Alors qu’elle est sortie en mai dernier, il est temps de rattraper la mini-série Eric (Abi Morgan, 2024), disponible sur Netflix, qui traite, de manière originale, de la disparition d’un jeune garçon. Une enquête au cœur du New-York des années 80 avec Benedict Cumberbatch et Gaby Hoffmann en tête d’affiche, accompagnés d’une grosse marionnette !

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Edgar et les Maximonstres
Dans l’univers des séries, le genre policier a depuis toujours fait son trou à tel point qu’il n’est pas une chaîne hertzienne qui n’ait son programme dédié à l’enquête. De Julie Lescaut (Alexis Lecaye, 1992-2014) ou Capitaine Marleau (Josée Dayan & Elsa Marpeau, 2015 – en cours) à NCIS (Donald P. Bellisario & Don McGill, depuis 2003), en passant par Columbo (Richard Levinson & William Link, 1968-2003), Twin Peaks (Mark Frost & David Lynch, 1990-2017) ou The Wire (David Simon & Ed Burns, 2002-2008), il est un océan de shows, plus ou moins qualitatifs – parfois même réac – qui ont pullulé sur nos écrans. Netflix a d’ailleurs investi le genre avec Mindhunter (Joe Penhall & David Fincher, 2017-2019) et bien d’autres. Eric, leur nouvelle proposition, arrive donc à un moment où nous sommes plus que jamais abreuvés d’enquêtes sérielles. Abi Morgan, qui scénarise la série et à qui l’on doit les scripts de Shame (Steve McQueen, 2011) et des Suffragettes (Sarah Gavron, 2015), a donc décidé d’offrir une série policière marchant constamment sur un fil entre codes du genre et fantaisie dépressive. En effet Eric raconte l’histoire de Vincent, marionnettiste alcoolique et imbu de lui-même, dont Edgar, le fils, disparaît dans un New-York violent tel qu’il pouvait l’être dans les années 80. Tandis qu’une enquête est menée par Michael Ledroit et révèle des corruptions à tous les étages, Vincent mène ses propres investigations avec l’aide d’Eric, la marionnette créée par Edgar.

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Un parti pris osé qui, s’il donne l’impression de regarder deux séries en l’une, apporte toute son originalité à Eric. La série est autant une histoire d’investigations classiques qu’un portrait de Vincent, un homme au bord du gouffre, la marionnette symbolisant le monstre à l’intérieur de lui. Cette double tonalité peut parfois frustrer car il faut reconnaître qu’elle ralentit considérablement les effets du programme, mais impossible de nier qu’elle donne une poésie certaine à l’ensemble. Un simple interrogatoire – exercice vu et revu dans l’histoire du cinéma ! – peut devenir un vrai morceau de bravoure grâce à ce petit pas de côté. Alors certes, l’enquête du détective Ledroit peut s’avérer plus passionnante, on y reviendra, et le dispositif n’apporte au final pas grand-chose dans le sens où à part quelques répliques bien senties, la marionnette d’Eric est plus accessoire que véritablement clé. On sent par touches l’artificialité de tout ça, cependant, en définitif, le monstre étant le liant entre le père et son fils on ne remet jamais vraiment en cause son existence. La présence d’Eric permet aussi de décompresser et de reprendre une bouffée d’air frais dans une enquête qui est particulièrement éprouvante.
Et nous pouvons saluer le travail scénaristique d’Abi Morgan qui malgré quelques facilités ici et là, créé un vrai puzzle où il est difficile de ne pas se laisser embarquer. La multitude de personnages et les différents enjeux, qu’ils soient policiers, politiques ou créatifs, s’avèrent tous pertinents. À la réalisation des six épisodes, Lucy Forbes, déjà derrière la caméra pour Netflix sur The End of the F***ing World (Charlie Covell, 2017-2019), multiplie les idées de mise en scène. Caméra portée, montage sensoriel et jeux de lumière participent ainsi à un grand ensemble maîtrisé et percutant. La reconstitution des années 80 est ainsi à contre-courant des codes esthétiques surannés lancés par Stranger Things (Matt & Ross Duffer, depuis 2016) : point de néons ou de musiques au synthé ici mais un usage adéquat des techniques de l’époque. La marionnette d’Eric, à titre d’exemple, n’est pas en CGI mais en dur, quitte à assumer son côté désuet, comme un hommage à Sesame Street (Joan Ganz Cooney & Lloyd Morrisett, depuis 1969) ou au travail de Jim Henson. E.T. L’Extra-terrestre (Steven Spielberg, 1982) est d’ailleurs ouvertement cité, là aussi pour relier la série à certaines de ses influences. La mise en scène de Lucy Forbes semble toujours dans cette démarche, pastichant modestement la production de l’époque qu’elle restitue tout en apportant une touche de modernité dans le propos.

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Eric est un écrin parfait pour Benedict Cumberbatch qui peut déployer toute la palette, immense, de son jeu d’acteur. Bien qu’il double également la marionnette avec sa voix caverneuse, c’est bien dans le rôle de Vincent qu’il peut s’exprimer pleinement, quitte à aller trop loin. Car s’il nous avait habitué à davantage de retenue dans une autre fameuse série policière, Sherlock (Mark Gatiss & Steven Moffat, 2010-2017), il est permis de se demander si son passage chez Marvel n’a pas quelque peu perverti sa façon de jouer. Il n’hésite pas à en faire des caisses pour incarner ce personnage en plein effondrement jusqu’à faire penser à Robert Downey Jr et son jeu over the top. C’est d’autant plus flagrant que l’autre grand protagoniste de l’histoire, Michael Ledroit, est lui jouer par un McKinley Belcher III tout en retenue et en intériorité. Cela accentue encore davantage les deux visages de la série : l’un est démonstratif et fantaisiste, l’autre est sobre et glauque. Et comme le personnage de Vincent est en tous points détestable – un ami lui demande d’ailleurs « Comment se fait-il, compte tenu de ce qui t’arrive, que l’on n’ait aucune empathie pour toi ? » – le vrai héros de l’histoire, et donc le repère du spectateur, devient ce flic noir et gay coincé au cœur d’une institution ouvertement raciste et homophobe. Le reste du casting est impressionnant, mention spéciale à Gaby Hoffmann en mère abattue ou à Dan Fogler en ami trouble.
La poésie recherchée à la faveur de ce compagnon imaginaire qu’est Eric aurait pu ou plutôt, aurait dû déboucher sur une émotion plus directe. On regrette donc un final qui ne fait que l’effleurer et c’est, là encore, la limite d’Eric de vouloir osciller entre True Detective (Nic Pizzolatto, depuis 2014), Birdman (Alejandro Gonzalez Inarritu, 2014) et E.T. L’Extra-terrestre, sans jamais rester sur la ligne de crête et en choisissant un camp selon les passages de la série. On retiendra tout de même un vrai et sincère désir de s’extirper du cheminement classique de l’enquête télévisuelle. Dans ses meilleurs moments, Eric touche du doigt sa particularité tant recherchée. Au regard du travail fourni devant et derrière la caméra, il ne manquait pas grand-chose pour qu’elle devienne l’un des summums de cette cuvée 2024. La série d’Abi Morgan a le bon goût de soulever la question qui ouvrait en substance ce papier : comment on fait une bonne série policière originale au mi-temps des années 2020 ? Faut-il nécessairement mélanger les genres pour palier au fameux syndrome du « vu et revu » ? Eric, même s’il vaut mieux que tous les épisodes des Cordier, juge et flic (Alain Page, 1992-2005) réunis, n’offrira pas de réponse définitive.
