Bullet Train


Un hold-up à 200km/h qui déraille. Beaucoup (trop ?) de bonnes intentions qui s’entremêlent et se font des croches-pattes, un casting en or qui doit se taper dessus pour se disputer du temps à l’écran, un high-concept fort, soutenu par une image sublime, mais trahi par un scénario rafistolé et une direction d’acteur absente qui s’échappent en mitraillant maladroitement des vannes et du second degré. On ressort de Bullet Train (David Leitch, 2022), rêve d’un cascadeur devenu réalité, comme d’un buffet à volonté : franchement dégoûté ou simplement satisfait.

Brad Pitt marche les rangées d'un train étrangement éclairé d'une lumière rose fluo ; il porte un chapeau, des lunettes, et une valise sous le bras ; plan issu du film Bullet Train.

© Scott Garfield / Sony Pictures

Plus boulettes que train

Si vous avez déjà vu passer sur votre fil Instagram ces vidéos virales de cascadeurs ou d’écoles de cascades, vous serez peut-être familier avec leurs mini-courts métrages « fait maison » : une situation très simple ou volontairement ridicule où tout dégénère en une fraction de seconde pour permettre une grosse prouesse physique ou technique. Afin de mettre en avant leurs talents et capacités, ces artistes de la voltige varient les décors et les outils, multiplient les embûches et les adversaires. De l’action pure, sans autre objectif que surprendre et fasciner. Pas surprenant que David Leitch, réalisateur de Bullet Train (2022) nous vienne de là. De champion d’arts martiaux à cascadeur sur la série Buffy contre les Vampires (Joss Whedon, 1997-2003) ou sur Blade (Stephen Norrington, 1998), il devient la doublure officielle d’un certain Brad Pitt sur Fight Club (David Fincher, 1999). Une collaboration qui durera sur la plupart des films les plus mouvementés de la vedette. Ambitieux et talentueux, David Leitch ne s’arrête pas là. Il passe coordinateur de cascades, puis réalisateur de seconde équipe sur de grosses productions pour enfin devenir réalisateur de premier ordre en 2014 avec le légendaire John Wick, qu’il met en scène en duo avec Chad Stahelski. Un long-métrage qui aura fait du bruit (et du chiffre) grâce à une recette aussi percutante que subtile : des scènes d’action originales tirées au cordeau dans des décors somptueux, aux lumières extrêmement travaillées, soutenues par une histoire en béton (bien que tenant sur un bout de papier) et des personnages stéréotypés mais incarnés par des acteurs se donnant corps et âme au projet. Une prouesse de mise en scène qui aura immédiatement rejoint le panthéon des plus grands films d’action. En solo, David Leitch, réitère l’exploit dans une moindre mesure avec Charlize Theron pour Atomic Blond en 2017. Une confirmation qui lui amène deux nouveaux paris compliqués à relever : Deadpool 2 en 2018 et le spin off de la saga Fast and Furious, Hobbs and Shaw en 2019, tous deux très attendus par les fans – mais étrangement, moins par la critique. Rien de surprenant donc qu’en juin 2020, Sony lui confie l’adaptation du roman-thriller sombre japonais Mariabītoru, au titre anglais Bullet Train. Une franchise à succès mais bien plus discrète que les mastodontes Marvel et F&F, on pourra donc se permettre plus de liberté dans l’adaptation. L’occasion pour le réalisateur de « retourner à ses origines », pour reprendre ses termes lors d’une interview au journal Metro Philadelphia en août dernier. Sous-entendu, revenir à un style plus personnel, plus proche de la recette de John Wick. L’intention est posée et laisse beaucoup d’espoir aux fans de la première heure. Mais au regard de la qualité moyenne du film et de sa réception relativement modeste pour un blockbuster estival, on a le sentiment que quelque chose a cloché en cuisine. Mais quoi ? Mais qui? Les principaux suspects sont dans la brigade : le scénariste Zak Olkewicz, un second absent et le producteur Antoine Fuqua, un sous-chef concurrent.

Brad Pitt étrangle un malheureux avec une valise dans le film Bullet Train.

