d’un des grands noms du septième art : 10 films de la période britannique de Sir Alfred Hitchcock, réunis dans un coffret collector, pour la plupart inédits en haute-définition. Entre curiosités, bobines oubliables et pièces annonciatrices de ce que sera le maître, plongée dans les débuts d’une filmographie capitale dont le génie n’aura pas attendu le nombre des années.

© « A l’est de Shanghaï » (1931) Tous Droits Réservés
Je suis une légende
Des nombreuses gloses, n’allons pas en ajouter une trop longue. Permettons-nous juste quelques mots de contexte biographique, issus notamment de la lecture attentive de l’ouvrage-somme collectif Hitchcock, la totale (Editions E/P/A), que nous ne saurions que trop vous recommander. A une époque où il est encore inconnu pour le monde et où les plus grands cinéastes avant lui s’appellent David W. Griffiths Friedrich Wilhelm Murnau ou Abel Gance, le jeune Alfred Hitchcock, passé par la presse, se retrouve rédacteur d’intertitres pour la Paramount. Travailleur et précis, il passe assistant-réalisateur – par ce biais il rencontrera Alma Reville, alors monteuse et qui sera sa partenaire de vie et collaboratrice majeure – notamment sur des tournages en Allemagne ce qui lui permettra de subir ses premiers chocs filmiques via la force de frappe expressionniste. A peine sept ans après être entré à la Paramount, Michael Balcon, le boss de la Gainsboro Pictures propose à ce jeune homme bien en chair au regard filou de passer à la réalisation dès 1925. Il n’est pas faux de parler d’une gradation fulgurante, sans pour autant oublier de rappeler que dans le contexte de l’époque, les passerelles semblaient plus accessibles aux âmes besogneuses qu’elles ne le sont aujourd’hui. Le premier effort d’Alfred Hitchcock en tant que metteur en scène, Le Jardin du plaisir (titre délicieusement prémonitoirement ironique quant à la suite de la carrière du cinéaste), est néanmoins un échec commercial, le public ne goûtant que peu à cette romance. Le deuxième effort ne sera pas plus pertinent, The Mountain Eagle n’ayant même pas passé les fourches caudines de l’histoire, le film étant considéré comme perdu. The Lodger (1927) sera son premier thriller, premier succès public, première réussite critique. Première œuvre hitchcockienne à part entière…

© « The Manxman » (1929) Tous Droits Réservés
Le coffret proposé par Carlotta propose dix longs-métrages sur une période de 1925 à 1932. Nonobstant la formulation gentiment confuse – “réunis pour la première fois en coffret Blu-Ray”, cela signifie bien que ces oeuvres sont réunies en Blu-Ray dans un coffret pour la première fois, mais pas qu’elles sont toutes inédites en Blu-Ray, la précision mérite d’être faite – on serait tenté de croire que cela couvre une supposée éclosion d’un cinéaste que l’on saisit alors juste après son premier succès, The Lodger donc, et avant certaines de ses oeuvres qui seront des jalons reconnus de sa filmographie tels que L’homme qui en savait trop (première version, 1934) ou Les 39 marches (1935). Le choix semble mettre en avant une période transitionnelle, d’affirmation peut-être pour Hitchcock… Ce qui n’est pas tout à fait le cas. Le visionnage de The Lodger, bien qu’il soit hors coffret, permet d’affirmer l’hypothèse : HItchcock a éclos fort vite. Voire tout de suite. Mais le système dans lequel il évoluait ne lui a pas permis de l’exprimer d’une manière linéaire. Ainsi si l’on a bien envie, lorsqu’on visionne des travaux “de jeunesse” d’y détecter tel surgissement d’un motif ultérieurement célèbre, ces dix longs-métrages-ci imposent d’avoir une autre posture de spectateur. Sous peine d’être éminemment déçu(e).
