1917


Après avoir signé les deux derniers épisodes de la saga James Bond, Sam Mendes revient avec un film spectaculaire et – contrairement aux apparences – très personnel. Avec 1917, il engouffre le spectateur dans un récit en faux plan-séquence unique, de quoi s’élancer dans l’année cinématographique 2020, à tombeau ouvert.

Un soldat s'apprête à traverser une tranchée indondée.

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Le Temps détruit tout

Si tous les conflits mondiaux ont leurs spécificités, la Première Guerre Mondiale a quelque chose de particulier. Singulière d’abord par son échelle, mais également par sa nature. Ce conflit est souvent résumé comme démarrant avec des chevaux pour finir avec des chars d’assaut. En quatre ans, la nature de la Grande Guerre a radicalement changé, ce qui a déjà fasciné des cinéastes avant Sam Mendes, notamment Steven Spielberg pour son Cheval de guerre (Steven Spielberg, 2011). Mais l’idée du réalisateur est justement d’exploiter ces changements en plongeant le spectateur et ses personnages devant la vision d’une guerre mouvante. La caméra passera d’abord devant le cadavre d’un cheval, avant qu’un avion de combat ne vienne imploser littéralement le cadre. Dans ce qui se veut être un long mouvement de caméra de plus de deux heures, Mendes tente de résumer toute la radicalité des évolutions de la Première Guerre Mondiale.

Deux soldats au mimieu des obus, dans le film 1917.

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1917 narre la mission des jeunes Blake et Schofield, sur le front du nord de la France. Alors que les troupes sont immobiles, au bord du no man’s land, ils se voient confier une tâche quasiment suicidaire. Ils doivent délivrer en main propre un message au Second Bataillon du Régiment Devonshire, parmi lequel se trouve le frère de Blake. Ils doivent porter le message avant le lendemain, car les Britanniques s’apprêtent à tomber dans un guet-apens. Pour ce faire, ils devront traverser l’immensité du front allemand, en apparence vide… Derrière la dimension épique de son postulat, le long-métrage de Sam Mendes cache une dimension plus personnelle. Premier de ses films dont il co-signe le scénario, le réalisateur livre en réalité des bribes de la vie de son grand-père. Soldat sur le front, celui-ci s’est vu confier, comme les personnages de 1917 un message à transmettre, question de vie ou de mort. Ce n’est par ailleurs pas la première fois que Sam Mendes filme la guerre : il avait déjà suivi les soldats embourbés dans la Guerre du Golfe dans Jarhead – la fin de l’innocence (2006). Mais contrairement à la dimension ironique et cynique du conflit de Jarhead, le fait d’avoir une histoire tirée d’un évènement familial lui permet de montrer davantage le conflit comme une expérience traumatique. L’esprit de camaraderie est un pilier dans cet enfer où les hommes sont jetés vers la mort comme de la chair à canon. Un sentiment de tâche insurmontable amplifié par l’immensité du front et la puissance des machines, face à la force humaine.

Un bataillon, reclus dans les tranchées pendant un bombardement, s'apprête à donner l'assaut.

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Le récit de 1917 s’annonçait comme une longue trajectoire en crescendo et en tension. Une histoire qu’on espérait tendue par sa mise en scène en plan-séquence, postulat idéal pour fasciner le spectateur et ne pas perdre son attention. Mais justement en parlant de plan-séquence… Le film n’est donc pas un plan unique, mais plutôt une succession de très longs plans raccordés entre eux par le montage. Des raccords mis (parfois trop) en évidence, qui « nivellent » l’action de 1917, à la manière d’un jeu vidéo. Ainsi, nos deux héros passent d’abord le niveau de la base abandonnée le temps d’un plan-séquence, puis le niveau du moulin le temps d’un autre, etc. Cette segmentation de la progression n’est pas particulièrement déséquilibrée, chaque séquence ayant son lot de surprises et d’éléments dramatiques. En revanche elle casse quelque chose d’assez essentiel : la sensation d’immersion pourtant recherchée par la mise-en-scène. Habituellement, face à ce genre de mise en scène inhabituelle au cinéma, les yeux du spectateur cherchent, voire attendent les effets de montage, car ce sont des indices, trahissant le fait qu’on est bel est bien dans un film, dans quelque chose de “fabriqué”. Le fait de faire attendre l’effet de montage qui va rompre le plan-séquence créé un regain d’attention chez le spectateur, qui va s’impliquer et donc s’immerger davantage. L’ambition de réaliser un film de guerre en un seul plan-séquence est certes herculéenne, et la tâche peut-être impossible. Mais ici, cette succession de plans-séquences ne permet pas une immersion globale dans l’histoire de 1917, juste des attentions ponctuelles devant certaines scènes, entre deux plans-séquences qu’on dira de « repos ». Et c’est d’ailleurs durant ces scènes plus calmes que l’on peut se rendre un peu compte du caractère gadget du procédé. C’est regrettable car l’idée d’un unique plan-séquence aurait été idéale et aurait pu souligner l’immobilisme des troupes dans les tranchées autant que l’urgence ponctuelle de la situation. 

1917 n’est pour autant pas un objet de mauvaise facture. On a beaucoup de sympathie pour les soldats Blake et Schofield, qui constituent le cœur du récit. Ils sont entourés de nombreux acteurs de renom dans des seconds rôles mineurs, qui apparaissent presque comme des surprises au milieu du conflit. On retiendra particulièrement l’interprétation de Schofield par George MacKay, dont le visage d’abord angoissé puis vidé par la violence qui l’entoure évoque le personnage de Fliora de Requiem pour un massacre (E. Klimov, 1987). Confirmé avec ses deux épisodes de James Bond, Sam Mendes reste un solide artisan du spectaculaire. Il sait surprendre ses spectateurs en jouant sur la tension, les espaces, et la force de sa mise en scène. On ressent le confinement d’une base abandonnée, l’immensité d’un champ duquel s’enfuir est impossible, de l’écrasante puissance d’un avion ou d’un sniper embusqué face à un soldat de chair et de sang. Des soldats qui courent pour leurs vies et pour sauver celles des autres. Le sentiment de spectaculaire est amplifié par le travail de Roger Deakins comme directeur de la photographie. Sa photographie et ses jeux de lumières accentuent les ambiances souhaitées par Mendes, de poisseuses à étouffantes en passant par des teintes plus douces. Même avec son concept un peu gadget, Sam Mendes réalise un film de guerre solide, dont les ambitions étaient sûrement de réinventer le genre. 1917 se rapproche alors plus de la (bonne) montagne russe que du long mouvement crescendo à même de synthétiser toute la violence de la Première Guerre Mondiale.


A propos de Pierre Nicolas

Cinéphile particulièrement porté sur les cinémas d'horreur, d'animation et les thrillers en tout genre. Si on s'en tient à son mémoire il serait spécialiste des films de super-héros, mais ce serait bien réducteur. Il prend autant de plaisir devant des films de Douglas Sirk que devant Jojo's Bizarre Adventure.

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