Capitaine Marleau, un gâchis français ?


France2 diffuse ce soir un nouvel épisode inédit de sa série phare, Capitaine Marleau, portée par son interprète Corinne Masiero, qui pourra combler les cœurs déjà fidèles aux péripéties du capitaine de gendarmerie à la chapka. Mais pour qui scrute ponctuellement la série avec un œil plus retors, force est de constater son évolution regrettable, comme un symbole des maux qui sont en train, doucement mais sûrement, de détériorer notre paysage audiovisuel hexagonal.

Au bord d'un étang, le Capitaine Marleau, avec sa chapka, regarde au loin d'un air interrogateur.

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A vau-Marleau

Un coup surgi de derrière les fagots, à sept millions. En 2014, un téléfilm en deux parties lâche un Capitaine de gendarmerie féminin à l’accent du Nord sur les côtes de Bretagne pour enquêter sur un homicide. Entre Vents et Marées aligne un casting de têtes certes connues – en première ligne Nicole Garcia et Muriel Robin – mais pas franchement bankables. L’interprète du rôle-titre est elle-même une inconnue du grand public, bien que déjà nominée aux Césars en 2013, Corinne Masiero. Derrière la caméra on trouve une stakhanoviste du petit écran, Josée Dayan, à la carrière longue de plusieurs décennies, artisane de gros succès télévisuels tels que Le Comte de Monte-Christo avec Gérard Depardieu, en 1989 ou encore Les Rois Maudits (2005). Sur le papier rien ne semblait donc annoncer autre chose qu’une énième série policière téléfilmesque dont le service public aime nous abreuver, à la Alex Hugo (2014-?) ou Munch (2016-?)… Or ce sont près de 7 millions de téléspectateurs (peu ou prou 3,5 millions par épisode) qui vont accrocher au personnage Marleau les 20 et 21 décembre 2014, bien assez pour lancer la production d’un rendez-vous régulier en bonne et due forme qui débutera à partir de septembre 2015, et frappera fort en engageant une star internationale, notre Gérard Depardieu (encore lui), comme un signe d’adoubement. Depuis, bien d’autres lui ont emboîté le pas, mettant en place une tradition de guests à chaque épisode avec plus ou moins de réussite : Victoria Abril, Christophe Lambert, Muriel Robin, Pierre Arditi, Sandrine Bonnaire, Niels Arestup, Kad Merad, Bénabar, et même Joey Starr…

Dans un salon vieillot, le Capitaine Marleau tend osn insigne de gendarmerie, avec un sourire ironique.

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Ce serait mentir de la jouer nostalgique en avançant que Capitaine Marleau était une série parfaite avant la dégringolade. Elle a toujours pêché quelque part : d’abord par son esthétique, qui était franchement tristounette, plate, délaissée. Puis souvent par l’interprétation des seconds rôles, parfois des vedettes elles-mêmes, que le Capitaine croisait au gré des homicides. Il se dégageait clairement du programme un parfum de « bonne franquette » dès ses premières apparitions… Un amateurisme apparemment compensé par d’autres facteurs aux yeux du public, vu le succès qui n’a fait que grandir jusqu’à devenir un petit phénomène. On pourrait analyser les raisons de cette réussite, mais, sans sondage d’opinion auprès des amateurs ce serait bien arrogant de notre part. Tout juste peut-on avancer que par sa façon de situer les enquêtes dans une région particulière, Capitaine Marleau réconcilie peut-être les Français avec la beauté de leur territoire, les spécificités de leurs paysages, de leur culture, sans pour autant en occulter l’humanité, belle ou laide : pas un hasard si elle a été initialement produite pour France 3, LA chaîne régionale du PAF. Ce, de manière moins azimutée, et donc plus accessible peut-être, que le travail de Bruno Dumont par exemple sur Arte avec P’tit Quinquin (2014) ou Coincoin et les Z’inhumains (2018). On peut par contre miser à coup sûr que l’attrait de la série est bien celui de son personnage principal, complètement hors-norme, et, enfin, original. En plus d’être on ne peut plus française de par sa gouaille, son ancrage territorial et sociétal, le capitaine Marleau a un délicat accent ch’ti, envoie des punchlines à la pelle, des sarcasmes ravageurs, ne respecte pas grand-chose, tout en étant une redoutable enquêtrice. C’est le personnage policier parfait, colmatant les points faibles de sa personnalité par son excellence dans son métier, soit, la recette éprouvée d’une longue tradition d’enquêteurs : de l’arrogant Sherlock Holmes au binôme borderline de la première saison de True Detective (2014) en passant par le maniaque Monk (2002-2009) ou la ténébreuse Lily Rush de Cold Case (2003-2010). Des personnages atypiques qui par là-même arrivent à être universels, dans un paradoxe bien connu.

