Don’t Worry Darling


Deuxième long-métrage de l’actrice-réalisatrice Olivia Wilde, le multi-médiatisé Don’t Worry Darling (2022) a pris la tête du box-office lors de sa sortie sur le sol américain avec 19 millions de recettes dès son premier week-end – merci la gossip presse ! Entre thriller hitchcockien et Rosemary’s Baby (Roman Polanski, 1968) – Satan en moins -, la cinéaste conte un récit de soumission qui vire au délire à la The Truman Show (Peter Weir, 1998). Dans son monde de femmes au foyer, les hommes ne sont peut-être pas ce qu’ils prétendent être, et Florence Pugh pose des questions qu’ils ne voudraient pas qu’elle pose… Venez prendre une insolation dans un paradis baigné de soleil.

Plan rapproché-épaule sur Florence Pugh, très inquiète, qui tend ses paumes de main vers nous ; derrière elle un fond blanc indicernable ; issu du film Don't worry darling.

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Sims-ulation

Chris Pine accoudé à une table, le regard confiant et un peu inquiétant ; ses traits paraissent figés, comme après une opération esthétique. ; plan issu du film Don't worry darling.

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Après Nope (Jordan Peele, 2022), voici venir un nouveau film d’épouvante dans le désert, qui lui aussi déconstruit une imagerie américaine épuisée. Depuis quelques temps déjà, on peut noter ce courant contemporain de thrillers psychologique à l’ambiance Twilight ZoneGet Out (2017) et Us (2019) de Jordan Peele donc, la série Black Mirror bien sûr, et aussi des productions US indé comme Old (M. Night Shyamalan, 2021) ou Possessor (Brandon Cronenberg, 2021). Et, époque oblige, ces dernières années ont également vu fleurir moult récits paranoïaques sur des visions subjectives et psychiques de traumas féminins, vécus comme des souvenirs déformés. Dernier en date, citons le biopic Blonde (2022) – un poil pompeux, Netflix quand même – qui adapte la vie de l’icône Marilyn Monroe à travers l’argument des hommes qui ont détruit sa vie – , bonne idée ma foi. On retient surtout cette scène de viol qui redonne bien du revers à JFK. Dans notre cas, l’hybridité du genre actuel, particulièrement dans l’horreur féministe, donne du grain à moudre à la toxicité masculine. On pense immédiatement à Mother! (Darren Aaronofsky), l’histoire d’une jeune femme au foyer, bientôt mère, face à son écrivain de mari en perte d’inspiration – tiens, Shining (Stanley Kubrick, 1980) ! -, auteur centré sur l’intérêt que lui portent les autres, gavé dans son insuffisance. Le réal de Requiem For A Dream montrait la sur-présence de ces autres comme un home invasion pour traduire l’impossible tranquillité d’une femme victime de l’absence d’intérêt de son mari et en perte totale de repères dans un tel environnement. Justement, le motif de la femme au foyer post-guerre à depuisalongtemps intégré tout un pan du cinéma américain, revoyez le maître Cassavetes ; il n’était pas étonnant de retrouver ce dernier en mari de Mia Farrow dans le matriciel Rosemary’s Baby, adaptation d’un bouquin de Iran Levine et Roll’s Royce des films de complots polanskien. Finalement, tous ces récits dénoncent des hommes en couple, centrés sur leur réussite personnelle… L’héritage de ces longs-métrages se trouve d’une autre manière dans le flamboyant Midsommar (Ari Aster, 2019) où le folk horror extrapole la déliquescence d’un jeune couple pour dessiner la quête initiatique et émancipatrice d’une femme endeuillée. C’est dans ce break up movie psychédélique que nous rencontrions la très prometteuse Florence Pugh, une actrice bovine au visage carre, sommet de la féminité virile, qui au fil de ses rôles, finit toujours plus grimaçante. Anecdote personnelle : nous nous remémorons une douce conversation avec la jeune et jolie aspirante actrice anglaise qui nous signalait son impatience d’enfin découvrir Don’t Worry Darling lors d’une rencontre passée. Croyez-le, les anglophones savent plus que nous prendre le pouls d’une actrice montante, que nous retrouverons notamment dans Oppenheimer, le prochain Christopher Nolan. Mais revenons au film qui nous intéresse.