Pas plus qu’un autre Hitchcock mena ses projets au-delà de toute considération industrielle. Signataire d’un contrat dans la deuxième moitié des années 20 faisant de lui le réalisateur britannique le mieux payé, il était du même coup aux prises avec des impératifs de rendement, à savoir douze films à fournir à la British International Pictures en trois ans. Dès lors le jeu de piste spectatoriel, davantage que de capter des traces, consiste à repérer à quel point la personnalité d’Alfred Hitchcock perce par son intégrité, son entièreté : par exemple, tâchez de deviner quel projet lui a été imposé et lequel est porté de manière plus personnelle. Ce peut être assez facile au premier abord tant le cinéaste paraît à l’occasion empoté, comprimé, par un dispositif théâtral qui semble lui tomber des bras – Junon et le paon (1930) – ou un sujet qui semble ne lui provoquer qu’un intérêt calme et poli – Laquelle des trois ? (1928). Quand Hitchcock ne sait pas quoi faire de son sujet, cela se voit. Ainsi on pourrait brutalement scinder ce coffret en deux : les productions dépossédées et les films habités, la carrière d’Alfred Hitchcock et les impératifs de contrat amenant sa filmographie à non pas passer harmonieusement de l’une à l’autre mais alterner l’une et l’autre approche. Encore plus brutalement, cette division en rejoint une autre, d’un côté ce que l’on pourrait qualifier des sujets “sociaux” basés sur des motifs mettant en exergue la lutte des classes – de là à dire que Hitchcock était le précurseur des frères Dardenne, il n’y a qu’un pas que nous ne franchirons pas – tandis que les autres, via le cinéma de genre, placent d’ores et déjà les thèmes fondateurs du cinéaste, en premier lieu la culpabilité et le désir.

© « Le masque de cuir » (1927) Tous Droits Réservés
Le Masque de Cuir (1927), Laquelle des trois ?, Junon et le Paon, The Manxmann (1929), The Skin Game (1931) embrassent des enjeux sociaux voire politiques sous un angle plutôt moral. Objets humoristiques ou drames, tous mettent bel et bien en jeu la pauvreté et la richesse dans leurs expressions de classe, avec plus ou moins de légèreté, d’a-point, et d’inspiration. Alfred Hitchcock scénariste – il signe seul le script de plusieurs de ces longs-métrages, quasiment tous des adaptations, souvent de pièces de théâtre – se montre là très bavard, pour un futur maître de la narration visuelle… Ces films ne tendent de toute façon pas à l’installer pour l’immense réalisateur qu’il fut bien qu’il ne soient pas tous égaux dans leur traitement. Junon et le Paon, huis clos volubile, empesé et misérabiliste, sclérosé contractuellement par Sean O’Casey, le dramaturge initial ayant droit de regard sur le projet, est de loin l’ouvrage le plus plombant du coffret malgré d’éparses trouvailles formelles (les hallucinations du vétéran de la guerre civile et le jeu sur les hors-champ, quoique certainement adapté en droite ligne de la dramaturgie de O’Casey). Le Masque de Cuir ne relèvera le spectateur d’une intrigue somme toute banale de triangle amoureux que grâce à ses séquences de boxe pionnières pour l’époque. Laquelle des trois ? se présente en comédie de mœurs équilibrée dont le souvenir est aussi léger qu’une brise sur un chêne. Hormis son formidable démarrage, drame champêtre amer et mélancolique à la sensibilité picturale saisissante, peu à garder puisqu’il tourne vite aux enjeux bourgeois vaudevillesques du remariage d’un vieux propriétaire terrien. The Skin Game (1931) profite lui d’une intensité dramaturgique dont l’ambiguïté et la cruauté ont pu taper dans l’oeil de Sir Alfred : une famille de bonne moralité en vient à se servir du passé trouble d’une pauvre fille afin de lutter contre un capitaliste forcené qui veut raser leur campagne. L’acmé du métrage, au-delà de sa fin sans espoir, peut-être l’une des plus sombres de la filmographie du cinéaste, étant cette étonnante séquence d’enchères, filmée en panoramiques rapides sur chacun des enchérisseurs, donnant à la scène une vélocité et une anxiété palpable. Enfin The Manxmann, autre triangle amoureux prévisible sur fond de syndicalisme marin, reste dans cette veine de cinéma socialisant peu amène à bouleverser nos mémoires… La culpabilité, tout de même, et les notions de désir percent toutefois.
