Les Yeux de Feu


Classique mineur de la folk horror, Les yeux de feu (Avery Crounse, 1983) est unique en son genre, une œuvre née de l’esprit sincère et non formaté d’un photographe aguerri doublé d’un réalisateur débutant. Totalement en marge de l’épouvante des années 80, le film a été restauré et ressorti pour la première fois par Severin en 2021. Invisible en France autrement qu’en VHS, il bénéficie aujourd’hui grâce à Rimini d’une belle édition Blu-Ray/DVD comprenant la version cinéma et la director’s cut.

Une jeune femme rousse avec des plumes dans les cheveux, l'air débraillé, est assise contre le tronc d'un arbre sur lequel des visages semblent s'animer ; scène du film Les yeux de feu.

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La Forêt à des yeux

1750, quelque part dans une colonie britannique. Le révérend Will Smythe (Dennis Lipscomb), à deux doigts d’être pendu pour adultère, fuit le village qui l’a accueilli en compagnie de ses rares ouailles dont Eloïse sa maîtresse et sa fille Fanny, ainsi que Leah (Karlene Crockett), une jeune femme rousse quasi mutique qu’il a recueillie quand sa mère fut brûlée sous ses yeux pour sorcellerie. Sur un radeau, ils s’aventurent par la rivière dans des contrées inconnues en quête d’une terre promise. Marion (Guy Boyd), trappeur et accessoirement mari d’Eloïse, les retrouve et prend la route avec eux à travers une vallée que même les Amérindiens Chaouanons évitent. Tout semble aller pour le mieux lorsque la troupe s’installe dans des cabanes abandonnées, mais elle est rapidement témoin de phénomènes surnaturels : le Mal semble habiter ces lieux et se manifeste sous la forme de spectres de ceux qui sont morts ici, retenus par une créature démoniaque qui se fond dans les arbres et l’humus de la forêt. Douée comme sa mère d’étranges pouvoirs, Leah aperçoit ces fantômes bien avant ses compagnons.

Une petite fille au visage de boue noir et aux yeux de serpents affiche un sourire démoniaque dans le film Les yeux de feu.

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La première demi-heure adopte un ton presque léger malgré les événements inexplicables qui se produisent. On bascule ensuite progressivement dans un fantastique de plus en plus inquiétant où la nature semble devenir hostile. Les morts apparaissent sous différentes formes organiques jusqu’à ce que le récit prenne une tournure horrifique lorsque le camp est attaqué par des fantômes humains enduits de boue. Une lutte s’engage entre les Hommes dits « civilisés » – entendre « chrétiens » – et des forces plus ancestrales, païennes. La religion, incarnée par Smythe, passe ici pour impuissante face à l’animisme et aux croyances liées au folklore européen (fées, démons,…), incarnées par les pouvoirs de Leah. Le révérend nie purement et simplement l’existence de ces superstitions tandis que Dalton, aux convictions plus ancrées dans l’expérience, ne reste pas passif face aux événements. L’isolement, l’environnement inhospitalier (le film a été tourné dans les Monts Ozarks, Missouri), les créatures à l’humanité pervertie, le basculement dans la folie de certains personnages, des effets spéciaux optiques singuliers… Tout cela concourt à composer une atmosphère quasi lovecraftienne par moments. Les yeux de feu se situe donc à mille lieues de l’horreur en vogue à la même époque, quand les productions commencent à être truffés de scènes choc destinés à faire sursauter le spectateur.

Cinq silhouettes nues, à la peau blanche, sale, et aux longs cheveux, corps décharnés, sont assis dans une forêt baignée dans une étrange lumière bleue ; plan issu du film Les yeux de feu.

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Le montage restauré correspond à celui qui fut exploité en salles, dont les ellipses nuisent quelque peu à une totale compréhension des tenants et des aboutissants. La version du réalisateur, intitulée Crying Blue Sky, inédite jusqu’au début des années 2020, est présentée en supplément et comporte plus de vingt minutes de scènes supplémentaires dont une introduction et une conclusion totalement différentes. Tirée des archives personnelles de Crounse, la copie est sombre, les couleurs n’ont pas été réétalonnées et la bande guère nettoyée de ses poussières, mais l’ensemble reste tout à fait regardable. Parmi les passages sabrés par le metteur en scène lui-même, il y cette scène où Marion découvre les cadavres de villageois partis à la poursuite des fuyards, attachés nus à un arbre et exécutés probablement par les Amérindiens. De nombreux dialogues approfondissant les personnages secondaires ont également été supprimés, ainsi que des scènes où se manifestent les morts (leurs hurlements lors de l’érection d’une croix dans un crépuscule rougeoyant, par exemple).

Blu-Ray du film Les yeux de feu proposé par Rimini Editions.Rimini reprend également « Le secret repose dans les arbres » , l’un des suppléments du Blu-Ray de Severin Films : Stephen Thrower, connu pour ses ouvrages sur le cinéma d’horreur et son travail encyclopédique sur Jesús Franco (cf ses deux imposants volumes Murderous Passions: The Delirious Cinema of Jesús Franco vol. 1 et Flowers of Perversion: The Delirious Cinema of Jesús Franco vol. 2) s’entretient à distance avec le réalisateur. Celui-ci évoque notamment son parcours de photographe et les techniques d’effets spéciaux qu’il en a tirées pour Les yeux de feu, comme la superposition d’images. Plutôt que de folk horror, il parle de « réalisme magique », terme utilisé originellement dans la première moitié du siècle dernier pour définir tout d’abord en peinture puis en littérature l’apparition d’éléments surnaturels dans un environnement réaliste (le roman Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez est l’un des plus célèbres représentants de cette tendance). Comme souvent, ce genre d’entretiens à bâtons rompus regorge d’anecdotes de tournage et sur les acteurs. Le livret de Marc Toullec revient quant à lui sur la carrière de Avery Crounse, décédé en 2023, qui n’aura mis en scène que trois longs-métrages aux succès mitigés, le piteux teen movie The Invisible Kid (1986) et Cries of Silence (1996), un drame sorti directement en vidéo. Si elle n’est pas la plus accomplie, Les yeux de feu reste son œuvre la plus marquante, par son esthétique singulière et les thèmes inhabituels qu’elle aborde.


A propos de Jean-Philippe Haas

Jean-Philippe est tombé dans le cinéma de genre à cause d’Eddy Mitchell et sa Dernière Séance, à une époque lointaine dont se souviennent peu d’humains. Les monstres en caoutchouc et les soucoupes volantes en plastique ont ainsi forgé ses goûts, enrichis au fil des ans par les vampires à la petite semaine, les héros mythologiques au corps huilé, les psychopathes tueurs de bimbos et les monstres préhistoriques qui détruisent le Japon. Son mauvais goût notoire lui fait également aimer le rock prog et la pizza à l’ananas. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/ris8C

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