© Scott Garfield / Sony Pictures

Le scénariste d’abord. Zak Olkewicz. « Qui? » Exactement. Inconnu au bataillon, Olkewicz est supposé être responsable de l’adaptation à l’écran. Mais dès les premières minutes du film, on sent bien que le projet n’a pas l’intention de respecter son scénario. Semblable au méconnu (mais très bon) Smoking Ace’s (2006, Joe Carnahan), Bullet Train tente une variation du trope « Carnaval de Tueurs ». Une structure-type du cinéma d’action où plusieurs tueurs se retrouvent au même endroit, supposément engagés pour courir après la même cible. Un concept très plaisant pour les films d’action qui permet de mettre en scène une flopée de sociopathes égocentriques aux styles et aux méthodes de combat très différentes. On aura donc hâte de savoir qui sortira vainqueur de ce coupe-gorge, de voir le héros redoubler d’efforts et d’imagination pour se débarrasser de chacun d’entre eux ou s’enfuir pendant qu’ils se règlent leur compte entre professionnels. Cela dit sur ce point, le scénario de Bullet Train prend beaucoup de libertés. Plusieurs tueurs oui, mais aussi plusieurs cibles. Plusieurs personnes à protéger, plusieurs objets à subtiliser, plusieurs wagons à rejoindre… Toujours plus. Si bien qu’au bout d’à peine quinze minutes, on se demande si le long-métrage n’est pas simplement une accumulation de rebondissements sans logique et sans fin. Le film tend même à ressembler malgré lui à une parodie un poil méta d’Ocean’s Eleven (Steven Soderbergh, 2001) où les séquences de recrutement de l’équipe et de présentation du casino composeraient l’intégralité du récit. Résultat : un casting somptueux qui a à peine le temps de montrer ce qu’il vaut. On notera d’ailleurs l’extrême gâchis des acteurs et martialistes Andrew Koji (de l’excellente série Warriors) et Karen Fukuhara (The Boys), qui ici lèveront à peine la main pour se moucher, et les passages extra-éclairs, mais réussis, du rappeur Bad Bunny et de Zazie Beetz (Atlanta). De trop nombreux caméos futiles qui, à force de grignoter sur le développement général de l’intrigue et celui des personnages principaux, provoquent à ces derniers une crise d’hypoglycémie. Les personnages se retrouvent condamnés à nous expliquer en permanence qui ils sont, ce qu’ils font, vont faire et pourquoi. Scénario évidemment problématique pour un film d’action. Mais est-ce bien la faute du pas fameux Zak Olkewicz ? Celle du réalisateur-cascadeur qui se serait un peu trop fait plaisir ? Ou y aurait-il, comme dans le film, d’autres suspects ?

© Scott Garfield / Sony Pictures

Le second suspect est insoupçonnable. Il s’appelle Antoine Fuqua. Pas de « qui ? » cette fois-ci : réalisateur de Training Day (2001), Le Roi Arthur (2004) , Shooter Tireur d’Élite (2007) ou encore Equalizer (2014), le bonhomme est devenu peu à peu producteur de ses propres films – à tort peut-être, vu le Equalizer 2 de 2018 – et une figure incontournable des films d’action de ces vingt dernières années, imposant son style sombre et percutant. Que vient-il faire ici en tant que producteur ? Eh bien, il ne devait pas l’être. Du moins pas au début. À l’origine, l’adaptation lui avait été confié, un choix paraissant peut-être plus logique étant donné le ton sombre du roman-thriller d’origine. Mais le développement traînant, le projet a finalement atterri dans les mains de David Leitch. Simple empêchement d’un Fuqua surchargé de projets mais quand même capable d’assumer la production, ou volonté des studios davoir un produit plus « fun », pour concurrencer les produits Marvel/Disney ? Les deux peut-être, mais un élément très précis nous permet quand même de nous faire une idée. Un poison qui se répand comme la peste parmi les blockbusters américains et menace le cinéma d’action dans son ensemble, j’ai nommé: le second degré. Vous voyez ces gens qui vous lâchent des horreurs et qui se justifient d’un « non, j’déconne » ? Depuis 2016, ils travaillent tous chez Disney, ou presque, Universal et la Warner en ayant débauché quelques-uns. Leur travail est simple : s’emparer de franchises qui ne marchent pas aussi bien qu’on le voudrait pour leur cracher à la gueule en faisant un clin d’œil à la caméra, afin qu’on comprenne que tout ce cynisme est parfaitement maîtrisé. En résulte trop souvent des avalanches de vannes sans fin, lâchement balancées par tous les personnages en simultané, tellement terrifiés à l’idée d’être le dernier à se prendre au sérieux (lire notre article Quand les super-héros deviennent super-plus cons). C’est la solution que Hollywood a trouvée pour continuer de faire des films de super-héros, et par extension des films d’action, sans trop paraître uniquement destinée aux geeks. Et pourquoi prendre pour point de départ de cette tendance 2016 ? Parce qu’un film a changé la donne. Un film qui a assumé à 200% d’exploser le quatrième mur que les réalisateurs de blockbusters ne faisaient jusqu’alors que frôler : le Deadpool de Tim Miller. Une franchise hors du MCU (plus pour longtemps) adaptée d’un comic qui se moquait déjà de ses lecteurs et de ses créateurs. Un humour de ventriloquiste auquel aucun producteur ne croyait jusqu’à ce que le long-métrage sorte et qu’il cartonne. De là, la débandade du cynisme. Carte blanche donnée à tous les réalisateurs de faire n’importe quoi avec leurs continuités, pas de souci on s’arrangera après, quand ça ne fera plus rire.