Ces deux thèmes hitchcockiens fondateurs, véritables colonnes vertébrales du cinéma du maître – et de sa profondeur thématique, au-delà des inventions plastiques – se déploient davantage dans les autres métrages du coffret. A l’américaine (1928) emprunte le ton humoristique des réalisations les moins sérieuses du maître (il n’est pas interdit de penser au ton de La Main au collet). Cette histoire d’amour entre jet-setteurs, perturbée par un beau-père sévère et de perpétuelles tentatives de manipulation de l’autre, est autant prétexte à des séquences cocasses – le crash d’avion initial, la scène de la fête, le retournement de situation final – qu’à un sous-texte assez cynique sur les relations amoureuses et la captivité qu’implique parfois le regard de l’autre sur nous (en l’occurrence trois regards masculins sur une personnalité féminine trop libre pour son temps). La protagoniste incarnée par Betty Balfour se lit comme une des premières blondes hithockiennes, pétillante, intelligente, mais aussi traquée, manipulée, angoissée par le désir. Si l’humour reste de mise dans l’étrange Numéro 17 (1932) c’est à un niveau plus détaché, confinant au surréalisme. Inaugurant la technique scénaristique du MacGuffin (un élément narratif, souvent un objet, qui fait démarrer l’histoire pour ne finalement revêtir que peu d’importance) le script s’étiole dans une intrigue brumeuse autour d’un collier de perle et d’un faux cadavre réunissant plusieurs personnes dans une maison abandonnée. La teneur théâtrale dans une ambiance de film fantastique gothique de la Universal – quel travelling d’ouverture ! – est surprenamment court-circuitée par un final spectaculaire au bord d’un train proche du suspense bigger than life de La Mort aux trousses (1959). Le film pour raté qu’il soit sur le plan narratif, bardé d’idées créatives, de suspicion, de rebondissements et d’humour noir, est un brouillon autant qu’un exercice de style.

© « Chantage » (1929) Tous Droits Réservés
Restent trois œuvres qui selon nous sont les pépites du coffret. Nous ne vous parlerons pas à nouveau de Meurtre (1930) que nous avions déjà chroniqué à l’occasion d’une précédente sortie en Blu-Ray. Concentrons-nous donc sur Chantage (1929), l’exemple type de la thèse de notre compte-rendu : très tôt, Alfred Hitchcock s’était trouvé. Anecdote d’importance le film est disponible – et est sorti en salles à l’époque – en deux versions, l’une muette, l’une parlante. Il est considéré comme le premier film parlant en Grande-Bretagne, et a été tourné avec cela en tête par HItchcock qui se saisit du son avec une inventivité estomaquante. Il est assez fou de constater que bien qu’Alfred Hitchcock semblait considérer, comme d’autres cinéastes du muet, ce dernier comme le cinéma le plus pur, il ait tout de suite envisagé le son comme un outil filmique à part entière. Ainsi la séquence du meurtre qui lance l’intrigue est de l’orfèvrerie tant par son jeu de cadrage, de placement des comédiens dans l’espace, que la manière dont le son fait raccord et devient expressif alors qu’il n’est censé n’en être qu’à son balbutiement. L’intrigue est retorse : une jeune femme commençant à s’ennuyer avec son petit ami inspecteur de police se laisse un peu séduire par un peintre qui la convainc de monter chez lui. Il s’apprête à la violer et Alice l’assassine. Dans la confusion de son départ – ahurie, somnambule, dans la bonne partition de l’actrice Any Ondra – elle oublie un gant sur la scène de crime… Retrouvé par son amoureux l’inspecteur qui la couvre en