Nous sommes dans les fifties, Don’t Worry Darling démarre sur une petite bamboche bien arrosée entre jeunes couples équilibrés en manque de déséquilibre. Pour l’instant règne l’insouciance, tout ça dégouline d’amour et d’apparences car tout est bien tant que le verre est plein… Jusqu’à ce que la coupe soit trop pleine et que le vernis se craquelle progressivement. Dans la petite ville de Victory, des hommes de la côte Est sont venus s’installer dans le désert pour participer à une soi-disant mission top secrète autour du forage de matières précieuses. Ce premier argument réactive le débat philosophique et éthique autour du développement du progrès, particulièrement dans un mode de vie forgé autour de l’exploitation nucléaire, de ces horribles suburbs rétro, l’american way of life digne d’un paquet de céréales en somme. La journée, les housewives restent à la maison pour s’assurer que tout soit prêt quand monsieur rentre le soir. Elles prennent soin d’eux, les soutiennent, et leur font l’amour – certaines spectatrices ne refuseraient pas la tête de Harry Styles entre les jambes. L’air sec de ce simili Nevada, entaché de robes à fleurs, est une fabrique à ménagères aux allures de petites poupées de porcelaine. Le monde de ces dames ressemble à un luxueux poulailler, un quotidien anxiogène et vampirisant, surchargé de reflets et de miroir, marqué par le poids constant du regard des autres. Le QG sectaire du projet Victory prend lui les atours d’un laboratoire sociologique forgé autour du mode de vie prôné par un gourou mâle alpha (Chris Pine), conservateur charismatique qui siphonne ses exploitants. Ainsi au beau milieu du désert, la porte ouverte aux mirages, Il est facile de se laisser distraire par les apparences…. Dans le fond, Don’t Worry Darling raconte une errance statique au milieu de nulle part. Pour souligner la finesse visuelle du travail d’Olivia Wilde, décryptons ces remarques prononcées par la critique Emilie Barnett dans l’émission Le Cercle diffusé sur Canal +, le 23 septembre 2022 : « C’est le côté complètement mortifère de toutes ces couleurs, de toute cette bonne humeur. C’est obscène, c’est horrible, tous les curseurs sont très hauts, ce que je trouve assez jubilatoire et assez féroce dans le film. Il y a une énergie vitale totalement contagieuse. Par ailleurs, ce que j’adore, c’est ce qu’elle [la réalisatrice NDLR] fait autour de l’espace, de la géographie du mythe de l’ouest américain, c’est-à-dire tout ce mythe sur l’Ouest, l’espace infini, l’absence de frontière, la conquête. Là, tout le film est construit en spirale. Le village est dans une cuvette entourée de montagnes. Il y a énormément de motifs à l’iris, avec des show girls. Ce qu’elle dit, c’est que dans la forge de la ligne droite masculine du mythe américain, il y a la spirale qui tourne en rond de la condition féminine américaine de ces années-là ».

Plan d'ensemble sur le salon années 50 du film Don't worry my darling ; la pièce est impeccable comme dans une publicité, vue en grand angle ; Florence Pugh passe l'aspirateur ; il y a un soleil radieux à l'extérieur.

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Nous apprécions cette récurrence du motif circulaire, comme symbole de l’ordre communautaire, une harmonie rigoureuse mais entêtante. Emilie Barnett a signalé l’usage de ces plans de rétine, évocations directes au Vertigo (1958) d’Alfred Hitchcock et au Répulsion (1965) de Roman Polanski, que nous relions également à la notion de musique et de chorégraphie dont les scènes de danse classique filmées en plan zénithal sont une des illustrations, nous renvoyant d’ailleurs au seul point fort du remake de Suspiria (Luca Guadanigno, 2018), l’audition de Dakota Fanning, où chacun de ses mouvements manipule dans un montage parallèle le corps d’une pauvre victime fracassée contre les miroirs. Le premier plan de Don’t Worry Darling, est aussi un plan zénithal – décidément – d’un vinyle de Ray Charles tournoyant sur un tourne disque…Le film entier agit enfin comme la lecture d’un disque : quand la face A s’achève, on retourne la galette pour découvrir la face B plus conceptuelle. Le microcosme dans lequel vivent les personnages du film est délimité par un dôme invisible, un curieux portail électromagnétique qui laisse doucement pénétrer le métrage dans une intrigue technologique… Tandis que la bande originale agit en arrière-fond, tel un juke-box incessant propageant des chansons de variété slowed and reverb, entre propagande creuse et avertissement souterrain. En effet les oldies song ont tendance à raconter de manière simple, voire niaise, les choses complexes des sentiments amoureux. Prenons comme exemple les paroles de « Who’s Sorry Now ? », chantée par Connie Francis : « J’ai essayé de te prévenir d’une manière ou d’une autre / Vous avez eu votre chemin /Maintenant, vous devez payer / Je suis content que tu sois désolé maintenant / Jusqu’au bout / (…) / Pourquoi somme nous la ? Nous ne devrions pas être là ? ». Ces choix musicaux agissent comme des avertissements au sein d’une poursuite de rêves sacrificielle. Comme prévient le personnage patriarche joué par Chris Pine, « Pour faire des sacrifices il faut avoir la foi ». Ça c’est l’Amérique qu’on aime, l’espoir d’utopie en carotte qui fait avancer l’âne : le seul ennemi du progrès est le chaos. En ce sens, ne résistons pas à notre envie de reprendre les paroles prophétiques du Joker (Heath Ledger) de The Dark Knight (Christopher Nolan, 2008) : « Entrouvre la porte à l’anarchie. Bouscule l’ordre établi. Et très vite, le chaos le plus total règne. Et moi, j’annonce le chaos. Et tu sais ce qu’il a pour lui le chaos ? Il est impartial ». La perfection mécanique et virtuel de l’algorithme ne demeure que bien parcellaire face à l’aléatoire humain. Et c’est en se rebellant que l’héroïne campée par Florence Pugh devient le grain de sable qui peut en mettre en branle tout ce petit monde. A moins que ce dernier ne fût dès le départ voué à son propre épuisement…

