Novocaïne


La violence ludique est à l’ordre du jour en ce début d’année 2025 ! Après le jouissif Fight or Flight (James Madigan, 2025), débarqué sur les écrans britanniques depuis la fin février et continuant le progressif revival de la carrière de Josh Hartnett, c’est au tour de Jack Quaid dans Novocaïne (Robert Olsen, 2025) de répondre à la question qui taraude le cinéma d’action contemporain : comment réinventer les mises à mort ?

Un homme à terre dans un salon observe bouche bée qu'il a un large couteau planté dans la main ; scène du film Novocaïne.

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Meurtre(s) à l’os de rose

Tout commençait pourtant comme un honnête film de Noël, que l’on regarderait au chaud sous sa couette un dimanche après-midi à la télévision. Jack Quaid joue ici un employé de banque du nom de Nathan Caine qui, sans avoir une vie trépidante, semble malgré tout s’en contenter. Il faut dire qu’il va au travail des papillons dans le ventre, notre Nate, charmé par l’une de ses collègues, Sherry, incarnée par Amber Midthunder – à qui l’on doit une prestation magistrale dans Prey (Dan Trachtenberg, 2022). Sur les un peu plus d’une heure et demie que dure Novocaine (Dan Berk et Robert Olsen, 2025), la quasi-intégralité de son premier tiers se concentre sur cette romance naissante entre Nate et Sherry. Et il faut bien reconnaître qu’il s’agit là de la partie la plus réussie et intéressante du film sur la durée : au-delà des indéniables qualités de jeu d’Amber Midthunder – et celles, plus contestables, de Jack Quaid – on se surprendrait presque à se laisser toucher par certaines interactions entre les personnages, notamment lorsqu’iels évoquent leurs troubles à la fois mentaux et physiques. Gardons tout de même cette information essentielle à l’esprit : Nate et Sherry ont, dans cette première demi-heure, passé en tout et pour tout une seule soirée ensemble.

Un jeune homme et une jeune femme boivent un verre assis au comptoir d'un bar dans le film Novocaïne.

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Ce que l’on n’avait pas vu venir – on oublierait presque que Novocaine n’est, en fait, pas une romance de Noël – Nate est en fait un super-héros ! Enfin, c’est ce que le long-métrage essaie de nous vendre en profitant de la maladie de son protagoniste, incapable de ressentir la douleur, pour lui accoler le sobriquet de Novocaine. Un jeu de mots, selon les personnages eux-mêmes, ou plutôt une private joke à destination des pharmacien·ne·s du monde, et inaccessible à nous, pauvres spectateur·ice·s ignares en médecine – car oui, l’autrice de cette critique se rassure comme elle peut, ayant gâché une bonne partie de sa séance à chercher, en vain, le moindre sens à ce surnom. Une maladie qui sert à la fois de prétexte narratif pour propulser Nate aux trousses des braqueurs ayant pris en otage Sherry – après un seul rendez-vous, rappelons-le : à défaut d’admirer la cohérence narrative du film, nous pouvons admirer la dévotion de Nate –, mais aussi comme catalyseur d’une mise en scène qui se révèle, par instants et peut-être par mégarde drôlement inventive dans sa violence.

S’il est une chose que Novocaine fait bien en dehors de sa partie consacrée à la romance de ses protagonistes, c’est sa mise en scène de la brutalité. Fort de son concept, le long-métrage permet d’exacerber la monstration des dégâts physiques que subit son héros – rejoignant, de ce fait, certaines œuvres récentes du cinéma d’action contemporain, tel que l’ultra violent mais fort appréciable Farang (Xavier Gens, 2023). On retrouve même un hommage, conscient ou non, à ce dernier dans cet affrontement final où Nate use de son propre os dépassant de son bras blessé pour transpercer la mâchoire de l’un des ravisseurs. Le film avait pourtant déjà atteint son acmé de la violence plusieurs minutes auparavant, quand face à un grand gaillard bien plus imposant que lui, Nate prend l’avantage en enfonçant des morceaux de verre dans ses poings en martelant le sol où se trouvent les débris, avant de défigurer son adversaire en le rouant de coups. À cet instant, Novocaine touche du doigt qu’il aurait pu être : un film d’action brutal, viscéral, voir même organique.

