Meurtre mode d’emploi


Dans le flot de séries qui a déferlé cet été, nous étions passés à côté de Meurtre Mode d’emploi (Poppy Cogan, 2024). En six épisodes, cette série britannique, portée par une jeune et impeccable Emma Myers, se la joue Sherlock Holmes en culottes courtes et nous sert un whodunit comme on les aime, entre enquête en bonne et due forme, préoccupations actuelles et teenage movie.

Emma Myers pose les bras croisés devant un tableau avec des affichages sur des disparitions de personne pour la série Meurtre mode d'emploi.

© Tous Droits Réservés

The BBC Murders

Les cinq jeunes de la série Meurtre mode d'emploi posent souriants sur les marches d'une maison.

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Ok la filiation avec Sherlock Holmes n’était pas franchement originale mais il faut dire que Meurtre Mode d’emploi, série produite par la BBC et disponible sur Netflix, s’y réfère beaucoup – notamment à la fameuse Sherlock (Mark Gatiss & Steven Moffat, 2010-2017) – et que le personnage d’Arthur Conan Doyle est un peu l’alpha et oméga de l’enquête britannique. Poppy Cogan s’amuse des lieux communs d’un genre où naissent et meurent les plus belles idées : qu’importe que nous ayons tous cerné les suspects potentiels dès le premier épisode, l’essentiel n’est pas tant la finalité que le chemin que nous allons parcourir avec notre jeune héroïne. Alors la série met en place des repères pour le spectateur, le faux coupable, l’amant, la rivale, les fausses pistes en tous genres. Des repères qui agissent moins comme des clichés que comme des marqueurs nécessaires pour rendre le show ludique et son personnage principal moins convenu que prévu… Cinq ans après le meurtre d’Andie Bell et l’arrestation puis le suicide de Sal, principal suspect et conjoint, Pip, une jeune lycéenne brillante décide de consacrer son exposé d’étude sur cette affaire, convaincue de l’innocence du petit ami de la victime. Elle interroge donc les entourages d’Andie et Sal et s’attire les foudres d’une communauté locale plutôt hostile à la réouverture de ce dossier.

Pour aborder la série, il convient de prendre en compte le support dont elle est adaptée : une saga littéraire dite young adult. À l’instar de Hunger Games, Twilight ou bien d’autres romans ayant envahi nos bibliothèques dans les années 2010, Meurtre Mode d’emploi, écrit par Holly Jackson, s’adressait déjà, dans sa version papier, à un public adolescent. D’où ce sentiment de se retrouver devant une énième variation de 13 Reasons Why (Brian Yorkey, 2017-2020) et devant un monde où les adultes seraient aveugles et les ados plus lucides – ce qui n’est d’ailleurs pas si invraisemblable. Si l’on accepte ce postulat de départ et de s’asseoir sur quelques facilités scénaristiques, Meurtre Mode d’emploi s’avère plutôt accrocheuse et amusante à suivre. On peut, comme évoqué plus tôt, regretter que des suspects se dégagent rapidement et qu’il y ait tant d’éléments invraisemblables, toutefois la série de Poppy Cogan reste attachante, même dans ses défauts. En se plaçant à hauteur d’adolescent, elle invite à retrouver une certaine forme de candeur et à ne pas trop s’attarder sur les quelques faiblesses d’un scénario malgré tout bien huilé. De fait, la showrunneuse, qui avait déjà abordé l’adolescence et la toxicité des réseaux sociaux dans Chloe (Alice Seabright, 2022) pour Amazon Prime, préfère dresser le portrait de la jeunesse d’aujourd’hui.

L’exercice est toujours casse-gueule car il est facile de tomber dans le piège de la complaisance comme Euphoria (Sam Levinson, depuis 2019) ou dans celui de la condescendance, où la génération d’avant se retrouve à juger celle d’après – le fameux effet boomer. Poppy Cogan évite les deux écueils en utilisant les outils des ados comme éléments de résolutions – Instagram peut devenir un alibi ou un élément à charge – et en préférant décalquer les logiques sociales aux lycéens qu’elle décrit. C’est ainsi que les questions de classes, de genres, ethniques, de violences sexuelles ou policières s’invitent à la fête, tantôt pour appuyer les motivations des personnages, tantôt pour mettre en relief des mécanismes à l’œuvre partout. Et c’est ici que Meurtre Mode d’emploi trouve le ton juste : en nous dressant un miroir, la série nous dit que les problèmes des adolescents sont également les nôtres et que le fossé générationnel ne saurait justifier que nous en détournions le regard. À quelques clichés près – les scènes des soirées Calamity sont clairement vues et retranscrites par un adulte pour le moins dépassé – les six épisodes arrivent à rester pertinents sur des questions plutôt épineuses. Mieux, lors de son final, Meurtre Mode d’emploi arrive à émouvoir précisément sur ces questions qui ne sont pas uniquement liées à l’adolescence. On pense alors à l’équilibre de la série Veronica Mars (Rob Thomas, 2004-2019) qui jonglait elle aussi entre enquête policière et quête personnelle.

Une jeune femme se avec avec un livre sur le visage dans les rayons d'une pharmacie ; scène de Meurtre mode d'emploi.

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Le casting aide particulièrement à rendre les personnages attachants et/ou détestables. Zain Iqbal, par exemple, dans le rôle du love interest de Pip et frère du faux coupable, est très juste. Mathew Baynton, dans celui du père et prof d’anglais, joue parfaitement de l’ambiguïté de son personnage. Mais surtout c’est Emma Myers qui épate dans le rôle de Pip, sorte de mix entre Sherlock Holmes au féminin et Tintin – l’une de ses tenues semble s’y référer – étrangère au monde réelle. On l’avait déjà remarquée en drôle de colocataire dans Mercredi (Alfred Gough & Miles Millar, depuis 2022) et elle dégage ici la même impression d’étrangeté et de décalage avec son époque et ses semblables. Cela a pour effet de créer un joli pas de côté entre l’intrigue et le spectateur : si l’intelligence de Pip lui permet d’avoir un coup d’avance sur le spectateur, sa méconnaissance du monde la met toujours à distance de codes que nous connaissons. Il est juste dommage que la réalisation ne soit pas toujours à la hauteur. Dolly Wells et Tom Vaughan, les deux mettteurs en scène en charge des six épisodes, se contentent bien souvent de plans larges tournés au drone pour nous situer sur la carte de cette bourgade britannique et de champs/contre-champs plutôt plan-plan. La série aurait gagné à avoir une identité formelle plus marquée, en s’éloignant de cette imagerie trop claire et lisse, pas toujours en adéquation avec son sujet. Ce sera sûrement l’un des points d’amélioration à encourager pour une éventuelle deuxième saison – il y a, en effet, quatre livres écrits par Holly Jackson – que nous suivrons avec plaisir !


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

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