Don’t Worry Darling jouit d’un énorme twist que nous nous efforcerons de ne pas spoiler – gare à ceux qui s’aventurent dans ce dernier paragraphe – et qui ancre définitivement le film dans la sphère Covid. Par ce biais, on apprend beaucoup sur notre rapport contemporain au réel, le désir de s’échapper dans une bulle limitée, de manipuler notre petit monde, sans jamais sortir de la map. Ce rapport à la simulation proche du jeux vidéo rejoint d’une certaine manière Possessor : la lobotomie, l’anesthésie auto-infligée, nous permettent d’oublier ce que la société nous a appris à ressentir. La société de l’hyper-contrôle s’appuie sur l’image d’un paradis basé sur un mensonge et repénétrer dans notre morne réalité provoque bien des douleurs et des risques – revoir pour cela les brèves séquences trip qui simulent une sorte d’hémorragie cérébrale ; penser à ça et voir des spectatrices qui snapchatent en pleine projection dans la salle de cinéma, ça fait réfléchir. Astucieusement le bon coup de promo de Don’t Worry Darling s’appuie sur beaucoup de dramas, avec divorces, tromperies, jalousie, rivalités entre actrice-réalisatrice et acteurs, conflits d’ego, amourettes et crachat éventuel… Toutes les rumeurs, ragots et polémiques autour du long-métrage et du tournage sont paradoxalement l’illustration parfaite de ce que le film dénonce, la mise en scène de la vie privée. On retient surtout le départ prématuré de Shia Laboeuf – le tueur de chiens ! – d’abord prévu au casting, puis remplacé par Harry Styles suite à son départ en cure. On est finalement très curieux de le voir en Pape dans le prochain Abel Ferrara, Padre Pio (2022). Deux tarés ensemble, ça peut faire des étincelles. En attendant, concluons avec ces paroles tirées de la chanson « The End of the World » (1962) interprété par Skeeter Davis : « Pourquoi le soleil continue-t-il à briller ? / Pourquoi la mer se précipite-t-elle vers le rivage ? / Ne savent-ils pas que c’est la fin du monde ? / Parce que tu ne m’aimes plus / (…) / Je me réveille le matin et je me demande / Pourquoi tout est comme avant ».


A propos de Axel Millieroux

Gamin, Axel envisageait une carrière en tant que sosie de Bruce Lee. Mais l’horreur l’a contaminé. A jamais, il restera traumatisé par la petite fille flottant au-dessus d'un lit et crachant du vomi vert. Grand dévoreur d’objets filmiques violents, trash et tordus - avec un net penchant pour le survival et le giallo - il envisage sérieusement un traitement Ludovico. Mais dans ses bonnes phases, Il est également un fanatique de Tarantino, de Scorsese et tout récemment de Lynch. Quant aux vapeurs psychédéliques d’Apocalypse Now, elles ne le lâcheront plus. Sinon, il compte bientôt se greffer un micro à la place des mains. Et le bruit court qu’il est le seul à avoir survécu aux Cénobites.

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