Triple Frontiere


En gestation depuis 2010 et préalablement lié au nom bien connu de Katheryn Bigelow, le projet Triple Frontière (J.C Chandor, 2019) a connu quelques ardentes pérégrinations avant d’être repris par le premier de la classe de la vidéo à la demande, Netflix. Entre film de hold-up réunissant tout un panel de grands noms à la Ocean’s placez ici le numéro que vous voulez – et aventure saisissante dans la Cordillère des Andes, on vous dit tout le bien qu’on a pensé – pour une fois – de la nouvelle grosse production du géant californien.

                                                  © Netflix

Pour une poignée de dollars

A la « Très Fronteras », frontière entre le Paraguay, le Brésil et l’Argentine réside un des plus importants barons du trafic mondial de drogue, Gabriel Martin Lorea. Sa résidence, un manoir coffre-fort bunkerisé et sur-sécurisé. Ainsi, quoi de mieux qu’une bande de vétérans des forces spéciales militaires américaines, tous ayant un passif sulfureux et des problèmes financiers conséquents pour s’occuper de l’en déloger ? Partant à première vue pour être un énième film de braquage/forces spéciales/super-américains à la virilité exacerbée, “triple frontière” entre The Expendables (Sylvester Stallone, 2010), Ocean’s Twelve (Steven Soderbergh, 2004) et le plus récent Triple 9 (John Hillcoat, 2016), Triple Frontière est pourtant un petit nuage coloré dans un paysage Netflix très contrasté. Façonné sous la houlette de l’auteurisant J.C Chandor – a qui l’on doit Margin Call (2011), All Is Lost (2013) et surtout A Most Violent Year (2014) – le long-métrage a tout du projet de commande, qui plus est “à production chaotique”, ayant vu passer autour de lui différents noms tous plus importants les uns que les autres. Pêle-mêle, citons Kathryn Bigelow à la réalisation puis au casting Tom Hanks, Will Smith, Channing Tatum, Tom Hardy, Johnny Depp ou Maershala Ali… Le projet étant passé des mains de Paramount à celles de Netflix et ayant pris plusieurs années de retard. Autant dire qu’il aurait pu être plein de choses. Mais qu’il n’en aurait pas nécessairement été meilleur.

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Car, si le scénario de Mark Boal – connu pour être le principal scénariste des derniers efforts de Kathryn Bigelow, dont le très bon Detroit (Kathryn Bigelow, 2017) – était défini, tracé et écrit depuis longtemps, il gagne certainement en profondeur grâce à l’apport de J.C Chandor et son goût pour une mise en scène léchée. Et si les premières scènes dénotent pourtant d’un classicisme à toute épreuve et penchent dès les premières minutes vers l’actioner/gunfight aux couilles bien velues que l’on pouvait forcément attendre, la suite en sera bien plus subtile. Dès que « Pope » – le personnage joué par Oscar Isaac – s’en retourne au pays de l’Oncle Sam pour quémander l’aide de ses anciens copains et que ceux-ci sont présentés par leur propre petite scène, le constat est palpable. Nous allons nous retrouver avec un parterre de vieux briscards fauchés, traumatisés et dont la vie bouleversée pue irrémédiablement la défaite. Les laissés pour compte intérieurs de la toute puissante armée des Etats-Unis, et de ses politiques extérieures. La guerre laisse absolument tout le monde sur le carreau, et les premiers concernés sont justement les hommes qui en sont aux premières loges. Joli message pour commencer un récit se prédestinant à enfoncer le clou – si clou il y a à enfoncer – de l’interventionnisme américain pour régler les querelles du monde. Mais ici, et on s’en doute très facilement, c’est un très humain appât du gain qui va motiver nos troupes, et non un quelconque héroïsme patriotique.

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Une fois tout le monde à bord et les préparatifs accordés au millimètre près, nous avons le droit à la plus palpitante scène du long-métrage de Chandor. Mise en scène d’infiltration ultra calibrée et haletante, l’investissement du manoir-bunker rappelle les descentes hyper protéinées d’un Sicario (Denis Villeneuve, 2015) et jouit d’une grande efficacité que n’aura malheureusement de cesse de relativiser la seconde partie du film. Comme si tout était vain, punition à l’avidité et châtiment de rigueur pour avoir voulu bafouer ces terres, toute la seconde moitié du récit emmène les cinq protagonistes dans un survival éprouvant. Causé par la trop haute altitude de la Cordillère des Andes et la surcharge de billets de cent dollars, l’hélicoptère de Pedro Pascal – qui retrouve un rôle à la hauteur de ce qu’il incarnait dans les trois premières saisons de Narcos (Carlo Bernard, José Padilha, 2015) – s’en retrouve à s’échouer lamentablement dans la campagne colombienne. On apprend à partir de là à découvrir en profondeur les personnages, autrement qu’en termes d’action militaire et d’efficacité stratégique et le film en prend une dimension humaine bien plus intense. Forcés d’aller au bout de leur amitié et de survivre ensemble à l’hostilité totale du continent sud-américain – on a d’ailleurs presque l’impression de retrouver Charlie Hunnam dans son rôle d’aventurier de l’extrême de The Lost City Of Z (James Gray, 2017) – les cinq brebis galeuses de l’armée américaine en remettent complètement en question leur approche du butin et en deviennent des forçats de la survie. Toute la narration tient en haleine par la montée progressive du danger et donc du stress. Parce que, tout n’est pas bien qui finit bien.

En cela, la pensée que porte le long-métrage de Jeffrey McDonald Chandor est bien plus achalandée que ce qu’elle suggérait de prime abord. Laissés pour compte et sans reconnaissance aucune, les protagonistes, amenés par le profit et par le besoin seront forcés de se reconsidérer sous le prisme du prix purement humain et physique. A quoi bon gagner des millions au péril de sa vie ? On peut aussi forcément y voir une critique des Etats-Unis et de sa politique très interventionniste si tant est qu’un peu de profit se dévoile à l’horizon (coucou le pétrole). Mais on retiendra, pour une fois, une production Netflix particulièrement intelligente dans son propos et foncièrement belle dans sa photo, les grands espaces des Andes rendant le voyage encore plus savoureux. Accouchant d’un blockbuster pétillant, Chandor livre une œuvre de commande jalonnée de son talent personnel en l’affirmant encore plus comme celui d’un cinéaste digne de ce nom (si ce n’était pas déjà le cas), pour un film qui – je me permets de jeter un petit coup de pied dans la fourmilière – n’aurait pourtant pas fait tâche dans nos salles obscures.


A propos de Willys Carpentier

Son prénom n’est pas une référence cinéphile au Bruce que l’on connait tous, même s’il partage son nom avec son idole absolue, John. Sa passion pour le cinéma qui fait pas genre découle de celle qu’il a pour le Death Metal, elle fait peur et est pleine de saturation et d’hémoglobine et ce même si plus jeune, il ne décrochait pas de Peter Pan. Enfin, fait intéressant, il porte une haine sans égards pour Woody Allen.

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