Il n’est ainsi pas absurde d’imaginer que Capitaine Marleau puisse capitaliser sur sa réussite hexagonale pour être un candidat à l’export – quand on se dit que Sous le soleil (1996-2008) ou Caméra Café (2001-2004) ont su le faire, directement ou via une adaptation locale… On peut en effet rêver de cette internationalisation en tant que curiosité vendue telle quelle aux chaînes étrangères pour son parfum d’exotisme frenchy ; ou bien faisant l’objet d’un remake avec un alter ego étranger, une autre inspectrice ancrée dans n’importe quelle région du monde à l’identité forte. Hélas la quatrième saison de Capitaine Marleau paraît atteindre un point de non-retour qualitatif qui éloigne cette perspective, d’autant plus agaçant qu’il était prévisible, comme l’on dit bien souvent, « le ver était dans le fruit ». Certes du mieux a été fait sur le versant formel de la série : Josée Dayan n’est toujours pas devenue Stanley Kubrick – et les monteurs ou monteuses ne peuvent en rien l’aider, tant colmater sa mise en scène hasardeuse implique parfois de faire des raccords qui font carrément sursauter –  mais elle se permet un peu de plus d’idées de réalisation, sans doute encouragée par un rendu plus cinématographique que lors des toutes premières saisons.

Là où le bât blesse, plus que jamais, c’est toujours dans l’interprétation. On atteint un niveau d’amateurisme qui parvient à contaminer les guests stars a priori les plus rodées. Elles font le service minimum, tandis que la seule qui tire son épingle du jeu est… Corinne Masiero. Si elle s’en sort mieux que les autres, c’est que la série est entièrement construite autour de sa composition. Et de toute évidence, elle ne peut pas mal jouer Marleau puisque Marleau, c’est elle. Elle l’a tellement façonnée à son image, lui donnant à peu près tout, de sa gouaille à ses idées politiques, qu’elle ne peut qu’avoir toujours le bon et le beau rôle, qu’elle souhaite visiblement s’assurer.. Jusqu’à être créditée comme co-dialoguiste des épisodes – certainement plus pour ses improvisations sur le plateau que pour un travail de table, mais quand même. On peut trouver des pour et des contre à cette place du comédien, l’exemple Marleau nous paraît cristalliser le contre. Car bien que notre Capitaine n’ait jamais caché ses opinions sociétales et que cela fasse d’ailleurs partie de son charme, la nouvelle salve d’épisodes passe le cran au-dessus, laissant Corinne Masiero en totale roule libre. Dans l’épisode Deux vies qui n’a strictement aucun rapport avec cette problématique, elle se sent obligée de placer toutes les cinq minutes une phrase acide sur la société patriarcale. A contrario dans l’épisode suivant, Claire obscure qui porte pourtant sur une relation trouble professeur-élève fleurant fort le détournement de mineur, pas une mention de quoi que ce soit, Marleau se concentrant sagement sur son enquête… Il ne s’agit pas là d’être agacé par le fond des idées, plutôt d’interroger la façon dont une comédienne se sert de son personnage pour faire passer ses opinions personnelles sans logique aucune – semble-t-il même, selon son unique envie du moment – en total décalage avec l’histoire qu’elle est censée incarner. Se mettre au service de son personnage, ou mettre le personnage à son service… Les deux derniers épisodes, diffusés en avril 2022, mettent un petit frein, il est vrai, sur ce défaut. Mais on retrouve toujours des références culturelles ou politiques balancées sans aucune raison, au mieux, juste en clin d’œil, au « pire » dans la lignée de ce que l’on fustige.

