Des fleurs pour un espion


Plongée dans l’Euro Spy, genre d’exploitation on ne peut plus opportuniste surfant sur la James Bond mania des années 60, grâce à la sortie en DVD chez Artus Films de Des fleurs pour un espion réalisé par le roublard Umberto Lenzi en 1966. Critique d’un long-métrage bis certes, mais qui n’a peut-être pas tant à rougir de la comparaison avec son illustre modèle.

Au pied d'un lit, une femme attachée et bâillonnée regarde avec espoir un téléphone rouge, à quelque mètres d'elle ; scène du film Des fleurs pour un espion.

                                            © Tous Droits Réservés

Code 007

Alors qu'il s'apprête à monter à l'arrière de sa superbe Plymouth rouge et blanche, un homme se retourne brusquement, comme si on venait de lui faire peur ; scène du film Des fleurs pour un espion.

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1966. Le cinéma populaire – ou, pourquoi pas, le cinéma tout court – n’est plus tout à fait le même. Il vient en une poignée d’années d’accoucher d’un véritable mythe : James Bond. En effet, depuis 1962 et le premier volet des aventures du plus famous des espions, le personnage crée par Ian Fleming est devenu une véritable mania. Son interprète, Sean Connery, une star interplanétaire, sa saga une manne financière estomaquante : chacun des quatre épisodes sortis sur la période 1962-1965 (un par an) engrange plus au box office que le précédent. Sur le plan cinématographique, c’est aussi l’invention d’une nouvelle forme de film d’espionnage, changement de paradigme total avec toute une série de codes qui fera le bonheur des aficionados de la franchise et des artistes qui devront, au fil des ans, la renouveler. Car qui dit franchise, dit retravailler, perpétuellement, le code… Mais on y reviendra. Poids financier donc, influence culturelle qui dépasse le cadre du septième art… Il était évident que des âmes opportunistes allaient se jeter sur le bébé, surtout dans ces Trente Glorieuses foisonnantes. Et quand on parle d’opportunisme, de cinéma, et de ces années-là, souvent ça atterrit en Italie. Sans être ainsi les seuls (les films OSS 117 sont de la partie), nos amis translapins vont largement contribuer à l’émergence d’un cinéma d’exploitation en réaction à la Bond mania, produisant une palanquée d’ersatz plus ou moins bien sentis : l’Euro Spy. Ce genre méconnu s’il en est, Artus Films a l’excellente idée de le mettre en avant via une collection DVD dédiée, comportant jusqu’à aujourd’hui trois titres dont Des fleurs pour un espion, réalisé en 1966 par un nom qui ne doit pas vous être inconnu (cf Chats rouges dans un labyrinthe de verre, 1975), Umberto Lenzi – déjà auteur d’une première aventure de l’agent Martin Stevens sortie en 1965, Super 7 appelle le Sphinx.

Super 7 Martin Stevens revient à Londres après une mission couronnée de succès, au cours de laquelle il a récupéré une mystérieuse arme secrète, l’Electroscomètre. Après l’avoir mise à disposition des services secrets de Sa Majesté, il découvre que ce n’était que la première partie de la mission, car il existe trois hommes qui ont, potentiellement, connaissance des modalités de fabrication de ladite arme. Trois cibles que Stevens doit éliminer, purement et simplement… Je vous parlais un peu plus tôt d’une notion majeure dans les franchises : les codes. La question que posent tous ces sous-genres du cinéma d’exploitation, basés sur des copies d’une référence plus « prestigieuse », est finalement celle-ci : appliquent-ils les codes du modèle de manière assez intelligente – en les tordants, en les sublimant – ou au moins assez respectueuse des attentes du spectateur pour susciter l’intérêt ? En cette interrogation réside l’appréciation d’un ersatz qui peut égaler l’exemple, ou son exact opposé, s’effondrer en nanar, qui répond si peu ni à l’intelligence ni aux goûts du spectateur, qu’il en devient sympathique. Des fleurs pour un espion n’est ni un navet, ni d’une qualité égale aux James Bond.

Blu-Ray du film Des fleurs pour un espion édité par Artus Films.Ce qu’il a contre lui, c’est ce qui fait le genre Euro Spy : peu de moyens – et donc, par exemple, pas de climax spectaculaire dans l’antre du méchant, motif pourtant incontournable des films James Bond ; peu de charisme des acteurs – Roger Browne n’est pas exactement Sean Connery, il faut bien le dire ; peu d’ambition scénaristique et plastique – Umberto Lenzi si sage derrière la caméra ! Ce qu’il a pour lui, a contrario, c’est déjà un bon sens du divertissement et du rythme ainsi qu’une certaine humilité qui lui permet d’éviter la case nanar : si l’on sent le manque de finances, le ridicule ne pointe jamais le bout de son nez. On relèvera surtout quelques bonnes idées narratives qui tordent un chouia certains codes. (ATTENTION SPOIL) Martin Stevens se voit notamment trahi par un personnage à qui le spectateur rôdé aux James Bond accorde sa confiance d’office. Également, la mise à mort du bad guy lui est « dérobée », n’étant pas due à ses exploits à lui mais ç ceux d’une compagnonne de lutte. Femme que d’ailleurs il n’arrivera jamais à séduire, même lorsqu’à l’agonie elle lui demande de l’embrasser : il se penche pour ce faire, et elle meurt d’un coup net, avant le baiser. Pied de nez plutôt amusant au personnage tombeur caricatural qu’est 007. (FIN DU SPOIL)

Honnête ersatz, Des fleurs pour un espion est ainsi un sympathique moment de cinéma dont on peut regretter l’absence d’un peu plus de créativité. A titre de comparaison, Operation Goldman (Antonio Margheriti) sorti lui aussi en 66, édité par Artus Films – désormais trouvable que d’occasion – jouissait d’un scénario nettement plus malin et ambitieux, qui sur le papier, aurait quasiment pu servir à un James Bond officiel… L’éditeur à l’ours, quoi qu’il en soit, nous procure un vaste plaisir en nous donnant l’opportunité de nous plonger dans cet univers d’espionnage bis. Le film de Lenzi est proposé dans un artwork qui reprend l’affiche du métrage en plusieurs langues, et en bonus, nous avons le générique d’ouverture en italien, la bande annonce originale, un diaporama, et une présentation par Monsieur Christophe Bier. On ne peut qu’envoyer des encouragements à Artus Films à poursuivre cette collection Euro Spy qui fait saliver !


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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