La Ruée vers l’or


Il y a tout juste cent ans, jour pour jour, La Ruée vers l’or était projeté pour la première fois au Grauman’s Egyptian Theatre de Los Angeles. Considéré comme l’un des films les plus emblématiques de Charlie Chaplin — et plus précisément de son alter ego Charlot — il demeure pourtant, paradoxalement, l’un de ses films les plus insaisissables.

Charlot assis dans une grange, transi de froid, portant son chapeau et un manteau, avec de la neige dessus ; scène du film La ruée vers l'or.

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Le Sommet des dieux

Il faut dire que la version que le public de 1925 a découverte cette année-là n’existe plus vraiment. Charlie Chaplin lui-même en est responsable : il a détruit la pellicule originale pour en créer une nouvelle en 1942. Cette seconde mouture, désormais sonore, repose sur des prises alternatives provenant d’une seconde caméra, un remontage partiel – avec une voix-off assurée par Chaplin en personne – et une fin légèrement modifiée. Depuis plusieurs versions circulent. Chacune ajuste et ré-interprète légèrement le film : une édition restaurée dans les années 1960, une autre en 1993, puis l’intervention de la Cinémathèque de Bologne en 2007, dont nous voyons aujourd’hui la version en 4K. Ce n’est plus le même film et pourtant, c’est toujours Charlot : silhouette vacillante dans l’immensité blanche de l’Alaska, héros affamé qui fait la cuisine avec sa chaussure, amoureux timide qui se rêve danseur pour une fille de saloon. Un vagabond en route vers la fortune, ou du moins vers un avenir meilleur – en somme, la métaphore parfaite de la trajectoire de Chaplin lui-même, fils de la misère devenu roi du cinéma… Le même film donc mais pas le même sens. Entre la version de 1925 et celle de 1942 notre interprétation est différente puisque ce n’est plus le même Charlie Chaplin qui réalise, ce n’est plus le vagabond qui se demande s’il existe, mais l’homme le plus célèbre du monde qui s’interroge sur qui il souhaite être, pour reprendre la formule de Truffaut. En 1942, Chaplin remet sur les écrans un Charlot qui n’existe plus vraiment. L’Europe est à feu et à sang, les puissances fascistes dominent une large partie du globe, et Chaplin lui-même vient tout juste de livrer Le Dictateur (1940), charge satirique virulente contre Adolf Hitler. Il ne s’agit plus de la montée d’un vagabond vers la fortune mais du retour du roi new-yorkais à ses origines. D’un créateur au sommet en 1942 regardant en arrière vers la figure fragile qui l’a porté depuis 1914. Qu’en reste t-il en 2025 ?

Charlot au premier plan, vu de dos, observe une chanteuse se produire sur le comptoir d'un saloon, devant une horde de clients masculins, dans le film La ruée vers l'or.

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Il reste, d’abord, un condensé de ce qu’est Chaplin en tant que cinéaste : un équilibre entre comédie et tragédie, entre le gag burlesque et l’émotion brute. La Ruée vers l’or fait rire, bien sûr – les pantomimes de Charlot, sa danse des petits pains et ses acrobaties dans la cabane en équilibre sont devenues légendaires. Toutefois sous l’humour, il y a l’ombre du réel : le film s’inspire librement d’un fait divers tragique où des colons piégés par la neige ont dû recourir au cannibalisme pour survivre. Avec un siècle de recul, on comprend mieux à quel point ce film annonçait déjà le versant social et politique du cinéma chaplinien. Derrière la quête d’or, il y a la lutte des démunis, l’Amérique des marginaux qui cohabite avec la satire des puissants. Et cette dimension devient encore plus nette dans la version de 1942 : en prêtant sa voix à Charlot, Chaplin superpose son histoire personnelle à celle du personnage. L’orphelin pauvre et affamé qu’il fut dans son enfance se confond avec le chercheur d’or ballotté par les événements. Ainsi, La Ruée vers l’or, dans cette relecture parlante, devient aussi une forme d’autobiographie détournée – ou de testament déguisé de notre point de vue du XXIème siècle. La mise en scène du film accentue cette idée puisque les personnages tentent tous d’exclure les lieux clos dans lesquels se retrouve Charlot, ils essayent de l’ostraciser cinématographiquement. Il est sans cesse exclu du cadre, de manière à la fois comique – il chute, il glisse, il tombe – mais également tragique puisque cela signifie bien qu’il n’est jamais accepté par ce monde : même la fin, alors qu’il est millionnaire, le ramène à sa condition de pauvre lorsqu’il échange sa place par inadvertance. L’autre chose que révèle La Ruée vers l’or, c’est combien l’œuvre de Charles Chaplin est loin d’être un bloc homogène. Elle est traversée de ruptures et de métamorphoses, et même à l’intérieur du « cycle Charlot » — une quarantaine de réalisations sur les quelque 80 qu’il a réalisées — rien n’est jamais vraiment homogène. Dans ce film précis, Charlot apparaît jeune, bondissant, presque félin : il grimpe, glisse et voltige. Il a encore cette énergie folle, presque joyeuse, qui rend l’adversité supportable. Or très vite, dans les films suivants, son corps se modifie. Il ralentit, il se cabre, il s’alourdit. Comme si le poids du monde — des injustices sociales, des désillusions politiques, de la montée des fascismes — venait progressivement le plomber. La Ruée vers l’or devient alors une capsule temporelle et un instantané d’avant la chute. Une sorte de dernier éclat de lumière avant que la silhouette de Charlot ne se courbe sous le vent mauvais du siècle.

Charlie Chaplin, attablé, joue avec des pommes de terre qu'il fait marcher avec des jambes à l'aide de fourchettes, la mine pensive et triste dans le film La ruée vers l'or.

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C’est aussi en ce sens que La Ruée vers l’or est bouleversant. Car si l’on y retrouve l’essence même du cinéma de Chaplin – son humanité, sa grâce burlesque, sa capacité à faire naître l’émotion d’un simple mouvement – on y perçoit aussi, en creux, tout ce que son cinéma ne pourra plus être. Le long-métrage devient alors double avec le témoignage d’un âge d’or et le pressentiment de sa fin. Il capture un instant fragile, celui où Charlot est encore capable de danser sur la neige, de rêver malgré la faim et de croire à l’amour même lorsqu’il est humilié. Vu depuis 2025, ce n’est plus seulement un film muet restauré, c’est un vestige vibrant d’un genre cinématographique aujourd’hui disparu : le burlesque. Et si l’on traque encore les traces de ce burlesque chaplinien dans quelques œuvres contemporaines — chez Thomas Salvador, par exemple, ou dans un objet aussi audacieux que Hundreds of Beavers (Mike Cheslik, 2022), que nous avions chaleureusement défendu — force est de constater que le genre, dans sa forme classique, appartient désormais au passé. Le cinéma muet burlesque, avec son rythme propre, sa mécanique du gag, son rapport poétique au corps et à l’espace, est éteint. Mais comme le prouve la projection simultanée de La Ruée vers l’or dans plus de 250 salles à travers le monde, éteint ne veut pas dire disparu.


A propos de Enzo Durand

Grand lecteur de Stephen King, Enzo s'attèle à disséquer les nombreuses adaptations du maître de l'horreur, de Brian De Palma à Mike Flannagan, en passant par Tobe Hooper et Franck Darabont. Ce qui le passionne le plus, c'est de se plonger au cœur des œuvres les plus méconnues du grand public, que ce soit des adaptations de Carrie en comédie musicale ou des remakes indiens non officiels.

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