Jojo Rabbit 3


Depuis son passage remarqué au Festival de Toronto où il remporta le prix du public, le nouveau film du néo-zélandais Taika Waititi s’est vu porté par un énorme succès public, qui l’a mené jusqu’aux Oscars où il est nommé six fois. Retour sur cette fable historico-fantastico-satirico-humoristique, Jojo Rabbit.

Hitler et Jojo sautent comme des enfants au dessus de la troupe d'enfants de Jeunesses Hitlériennes marchant dans la forêt.

                                        © Twentieth Century Fox

La Vie sera belle

Chaque année, la saison des prix et récompenses hollywoodiens nous apporte son lot de surprises et rebondissements. Mieux que la meilleure de vos séries télés, la « course aux Oscars » est un soap qui s’apprécie, à condition de ne pas être trop regardant quant à l’originalité des scénarios, tant ils se révèlent répétitifs de saison en saison. Parmi les arlésiennes, l’apparition subreptice d’un concurrent inattendu venu damner le pion à des films « taillés pour les Oscars ». Ainsi, chaque année, on guette alors Sundance et Toronto, pour dénicher la pépite « indé » qui viendra bousculer l’ordre établi, mettre un peu le ver dans la pomme, ou si vous préférez foutre le zbeul. Le suspense pourrait être un peu surfait, si seulement l’historique de la cérémonie suprême ne plaiderait pas en faveur d’un adage bien connu : « tout est possible ». Ainsi, dans l’histoire récente des Oscars, nombreux sont ces productions qu’on présenteraient comme de « petits films » – au regard bien sûr de leur production et de leur ambition, et non pas de leur qualités cinématographiques intrinsèques, soyons clairs – à s’être imposés dans la fameuse liste des cinq à dix prétendants à la statuette suprême, faisant la nique à d’autres, pré-fabriqués, si l’on veut, dans le but précis d’en remporter un maximum. Cette année, deux longs-métrages jouent ce rôle d’invités surprise, Marriage Story (Noah Baumbach, 2019) – si compté qu’on puisse considérer un produit Netflix comme indépendant, mais force est de constater que la plateforme est devenue un refuge pour ce genre de p rojets – et le film dont il est question ici. Passé par le Festival de Toronto où il remporta le prix du Public, Jojo Rabbit est le nouveau bébé du néo-zélandais Taika Waititi a qui l’on doit le déjanté et savoureux Vampires en toute intimité (2014), l’un des rares Marvel qu’on ait défendu en ces lieux Thor : Ragnarok (2017) mais encore, un petit objet indépendant injustement passé sous silence à sa (non)sortie – il est toujours inédit en salles en France – le très beau Hunt for the Wilderpeople (2016). Fort de l’estime que lui a donné une audience conquise au sein d’un des festivals qui compte dans la course aux Oscars, sa farce satirique sur fond de nazisme a su faire parler suffisamment d’elle pour se faire, non seulement une place de choix au sein des dix films nommés dans la catégorie maîtresse, mais aussi en récoltant au passage ni plus ni moins que six citations.

Le petit Jojo discute avec son ami imaginaire Adolf Hitler dans la forêt, scène du film Jojo Rabbit.

                             © Twentieth Century Fox

Adapté du roman Le Ciel en Cage de la romancière néo-zélandaise Christine Leunens (publié en 2007 aux éditions Philippe Rey) le récit narre l’histoire du jeune Johaness Betzler, surnommé « Jojo », gamin âgé de dix ans qui grandit tant bien que mal au cœur de l’Allemagne nazie, le mythe de l’Aryen comme pilier d’éducation. Embarqué de force dans les Jeunesses Hitlériennes, Jojo, plus « faible » et sensible que les autres, va s’y faire humilier. Revenu à Berlin chez sa mère Rosie, après un accident de grenade, il va tout faire pour démontrer qu’il est un amoureux inconditionnel de la « grande nation allemande » et un admirateur invétéré du Fürher, celui-là même qu’il compte comme… Ami imaginaire ! Mais toutes ses certitudes vont être remises en cause quand, alors en plein éveil des sens et des sentiments, il découvre que sa mère cache dans les combles une jeune fille juive dont il tombera vite amoureux. Nombreux sont les longs-métrages à avoir traité de la grande Histoire, de ses traumas, sous le prisme de l’enfance. Les affres du monde réel, de la guerre, y étant métamorphosées par le prisme d’un univers enfantin qui vient circonscrire l’horreur, la grimer, la tenir à distance. On pense par exemple à Hope & Glory (John Boorman, 1987), Au revoir les enfants (Louis Malle, 1987), le bouleversant Tombeau des Lucioles (Isao Takahata, 1988), La Vie est Belle (Roberto Benigni, 1998) ou, bien sûr, pour ce qui est du cinéma fantastique, le sublime Labyrinthe de Pan (Guillermo Del Toro, 2006). Ce Jojo Rabbit s’inscrit parfaitement dans cette tradition en prenant le partie de raconter le sombre dessein de l’Allemagne nazie à travers les enfants qui la composèrent, et furent forcés de la composer. En transformant la guerre et le totalitarisme en un gigantesque jeu d’enfant, Waititi entend moins déconstruire la pensée politique derrière les crimes de guerre que de la passer au tamis d’une caricature aussi enfantine que volontairement bouffonne. Aussi, si le film est souvent attaqué (par la critique) sur son manque de virulence à l’égard des Nazis, et par extension, dit-on, son « manque de clarté », il demeure parfaitement malhonnête de lui prêter plus d’ambition qu’il n’en a vraiment. Car, en regardant le nazisme à hauteur d’enfants (endoctrinés), Waititi invite le spectateur à s’amuser et sourire de l’inventivité et de l’esprit propre à l’enfance. C’est à dire cet espace-temps transitionnel, durant lequel la brutalité du réel n’a pas encore colonisé totalement ce no man’s land magique et intérieur qu’est l’imagination. Ainsi, pour Jojo, « être un bon nazi » revient à enfiler un costume, à faire semblant, à jouer à « on dirait qu’on était… ». La loufoquerie assumée par Waititi ne consent donc pas à « ne pas prendre la question du nazisme au sérieux » (comme lu dans un grand journal national) mais plutôt à regarder cette infamie comme si nous étions un jeune enfant de dix ans, pour qui les juifs, lui a-t-on dit, ne sont pas des êtres humains mais des monstres cornus qui se cachent dans les placards ou sous les lits.