Plan sur le héros du film Novocaïne, dégainant son revolver, le canon tout prêt l'objectif.

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Seulement voilà, Novocaine cherche à parler au grand public. Si la violence est bien montrée à l’image, et au-delà même du ton humoristique, c’est bien le manque de réaction du personnage face aux supplices qu’on lui inflige qui vient lisser les contours de l’œuvre. Ce qui participe d’une mise en scène de la violence efficace, et c’est là tout le paradoxe du concept que tente de mettre en scène le film, c’est aussi la réaction des corps. Dans ce registre, Monkey Man (Dev Patel, 2024) est exemplaire. Dans la séquence d’action dans les toilettes d’un night club, le jeu de Dev Patel donne à voir tous les effets de la violence sur son corps : chaque coup reçu vient rendre son combat plus difficile. La violence n’est pas seulement inscrite dans l’apparence du corps de Dev Patel, mais dans ses réactions et ses mouvements. Et c’est aussi pour ça que le moment où, dans Novocaine, Nate s’insère des bouts de verre dans les poings fonctionne aussi bien : parce que cette violence première est ensuite redirigée vers son adversaire, qui lui en sentira les effets. Elle n’est plus qu’une image désincarnée qui semble avoir du mal à produire ses effets, elle devient une sensation.

Novocaine est toutefois frustrant. Là où il pourrait jouer la carte d’une ultra-violence salvatrice à même de le démarquer des autres productions du cinéma d’action, son envie de toucher le grand public l’amène à s’astreindre à une esthétique aseptisée qui n’a pour seul effet de le faire ressembler à un actioner basique – on aurait presque du mal à le distinguer d’un Free Guy (Shawn Levy, 2021), certes pour quelques récurrences thématiques, surtout pour son côté fade et en manque d’identité propre. Malgré ce constat, Novocaine parvient à s’exprimer uniquement par sursaut, par éclat, tandis que sa forme globale le condamne à se diluer au sein d’une production hollywoodienne elle-même en perte d’identité. Alors oui, peut-être que Novocaine est aussi en manque d’un·e véritable auteur·ice, ses réalisateurs Dan Berk et Robert Olsen ne s’étant illustrés auparavant que dans des productions horrifiques passées sous le radar et relativement peu intéressantes, comme Body (2015) ou Villains (2019) – bien que ce soit sans doute de là que leur viennent ce goût pour la mise en scène du gore, ce qui ne sauve malheureusement pas le film. Pour cette année, il ne nous reste plus qu’à espérer qu’avec Nobody 2 prévu pour une sortie cet été en France – Timo Tjahjanto parvienne à résister au concasseur hollywoodien qui prend un malin plaisir à fragmenter les marquages esthétiques des réalisateur·ice·s croisant sa route, jusqu’à ce qu’ils en deviennent imperceptibles. Pour le bien du cinéma d’action, résiste, Timo.


A propos de Clarissa Devin

Après être passée des explosions de Michael Bay aux voltiges de Tsui Hark sans se mouiller la nuque, Clarissa n’a plus jamais lâché les cinémas d’action. Même si sa pratique universitaire l’a plutôt amenée du côté d’Alfred Hitchcock et de son actrice Grace Kelly, elle gardait toujours un œil sur les films où l’on fait whoosh-whoosh, pan-pan, ou les deux. Quand elle n’est pas au cinéma, et parce qu’il lui faut visiblement de la bagarre en intraveineuse, elle est très probablement en train de regarder du catch, entre les États-Unis et le Japon.

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