© Scott Garfield / Sony Pictures

Parmi ces réalisateurs complices, vous l’aurez compris, se trouve le susnommé David Leitch. Fraîchement sorti de John Wick et d’Atomic Blond, on lui confie Deadpool 2, la suite de ce dérapage à peine contrôlé, puis Hobbs & Shaw, la pichenette de The Rock à Vin Diesel, post-embrouille. Deux sympathiques produits dérivés sans âmes. Présent dans les deux, l’acteur Ryan Reynolds est d’ailleurs devenu l’incarnation de cet esprit « décalé », prétendant s’en foutre mais continuant de jouer ce même rôle dans tous ses films depuis. L’avoir dans son casting, même un peu, c’est être cool et David Leitch, désireux de s’intégrer, ne s’en privera pas. Mais comme chacun sait, vouloir être cool, c’est l’inverse du cool. Et c’est là qu’échoue aussi Bullet Train. En refusant la nature parfois sérieuse du matériau d’origine, en poussant Brad Pitt dans ce rôle du gars chill-décalé qui tente de normaliser, d’aseptiser, un monde qui aurait pu se targuer d’être riche, en blaguant sur l’incohérence du scénario sans chercher à le réparer, en mettant en scène ouvertement le principe de la Chance pour sortir les personnages de situations trop dures à régler en post-prod ou celui de la Malchance pour les mettre artificiellement dans l’embarras quand on commence à s’ennuyer, David Leitch triche pendant une heure et demie et tente de se rattraper dans la dernière demi-heure, avec une autre technique chère à Marvel : la Grosse Diversion. Cette technique de filou enseignée par de meilleurs films d’action consiste à enfin justifier toutes les incohérences d’un scénario en quelques secondes et à dégainer – avant que vous ayez eu le temps de dire « mais c’est n’importe quoi » – une grosse scène finale plein d’artifices (dans les deux sens du termes), faisant tout péter pour ne laisser aucune trace du crime. Ajoutez à cette recette imparable la touche finale : une grosse vanne pour vous faire sourire sur la photo souvenir et l’envoi d’un générique coloré et chiadé sur une musique pop à succès. L’artillerie lourde est sortie in extremis pour faire oublier votre mécontentement général, et pour être honnête, cela fonctionne. On sort du cinéma en haussant les épaules, en se disant que pour l’un des seuls blockbusters d’action de l’été, « c’était pas si mal ». On se rassure. Mais intérieurement, on souffre un peu d’un monde qui meurt, où tout n’est plus que parodie de parodie, où on brûle sous les degrés d’humour accumulés d’années en années.


A propos de Elie Katz

Scénariste fou échappé du MSEA de Nanterre en 2019, Elie prépare son prochain coup en se faisant passer pour un consultant en scénario. Mais secrètement, il planche jour et nuit sur sa lubie du parfait film d'action. Qui sait si son obsession lui vient d'une saga Rambo vue trop tôt, s'il est encore en rémission d'un high-kick de Tony Jaa, d'une fusillade de John Woo ou d'une punchline de Belmondo ? Quoi qu'il en soit, évitez les mots « cascadeurs français » et « John Wick 4 » près de lui, on en a perdu plus d'un. Dernier signalement : on l'aurait vu sur un toit parisien, apprenant le bushido aux pigeons sur la bande-son de son film préféré, Ghost Dog de Jim Jarmusch.

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