cachant le gant. Un témoin du meurtre tente néanmoins de les faire chanter tous les deux, et se lance alors un jeu psychologique machiavélique entre le maitre-chanteur et le policier. Au-delà de la technique révolutionnaire, Chantage plonge dans le bain hitchcockien ainsi qu’il nous captive : le désir, sexuel ou amoureux, encore et toujours lui, pousse les êtres à tuer dans le pire des cas, à accuser un faux coupable, à bâtir le reste de son existence sur un mensonge. Plus précisément, le film questionne la loyauté sentimentale et la pureté de cette dernière. Car plus le petit ami flic d’Alice la sauve en cachant son méfait, plus il la rend “captive” de lui, seul à connaître son secret. La conclusion cynique achèvera de lier Chantage aux films d’amour contrarié les plus tortueux d’Alfred Hitchcock, tels que Rebecca (1940) ou Sueurs froides (1955). S’il y a un seul film précurseur des futurs chefs-d’œuvre, c’est indéniablement celui-ci, qui prend sa pleine puissance dans la version parlante, à privilégier.
Reste une grande surprise, face à A l’est de Shanghaï (1931), un projet personnel d’Alfred Hitchcock, écrit par lui entre deux commandes. Le récit d’un couple en fin de vie, désabusé par le quotidien mais soudain plein aux as à la faveur d’un héritage, est d’une modernité étonnante. La ridicule célérité de la vie citadine précède le calme morne et répétitif de la vie de concubinage dans un appartement modeste, traité d’abord par le cinéaste sur le ton de la comédie… Puis sur la croisière que les tourtereaux s’offrent afin de changer d’air, le film prend une tournure plus mélancolique, les deux protagonistes allant chacun de son côté flirter avec un passager/une passagère. On pense à La Nuit (1961) de Michelangelo Antonioni, avec lequel A l’est de Shanghaï partage une même flottaison intime, une insatisfaction constante, une imperfection du sentiment, l’herbe jamais vraiment plus belle ailleurs, le sentiment de faire une erreur quique l’on tente d’aimer. Un troisième sursaut narratif fait enfin basculer le long-métrage dans le film catastrophe, avec un naufrage dont seul le couple sort rescapé et se sauve à la faveur d’un bateau chinois avec le retour d’un humour potache et aux limites de l’absurde, ramenant le spectateur contemporain à l’expérience de visionnage de Sans filtre (Ruben Ostlund, 2022). Hors-normes, aussi sensible que déroutant, aussi juste que drôle, A l’est de Shanghaï est peut-être un petit chef-d’œuvre parmi les grands d’une filmographie capitale.
Studio Canal livre un travail éditorial exemplaire. Aux côtés de superbes restaurations, il y a le soin porté aux accompagnements musicaux des films muets. Selon les longs-métrages, deux partitions différentes peuvent même être proposées – mention spéciale à celle de A l’américaine, dans laquelle le compositeur s’amuse à recycler des thèmes de George Gershwin, charmant clin d’œil mélomane. Les suppléments surtout permettront de prolonger le visionnage déjà conséquent des dix films par plus de trois heures de bonus, allant de scènes alternatives à des morceaux du célébrissime entretien Truffaut/HItchcock, une quantité colossale. Parmi eux le documentaire de Laurent Bouzereau tient une place de choix. Becoming Hitchcock (2024), tirant de Chantage les motifs qui structureront toute la carrière d’Alfred Hitchcock (la blonde, les armes blanches, la nourriture etc) est un objet instructif mais très didactique. Il nous rejoint de toute façon : Alfred Hitchcock est peut-être né génial. C’est injuste mais c’est comme ça.