Jojo fait face à la jeune fille juive qu'il héberge, tous deux sont assis par terre, dans la maison de Jojo, une distance les sépare,  scène du film Jojo Rabbit.

                                       © Twentieth Century Fox

L’irruption à mi-récit de la jeune Elsa – qui sort littéralement d’un placard – ravive chez Jojo des sentiments troubles et contradictoires, entre peur de l’autre et curiosité d’apprendre. Le long-métrage touche alors au cœur, en cela qu’il touche à une forme d’universalité, en proposant une illustration brillante et assez subtile de cette vrille existentielle commune à tout être humain, qu’est cette période charnière de « la perte de l’innocence ». Au contact de cette jeune juive qui ne ressemble en rien au portrait-type du « juif » tel qu’on le lui a dicté, l’enfant va déconstruire la pensée antisémite qu’on lui a enseigné pour en revenir à des valeurs humanistes primaires et instinctives. L’ignominie et la haine sont ainsi valdinguées par la toute puissance de l’innocence et de la pureté de l’enfance. Ainsi, en même temps qu’il doit se découvrir à lui-même, le jeune Jojo doit se libérer des petites voix qui causent dans sa tête – celles du discours de haine qu’on lui a inséminé dans le cervelet dès le berceau, et donc par extension, celles des adultes – et chasser le petit démon qui invective sur son épaule. Ce Jiminy Cricket de mauvaise augure, Adolf Hitler moins vrai que nature (incarné par Taika Waititi lui-même, qui s’amuse dans cet exercice de clown absurde, largement emprunté à Chaplin) incarne alors cette mauvaise conscience qui tourmente Johannes, tentant constamment de le ramener du côté obscur de son âme.

A côté d'un Adolf Hitler terrifié, Jojo, casserole sur la tête, suit les conseils de sa maman derrière lui, scène du film Jojo Rabbit.

                             © Twentieth Century Fox

A la farce caustique se substitue alors, par strates, une fable humaniste souvent touchante, que les faiblesses de mise en scène et les ré-appropriations – il est vrai que la première partie dans le camp des Jeunesses Hitlériennes ressemble un peu trop au Moonrise Kingdom (2012) de Wes Anderson – ne parviennent jamais à tarir. Sans être suffisamment puissant pour renverser la table ou convoquer des torrents de larmes, Jojo Rabbit s’apprécie comme un rappel à notre âme (perdue) d’enfant, comme un écho lointain qui vous renvoie à des souvenirs, des sensations, des émotions. Celles et ceux-là mêmes, qui, à jamais perdus peut-être – et plus ou moins selon quel adulte vous avez décidé d’être, ou ne pas être, telle est la question – ou tout au moins abrégés, nous permettaient, jadis, de voir le monde plus beau et magique qu’il ne l’est vraiment. Car c’est là toute la beauté d’un film qui sous couvert de parler d’un grand et lourd sujet, en lien avec l’Histoire, brise les préjugés et l’itinéraire tout tracé qu’on attendait de son récit, pour proposer bien plus : un voyage, une porte ouverte, un sentiment d’espoir. En outre, n’est-il pas, l’une des nombreuses et possibles missions dont le cinéma peut se porter tributaire ? Croyez-le ou non, mais moi, je le crois.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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