Le Lieutenant Columbo en pleine réflexion, assis, le doigt sur son front.

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C’est ici que pour alimenter la réflexion, nous pouvons appeler la référence majeure, avouée ou non, de Capitaine Marleau. Une autre série, américaine et bien plus ancienne avec laquelle elle a pourtant un nombre étonnant de similitudes : Columbo (1968-2003). Frank Columbo, comme Marleau, est issu de la classe populaire, c’est un homme du peuple, au physique a priori éloigné des canons de beauté, de charisme, et aux méthodes d’enquête plutôt iconoclastes. Son acteur, Peter Falk, n’a certes pas créé le personnage – dont la première apparition date de 1960, dans un téléfilm pour la chaîne NBC sous les traits de Bert Freed – mais comme Corinne Masiero, il en a fait son alter ego indissociable, et a été révélé par cet alter ego au grand public alors que – là encore, comme Masiero – il avait déjà une carrière sérieuse dans le cinéma, récipiendaire d’un Emmy Award et deux fois nominé aux Oscars dans les années 1960, adoubé aussi comme acteur fétiche de John Cassavetes… Enfin, le système de guests stars à chaque épisode de Capitaine Marleau est un clin d’œil évident au schéma identique présent dans Columbo. Tant de points communs amènent la question : comment Columbo réussit, quand Marleau échoue ? Le plan artistique est sans comparaison possible, Columbo étant très loin de souffrir des défauts d’écriture, de réalisation, d’interprétation de la série de Josée Dayan. Par ailleurs, si on a pu souvent souligner le sous-texte politique de Columbo – l’homme du peuple intègre qui piège les riches coupables – le Lieutenant ne plombe jamais ses discours d’un quelconque prosélytisme… Peter Falk n’a cependant pas évité les travers de l’acteur-star qui devient l’ogre de son propre succès. Ce sont en effet les exigences budgétaires du comédien qui ont amené la première coupure dans la production de Columbo de 1978 à 1989 (rien que ça). Il y a également eu des conflits entre Falk et la production, amenant ce dernier à disparaître des plateaux lorsqu’aurait été remise en question la possibilité pour lui de réaliser un épisode… Bien que finalement, il n’en aura réalisé qu’un seul, et scénarisé un autre.

Alors, maintenant qu’on a mis Columbo et Marleau dos à dos, qu’est-ce qu’on fait ? On tire d’abord un grand trait entre les deux, qui laisse songeur sur le phénomène de starification. Quelle comédienne, quel comédien, ont finalement eu les épaules de créer un personnage de mythe grand public sans finir par se confondre avec lui et l’envisager comme « sa » propriété ? On peut songer à James Bond, dont Sean Connery a eu l’immense intelligence de se séparer avec de plus en plus d’agacement, mais on ne saurait dire que ça foisonne… Dans le cas de Capitaine Marleau le problème se paye le luxe d’être doublé. Si l’influence de Corinne Masiero sur son rôle phare place bien le show en déséquilibre, tout entier semble-t-il fait pour elle et par elle, elle l’alourdit de surcroît avec une des tendances les plus agaçantes de la télévision et un cinéma hexagonaux contemporains : le flagrant délit de prosélytisme sociétal inapproprié. De bon ton dans un contexte de revendications omniprésentes, qui peuvent parfois littéralement gaver celui-là même qui en partage les idées (ce n’est pas parce qu’on a raison, qu’il faut le dire tout le temps)… De notre humble avis pourtant, quel que soit le charisme de tel ou tel protagoniste, ce qui garantit le succès d’une série, à l’international plus encore, est avant tout la construction d’une entité équilibrée, de valeur, reconnaissable, puis sa préservation. Tantôt par son manque d’ambition technique, tantôt par une trop forte prise de l’une des parties sans visible contre-pouvoir, c’est ni plus ni moins que l’intégrité artistique de Capitaine Marleau que l’on ronge, la condamnant à rester dans son coin, finalement bien anodin, malgré des bases pleines de promesse.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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