Ultime Violence


Mettant à nouveau sous les projecteurs le polar bis italien, Artus Films ressuscite deux productions issues de l’Italie des années de plomb, dans tout ce que cela comporte de bourrin et d’amoral : critique de la première d’entre elles, Ultime Violence, réalisé en 1977 par Sergio Grieco, avec un Helmut Berger à peine échappé de chez son mentor Luchino Visconti.

Gros plan sur Helmut Berger, menaçant, au combiné d'une cabine téléphonique dans le film Ultime Violence.

© Tous Droits Réservés

La folie pour de bon

Helmut Berger tient en otage devant lui, en bouclier humain, une jeune femme ensanglantée dont le visage est caché derrière ses cheveux ; plan issu du film Ultime violence.

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Le coffret duo Napoli Spara! (Mario Caiano, 1977) et Le Conseiller (Alberto de Martino, 1973) chez Studio Canal, La Trilogie du Milieu (Fernando di Leo, 1972-1973) chez Elephant Films, Comme des chiens enragés (Mario Imperoli, 1976) par Le Chat Qui Fume gros pourvoyeur de cinéma spaghetti… Cher lecteur(rice) tu es désormais bien nourri(e) en polar italien des 70’s grâce au boulot de chevronnés qui remettent les mains dans le cambouis secouant, vivifiant, parfois outrancier – en bonne allégorie à peine voilée des Années de plomb – des néo-polars du cru et autres poliziottesci. Mais c’est la première fois que nous avons le plaisir de décortiquer une sortie sous la bannière d’Artus Films, éditeur précieux dont la mission se concentre pourtant pas mal sur ces sous-genres, volontiers bis, du cinéma transalpin tels que l’eurospy (Des fleurs pour un espion, Umberto Lenzi, 1966). L’ours – le logo de la firme – a en effet dédié toute une collection au néo-polar italien, garnie d’une poignée de titres et qui vient d’être enrichie de deux nouvelles galettes dont Ultime Violence, réalisé en 1977 par Sergio Grieco. Un mot introductif sur ce cinéaste avant de rentrer dans le vif du sujet : Grieco est un artisan comme on en compte beaucoup dans cette période alors faste de production tous azimuts de l’autre côté des Alpes. S’il peut tirer sa gloire d’avoir supposément contribué au scénario des Amants Diaboliques de Luchino Visconti (1943) et coscénarisé Inglorious Bastards (Enzo G. Castellari, 1978) auquel Quentin Tarantino rendra hommage de la façon que l’on sait, sa carrière se bâtit plutôt sur les opportunismes successifs de l’industrie, rencontrant un franc succès tantôt avec du péplum, puis de l’eurospy (encore lui), du western, du giallo… Loin d’être inoubliable, il s’agit bien d’un artisan lors d’une période effervescente, non sans un certain savoir-faire, au moins ponctuel, d’après l’auteur de bandes dessinées belge Curd Ridel qui est invité à nous parler d’Ultime Violence dans les bonus de l’édition. Un talent qui transparaît, sporadiquement, dans le long-métrage en question.

On dit parfois que certains scripts tiennent sur une feuille de papier toilette. Difficile d’avancer le contraire avec le pitch ici présent narrant ni plus ni moins que la fuite d’un braqueur-killer assez taré échappé de prison, Nanni Vitali – on appréciera le jeu de mots d’appeler un tueur Vitali – et la façon dont le commissaire qui le suit galère à le pourfendre, avant que par une énième machination, leurs destins se croisent de manière assez cruelle et violente. On peut être bien rôdé par la relative minceur des arguments narratifs du polar italien de cette époque, en particulier de son versant poliziottesci, le plus gouailleur, le plus brutal, le plus amoral. Ultime Violence pousse le curseur un poil loin car s’il n’y avait pas Helmut Berger, avec sa présence particulière auréolée de ses rôles de fous chez Visconti, on n’aurait franchement encore plus de peine à être intéressé par cette cavale ne se résumant qu’à une succession de scènes de cruauté, de mise à mort sommaires, de kidnappings, en parallèle des « recherches » mollassonnes d’un commissaire impuissant, le tout rythmé par une bande originale complaisante qui ne cesse d’être groovy même lors d’une séquence de viols. Bien que le mauvais goût puisse parfois être plaisant, il n’exclut pas la nécessité d’avoir un minimum de fond, au moins narratif.

Digipack Blu-Ray DVD du film Ultime Violence édité par Artus Films.C’est d’ailleurs, comme par hasard, une idée de scénario – certainement la première vraie idée dramaturgique du récit – qui fait basculer le film vers ce qu’il est censé être : un film, un vrai, en termes dramatiques et de mise en scène. Vitali, pour narguer le commissaire qui a failli le choper, prend en otage son père, préfet, et sa petite sœur. Il se retranche avec eux dans ce qui semble être une usine abandonnée au cœur d’une zone désertique. Ce dernier acte offre à voir un Sergio Grieco enfin inspiré, peut-être grâce au fait d’avoir enfin de vrais enjeux à filmer et un décor à sublimer. Contre toute attente, le cinéaste s’écarte alors de la violence putassière pour lorgner vers le surnaturel (la manière dont le commissaire se rapproche du criminel en silence, pas à pas, se jouant du clair-obscur, évoque la figure du fantôme) et le western (la confrontation finale sous le soleil harassant) : deux incarnations d’un cinéma plus proche de l’évocation, de l’allégorie, du mythe… Ainsi Ultime Violence s’achève par une très belle séquence, venue d’ailleurs, jusqu’à ses dernières secondes hallucinées sur un Helmut Berger blessé, tenu par deux policiers, le regard perdu, dévoré par la perte de sa toute-puissance, dans une surprise qui semble le mener à la décompensation, pour de bon, à la folie. Une fin de long-métrage d’autant plus évocatrice qu’il s’agit des derniers plans tournés par le cinéaste, La belva col mitra (titre original) étant le dernier film de sa longue carrière avant son décès en 1982.

Sur le plan éditorial pour conclure, Artus Films nous propose le long-métrage en combo DVD/Blu-Ray et une restauration en HD impeccable. Ultime Violence y est disponible en VF et VOST, avec pour suppléments une présentation de Curd Ridel – pas d’analyse mais une série de précisions biographiques sur les différentes parties prenantes du film, du réalisateur aux comédiens – un diaporama d’affiches et de photos et la bande annonce originale.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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